La mort de Pénélope

Les ailes du temps ne m’ont pas prise encore et je me sens pousser des ailes. Qu’est-ce que vous dites ? Peu importe. Je dis, moi, que je peux remplacer le temps. Des ailes, oui, des ailes c’est ce que j’ai dit ! Une lame osseuse au tréfonds de ma chair, là, dans le dos, derrière le cœur, voyez ! Voyez le sang comme il veut sortir et comme il sortirait ! Ces veines, ces strates bleues et larges à mon poignet sont autant de litiges entre l’âme et le corps. Pourquoi faut-il que nous ne soyons pas libres de procéder au dernier geste ? Hamlet, déjà, parfait de douleur… Quelle est cette espérance morbide qui nous retient ? Quel genre de courage exige la lâcheté ? Et quelle espèce de volonté conduit à renoncer ? Est-ce que le temps engendre le temps ? Et le temps, qu’est-ce ? Et que sommes-nous dans le temps ? Vermines promises aux vermines ! Oh, journalistes, voyeurs, voyez ! Que vous ont fait mes rentes pour que vous rentabilisiez ? Dieu n’était pas là, j’ai vécu, eh bien ? Quoi ! Faut-il vivre ou mourir lorsque vous l’exigez ? Je vous y prendrai, ne jouez pas les cueilleurs innocents. Taisez vous, je vous en supplie ! Taisez-vous une fois, et osez par votre silence dire ce qu’avec tant de bruit vous avez répété cent fois. Voyeurs, parlez ! Exigeants que vous êtes, je vous entends, c’est ma mort, depuis le début, c’est ma mort que vous exigez. Aucune autre issue n’est possible. Mourir, c’est lui rendre le trône. La presse se retournera, elle se tourne toujours. Je dirai : Le journal m’a tuée, l’infâme vautour a fondu sur moi. Et alors, Le journal m’aura tuée. C’était la meute, c’étaient les émeutiers. Et ce sera un meurtre, ils seront meurtriers. L’opinion, ce soir — hélas, il n’y a pas d’autre issue — l’opinion se retournera. France, qu’es-tu pour changer ainsi ? A quelle misaine est fixé ton drapeau ? Terre qui ne me comprends pas, ne t’ai-je jamais comprise ? Mon pays en tout cas ne te ressemble ni ne t’a jamais ressemblé. J’ai quitté sa lumière sombre pour ce que j’ai cru ta clarté. Oh, François, mes enfants, et vous, rives dont on ne fait pas le tour, je ne vous connais pas. Que dites vous encore ? J’écoute et j’entends approcher la mort… Journalistes, quel est votre métier ? Décideurs, que vouliez-vous briser ? J’avais cette somme, ce n’était rien, et j’avais mon mari, et c’était tout. Mon pays, le connaissez-vous ? La folie y venge la folie, il faudra craindre mon fantôme… L’Angleterre a quitté l’Europe, souvenez-vous : elle n’aura pas épousé Rome. Le libre-arbitre a ses limites, peut-être, et peut-être devons-nous, Anglais, franchir ces limites. Pensez à Ophélie. Le mur d’Hadrien servira bientôt de ruine à nos poèmes. Mon pays quitte votre vie, salauds, journalistes, vos médailles et vos fonctions. Il redevient premier, primaire, tribal, obsédé. Il est anglais enfin. L’île a retrouvé ses côtes et leur impossibilité. Mais pour moi hélas, pour moi il est trop tard. Le bateau ne s’approchera pas. J’ai choisi la France, j’ai épousé François. Je suis la dame que tu aimas. Quand on veut devenir roi dans un monde où le nombre est la foi, on s’arrange, on calcule et surtout on n’aime pas. Il ne faut pas aimer. Ce trône, mon amour, je te le rends ; en me tuant je te le donne. Est venue l’heure de la haine. Je t’ai aimé et je vous ai aimés, François, Français. Vous m’avez donné cette vie et à présent je vous rembourse. Déjà le sang à mes pieds, est-ce le mien ? Oh, mes enfants, mes amis… Voyeurs, voyez ce sang à mes pieds ! Déjà je vous ai remboursés ! Je me détache de vous comme mon pays de votre continent. Adieu Rome, vieil empire ! Adieu chrétienté sans pardon ! J’ai aperçu ce matin un millier de cygnes noirs, gris et blancs. Je suis la statue qu’ils emportent. Dieu décidément déteste le pouvoir. A César vont tôt ou tard vingt-trois coups de poignard. Nous aurions dû nous en aller, est-ce possible ? La mort me joue des tours… Non, je ne veux pas y croire… Et j’y crois… Nous en aller… Charmante perspective… Mon amour, j’y crois encore un peu… Fuyons, François, dans un pays où il n’y aura de salaire que dans l’eau sous la glace et de peuple qu’à deux. Soyons un peuple mon amour, soyons deux ! Recommençons ! Non, trop tard… trop tard ma vie… Il est trop tard ! Ce sang, tout ce sang… Qu’ai-je fait ? Il est trop tard pour vivre. J’entends la meute s’émouvoir. Les dieux ont soif, et, dieu, qu’ils ont soif ! Ce soir les chiens m’emportent. Ils te rendront ton destin en prenant ma vie. Voici la mort, François. C’était ma vie… Rome te veut sans reine à tes côtés. Dis leur, dis leur qu’ils m’ont tuée! Surtout accuse les ! Car près de mon tombeau sans doute, dans l’ornière noire et gelée, tu trouveras le cœur d’un peuple volatile. Ils te couronneront, mon roi ! Sans moi, ils voteront pour toi !

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Guillaume Sire
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