Les silures du Tonlé Sap

Près du bateau, de gros poissons chats suçotaient les galets, dont les reflets tantôt se fondaient à l’eau du Tonlé Sap et tantôt s’en dissociaient, si bien qu’il était difficile d’estimer leur taille et qu’aux Européens on faisait croire qu’ils avaient des jambes. Leurs moustaches et les crins de leurs yeux traînaient dans la vase et s’accrochaient parfois au reste d’un câble ou d’une pompe à vélo. Saravouth en sentait la présence à l’intérieur de lui-même. C’était la peur oui et non. C’étaient surtout les miracles bizarres de l’enfance. Des éventails hérissaient leur peau brune couverte de nèfles gélatineuses et piquée d’écailles rares et blessées, violettes, retournées sous les tissus. Une légende parmi d’autres, la plus tenace les concernant, disait que ces silures de la plaine des Quatre-bras étaient les réincarnations d’anciens rois ; cependant les autochtones préféraient y reconnaître une voisine, un pion, un imprimeur ou un commerçant jaloux plutôt qu’un monarque dont la cruauté au final n’était qu’hypothétique. Quoi qu’il en soit leurs langues sèches trouvaient les miettes à la surface, les cendres des cigarettes, les pailles de bois et de plastique et les lambeaux de ce qui avait dû être un filet et n’était plus désormais qu’une efflorescence de boue au milieu des algues gluantes.

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