Portrait de ma fille comme d’une panthère

Tu es indépendante et systématique comme ces félins sombres, auxquels les noms de rivière seuls conviennent, — ou de dieux aquatiques — car ils sont mystérieux, insaisissables, profonds et dynamiques. Panthère héraclitéenne ! Quand tu as faim, sauf toi, le monde entier s’inquiète ! Et quand tu n’as pas faim, sur le dos, tu ronronnes puis feules à petits cris aigus, et tu envoies de-ci de-là des coups de patte qui assommeraient n’importe qui pourvu que sa taille fût comparable à la tienne. Les chats ont peur… Tes yeux verts cerclés de l’aura grise des nourrissons (qui déjà est presque un souvenir), tes cheveux bruns et tes lèvres dessinées et symétriques te prêtent l’allure noble des félins des bords du monde, à l’Indus, où s’arrêta Alexandre et avec lui les possibilités matérielles du rêve. Tu as ce détachement soudain, et ces mouvements d’impératrice d’une élégance et d’une force indémêlables, de noblesse et de puissance indémêlées. En toi figure une animalité complexe, comme un symbole qui a pris chair et peut-être un maillon nécessaire à la transcendance des choses — une clef en forme de fauve, un fauve en forme d’enfant. Baguera chérie, mon amour, les étincelles dans tes yeux crépitent pendant que tes yeux s’étonnent et comprennent — et cet étonnement, et cette compréhension ont lieu sur un mode à deux faces, comme ces princes qui ont voulu être poètes et le sont d’autant plus qu’ils réalisent leurs destins royaux. Ton instinct boit à grandes lampées dans la rivière d’eau profonde et pure dont tu émergeas… Tout de suite tu sais, et tout de suite il me semble que tu accèdes au fondement des choses. Il y a des rondeurs et des à-coups sévères dans tes déplacements. Tu t’étires comme si des griffes devaient sortir de tes mains potelées, et tu lances ton corps avec ton corps sur le côté, car déjà tu voudrais marcher, être loin, dans les arbres au fond d’une forêt, accrochée à la poutre du ciel, sous ce bocage qui même en hiver dit-on est humide et chaud comme au cœur de la Terre, au milieu des fleurs monumentales, carnivores, et des cathédrales vertes et bleues édifiées jusqu’à l’équateur — comme si un dieu avait accroché une corde aux poulies des tropiques —, infinité d’écorce et de verdure dont la frondaison s’abat sur des villages frêles en vagues successives, pendant, que, doucement, à pas de velours, la panthère avance entre les stupas et les autels en ruines, et choisit un fromager où tailler ses griffes. S’ils la voient, nul doute, les oracles aux turbans concluront avec effroi que la déesse de la nuit a envahi le jour. Et qu’elle commence à avoir faim.

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Guillaume Sire
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