Toulouse en hiver

Pour Quyên Lavan

L’hiver n’est pas l’entrée d’un cimetière. Calme oui, mais il n’est pas sinistre. De même que les volcans éteints ne sont pas morts et ne sont pas moins beaux, de même Toulouse n’est pas morte en hiver mais repliée vers le cœur, à la source des murmures.

Les étudiants se regroupent aux rez-de-chaussée des boulevards et près de la rue des Filatiers — or chargé de la bière, vin chaud de Fronton, sourire carié des bocks.

Rien n’est figé, ce n’est pas l’hiver des pauvres en imagination.
Ce n’est même pas le carême.

Là-bas, les Pyrénées taillent des plaies dans les yeux du marbre.

La Garonne se couvre d’écailles dont s’échappe une buée terreuse.

Les platanes du canal sont fiers et presque russes, eux si fin-de-siècle d’avril à septembre.

Il fait froid bien sûr, il y a le calme, la fin de la nature européenne ; mais ce n’est pas ce qui prédomine. Ce qui prédomine c’est l’incarnation du mensonge. C’est le socle jaune de la haine.

Quand j’attendais Martin F. pour me rendre avec lui au lycée, près de la Dalbade, devant cet hôtel de la rue des Paradoux où je vivrais plus tard, emmitouflé dans mon caban — et que je devenais un symbole — il y avait rue Saint-Rémésy des grisailles orientales et depuis la Garonne me parvenait une haleine glacée de naufrage.

Le langage est brouillé en hiver à Toulouse, parce que le silence ne circonscrit rien.

A part en février, où la victoire est celle du vent et de la pluie, une fumée blanche, grise et violette, une fumée corrompue exerce sur les façades à tiroirs de l’île de Tounis son pouvoir d’effacement. Et les choses s’effacent, c’est vrai. Elles emportent les mots avec elles.

Toulouse en hiver sert de cimetière aux oiseaux migrateurs qui n’avaient plus assez de superstition pour se rendre en Afrique, preuves que l’été a existé, restées là pour mourir en empêchant l’hiver de naître tout à fait.

Et pourtant il fait froid, mais c’est du soleil que ce froid provient quand partout ailleurs c’est de la distance trop grande avec le soleil. Chez nous l’astre profane est réfugié, mais il a froid et tellement froid que, presque mort, il nous demande, à nous — en plein hiver ! — à nous les Toulousains, si nous pouvons le réchauffer.

Advertisements

About Guillaume Sire

Guillaume Sire
This entry was posted in Toulouse. Bookmark the permalink.

2 Responses to Toulouse en hiver

  1. Frog says:

    Ma gratitude est ronde – un sourire nocturne. Merci ! Avec le jour me reviendront les mots.

    Like

  2. Frog says:

    Reblogged this on In the Writing Garden and commented:
    Toulouse en hiver. On ne m’écrit pas tous les jours quelque chose d’aussi beau. Merci à Guillaume Sire.

    Like

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s