Paul Gadenne, Baleine (1949)

Une nouvelle hypnotique, des contrepoints choisis et mesurés, un verbe très imprimé, haut, sensible, tenu. Génie des analogies capables de rendre la vue à l’expérience et à la sensation le toucher et l’odorat. L’ensemble est lyrique mais parfaitement équilibré ; c’est un bijou ; un sommet où tout est ambigu, tragique, rassemblé, personnel, dense et où le lecteur joue son rôle, un rôle primordial, non pas celui du chef d’orchestre mais au moins le soliste ou les percussions.

Quatre mouvements : 1/ les tentures rouges et chaudes d’une vie luxueuse en villégiature, persévérée jusqu’à l’automne — on imagine une fin de mois de septembre, la mer très bleue il y a deux semaines tirant désormais sur le vert et le gris, de plus en plus emmurée dans le ciel —, une société ennuyée mais intelligente où des événements surprenants interviennent et où la surprise joue son rôle oui et non, car rien n’est dramatique en fin de compte, la mort pourrait conclure une partie de cartes ; 2/ l’approche du corps de la baleine, la suspicion, les lacets d’une route qui s’approche et s’éloigne du rivage et de son ourlet de dunes dans une vague solide, le balancier de l’hypnotiseur ; 3/ la description du corps de la baleine et la confrontation avec la mort matérielle, l’absence de Dieu, l’individualité défaite, le dégoût normal, un requiem pour Moby Dick ; 4/ le soir, la nuit, la possibilité du Salut, la fatigue et la peur, les frissons d’amour mais d’amour seulement pour être rassuré, un amour utile ou presque, rien de romantique ici, un amour palliatif, le fantôme d’une femme, une sensation confondue d’éternité et de néant, un précipice bleu et ocre, tracé au couteau dans une chambre : la bouche glacée d’une baleine morte.

Extrait (on voit clairement le contrepoint : “Mais ceci…”) :
“Et maintenant, que pouvions-nous faire ?… La tête en avant, délaissée enfin par les dieux de la mer, la queue pointant vers la falaise, la baleine continuait à s’enliser, à se dérober à nous. Un jour, les derniers vestiges évanouis, des enfants viendraient là construire leurs tranchées et leurs châteaux forts pour une heure ; et on leur conterait peut-être, sans trop y croire, une très belle histoire de baleine, qui irait se loger d’emblée dans ce coin de leur imagination réservé de tout temps aux descriptions d’animaux merveilleux, à la connaissance du mammouth et de l’ornithorynque, en même temps qu’aux voyages d’Ulysse et aux aventures de Robinson.
Mais ceci n’est pas une histoire pour nous. Pour nous, la baleine était ce trait jeté en travers de la plage, comme une rature ; c’était cette mare aux reflets de jasmin et d’ortie, cet épanchement paresseux, promis aux plus troubles métamorphoses. Peu à peu, sous nos yeux, ce cadavre entrait dans sa vraie gloire. Il devenait le lieu où se rejoignent les jardins frappés par la foudre, le dernier chant des oiseaux perdus, les fruits rejetés trop tôt par les ventres des femmes déchirées. Les eaux du déluge se retirant, nous marchions sur cette vase étrange où la mort est grouillante., où se lèvera le blé des pharaons. Nous reprenions pied avec hésitation, pour d’incompréhensibles recommencements, dans cet univers ambigu où, par-dessus les forêts rendues à terre,  se dresse une arche blanche et apparaît la silhouette toujours inachevée de la Tour.”

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About Guillaume Sire

Guillaume Sire
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2 Responses to Paul Gadenne, Baleine (1949)

  1. pasdepseudo says:

    C’est beau, “Baleine”, mais ce n’est vraiment pas le meilleur texte de l’auteur. Les romans vous plairont encore davantage, je l’espère.

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  2. pasdepseudo says:

    1982 ? 1949, plutôt. L’immédiat après-guerre, ce qui n’est pas anodin. Dans “Empédocle”, une revue. 1982 c’est la réédition chez Actes Sud par H. Nyssen. Republié une fois en 1992. Depuis rien.

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