Les deux raisons (notes sur Electre, vers 860-1048)

Chrysothémis est soumise, résignée, mais pieuse, et c’est sa piété et sa servilité qui la conduisent au signe du retour d’Oreste, tandis qu’Electre est ardente dans l’espoir, et courageuse, mais ne reçoit d’autre signe que le témoignage, faux, de la mort de son frère. Alors la foi d’Electre, autrement plus solide et indomptable, devient l’obligée de la crédulité de Chrysothémis, parce que celle-ci a reçu des gages dont celle-là n’a pas été remerciée, et parce que celle-ci a commencé à espérer au moment où celle-là — toute d’espérance — n’en est guère plus capable : “Il fera bien de me tuer / la vie m’est à charge, je ne désire plus vivre.”

D’abord, Electre prend Chrysothémis pour une folle. Ainsi la raison raisonnante du fort accuse-t-elle la certitude du crédule, parce que le crédule, lui, a obtenu le signe : “Il est mort, ma pauvre. Ce n’est pas lui / qui te sauvera, n’attends plus rien.” Ce devait être le genre de phrase que disaient aux apôtres les pharisiens les plus savants dont toute la vie était tendue vers l’attente du messie et qui un instant avaient pensé que c’était peut-être lui — un doute, une espérance avait surgi chez quelques uns de ces docteurs de la foi…  — Jésus de Nazareth, mais qui à présent souriaient avec condescendance quand des pêcheurs, des potiers et des publicains venaient leur parler d’un tombeau vide, d’une pierre roulée, d’une apparition et des doigts de Thomas dans la plaie.

Electre réussit à faire croire à Chrysothémis qu’elle se trompe, et celle-là, habituée à être moins savante et moins douée pour l’espoir, moins courageuse, la croit (“Oh infortune ! Et moi qui m’empressais…” Puis Electre : “Voilà ce qui t’arrive, mais si tu m’en crois / tu secoueras ce fardeau de souffrances.”).

Privée d’espoir, voici Electre, existentialiste, décidant d’être elle-même juge et justice. Et voici Chrysothémis de retour à sa résignation, plus faible, plus peureuse, plus soumise et finalement plus immuablement croyante que sa soeur — laquelle passe d’un extrême au suivant (d’un côté l’espérance totale et éclairée, de l’autre un nihilisme choisi et assumé). Alors Electre a ce vers sublime : “J’envie ton jugement, mais je hais ta lâcheté.”

Dans une de ses lettres au P. Perrin, Simone Weil effectue le parallèle entre Oreste et le Christ / Electre et l’âme humaine. (Elle a traduit d’ailleurs le moment de leurs retrouvailles.) J’aimerais y ajouter cela : les deux soeurs représentent, ensemble, l’âme humaine. Elles attendent toutes les deux Oreste, c’est-à-dire le Salut. Chrysothémis est ce qui est faible dans l’âme humaine, et crédule, toujours prêt à croire mais jamais, ou très rarement, à agir. Electre est ce qui est fort, et plein d’espérance, mais capable aussi de désespoir. Elle est trop intéressée par l’action pour ne pas trancher elle-même quand elle ne croit plus que le ciel tranchera. Elle est trop vivante, trop sensible, trop orgueilleuse pour ne pas être tentée par le nihilisme et ce qu’il commande. Soit elle deviendra la sainte la plus fervente qui soit, témoignant partout de la vérité sans peur, soit elle deviendra une athée magnifique, poursuivie par un sentiment de solitude totale, intelligente au presque dernier degré, heideggerienne, libre, désespérée, et résignée, mais totalement résignée, à ce seul endroit qui est la porte finale de la connaissance des phénomènes : le problème de la cause non causée (qui est celui qui est ?).

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