René Char coiffé de plumes d’indien et Picasso en pompier

Le Capitaine Alexandre géronimisé empoigne dans ses poches des pierres ensorcelées.

Le chaudronnier de Malaga regarde le photographe et mieux encore l’appareil trop faible pour saisir quoi que ce soit mais dont il sait qu’il gagnera, grâce au calcul, grâce à la lâcheté.
Qui peut gagner s’il n’a rien attrapé ?
Le diable est patient.

Picasso fut le kaléidoscope de Dieu.

Ce photographe a quand même dû se sentir bien bête avec son appareil de rien devant ces appareils à tout. Char et Picasso se moquent de lui en silence, une moquerie télépathique, regardez comme leurs bouches retiennent avec bienveillance un éclat de rire semblable à celui qu’aurait eu des anges si un homme au lieu de les écouter leur avait demandé l’autorisation de les prendre en photo.

Entre eux se trouvent une gouttière coudée et ce lierre comme des grappes oranges et lie de vin brossées en jungle verticale. A droite, le parapet ressemble à celui depuis lequel, à la mort de ma grand‑mère, j’ai fait le deuil des vacances. Sans drapeau, comme une béquille au paysage. Et sinon une marge. Un garde-fou pour les adieux.

Voici les deux hommes les plus libres que le vingtième siècle ait portés, dans la lumière poudrée de septembre… — loin de Paris. Et salut Char ! Salut Picasso !

J’ajouterais volontiers au buste de Virgile les mêmes plumes d’indien.
Le génie est sauvage. C’est le problème de la civilisation historique : le moteur, le vrai moteur n’est pas contrôlé.
Char et Picasso sont à la hauteur de Virgile qui est à la hauteur de tout ce qui est haut, Eschyle, Shakespeare, Jean de la Croix et Michel-Ange.
Tous les deux, comme tous les autres, ont grandi au Sud. La Vérité vient du Sud de toute façon. Le Nord est trop réaliste, industrieux, organisé, pédagogique.
Shakespeare, évidemment, était grec. Rimbaud égyptien : Toutankhamon à Charleville. Mozart était turc, Bach akkadien, Beethoven perse, Chopin italiote.
Dostoïevski était romain.

Comme un pêcheur à la mouche sur les rives argentées d’un torrent au milieu des sapins, le Sud lance vers le Nord son hameçon de vérité. Le Sud, c’est le génie. La politique est au Nord, l’économie, mais l’humanité est vivante au Sud. Musique, poésie… L’Europe, entre les deux, mourra écartelée.

René Char a vécu comme un peau-rouge à l’intérieur de la beauté, envahi, et Picasso sous son ombre, possédé, coiffé d’un casque de pompier. Entre les deux, ce jour-là, j’y étais, à genoux sur le parapet. Nous y sommes tous. Et Dieu surtout. Dieu y est resté.

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About Guillaume Sire

Guillaume Sire
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One Response to René Char coiffé de plumes d’indien et Picasso en pompier

  1. maylynno says:

    Ouf quelle belle photo et comme c’est bien dit. Je lisais votre texte avec un sourire aux lèvres!

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