Les silures du Tonlé Sap

Près du bateau, de gros poissons chats suçotaient les galets, dont les reflets tantôt se fondaient à l’eau du Tonlé Sap et tantôt s’en dissociaient dans des éclairs douteux, si bien qu’il était difficile d’estimer leur taille et qu’aux enfants on faisait croire qu’ils avaient des jambes. Leurs moustaches et les crins de leurs yeux et leurs joues se rabattaient dans le courant le long de leurs corps, et traînaient dans la vase en s’accrochant parfois au reste d’un câble ou d’une pompe à vélo. Des éventails empoisonnés hérissaient leur peau brune couverte de tumeurs et piquée d’écailles rares et blessées, incarnées, retournées sous les tissus. Sur leurs flancs et leurs ventres quand ils se laissaient aller, on apercevait la résille des vaisseaux sanguins à travers leurs panses gélatineuses et comme des coquilles piétinées. Une légende parmi d’autres les concernant, la plus tenace sans doute, disait que les silures de la plaine des Quatre-bras étaient des réincarnations d’anciens rois ; cependant les autochtones préféraient y reconnaître une voisine, un pion, un vieil imprimeur ou un commerçant jaloux plutôt qu’un monarque dont la cruauté au final n’était qu’hypothétique. Quoi qu’il en soit les langues sèches de ces géants léchaient les miettes à la surface, les cendres des cigarettes, les pailles de bois et de plastique et les lambeaux de ce qui avait dû être un filet de pêche et n’était désormais qu’une métaphore supplémentaire.

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