écrire ou écrire

Quand on prend en photo une maison, un arbre ou quelqu’un, c’est parce que cette chose ou cette personne nous semble intéressante. Sa forme, sa couleur, son souvenir sont intéressants. Ou bien c’est pour une tout autre raison. En décidant de prendre en photo cette maison, cet arbre ou cette personne, on les rend intéressants alors même que, sans appareil, nous les aurions à peine remarqués. Tout à coup on cherche en eux une lumière, un passage, le bon angle, l’essence. On se demande. On tourne. Ça peut prendre des heures. On voit comment les angles sont imbriqués, et comment l’écorce à cet endroit s’étiole et sous les claires-voies devient rugueuse et odorante. On rend une chose intéressante parce qu’on a décidé de la rendre intéressante. Et on la rendra belle si seulement on décide de la rendre belle. C’est l’exercice de ma subjectivité à l’endroit d’un objet qui tout à coup le crée, l’institue, le fait exister, tenir, subvenir.

Certains écrivains écrivent parce qu’ils ont des choses à raconter. Ils ont vu cela ou celui-ci, ils ont imaginé ceci ou celui-là, et ils voudraient nous le dire, du coup ils écrivent. Ils passent leur vie à se promener, ils voyagent, ils prennent des notes, ils prennent compte des choses, puis ils nous en rendent compte. Je ne dis pas que leur travail est inutile, mais qu’ils sont journalistes, intermédiaires, courtiers. Ils peuvent le faire dans une langue magnifique, ce ne sont pas des artistes, tout simplement parce que ce n’est pas leur liberté qui les oblige à créer, mais leur volonté de créer qui les oblige à être libres. La différence ici est fondamentale. Les journalistes écrivent parce que selon eux la vie est intéressante. Pour les artistes au contraire c’est parce qu’ils écrivent que la vie est intéressante. Autrement dit, les artistes, les poètes n’écrivent pas depuis la vie mais pour elle, pour la com-prendre, c’est-à-dire la prendre avec eux.

Je n’ai pas voyagé pour écrire. Je n’ai pas lu pour écrire. J’écrivais, donc j’ai voyagé. J’écrivais, donc j’ai lu. Croyez-moi, je n’aurais sans doute pas lu un livre depuis le lycée si je n’avais pas écrit. Tout ce que j’ai fait je l’ai fait parce que j’écrivais. C’est parce que j’écrivais que je suis tombé amoureux, que j’ai eu des enfants, que je suis devenu chrétien. L’écriture n’a pas été dans ma vie le résultat d’une dynamique mais la dynamique elle-même, l’impulsion, une cause non causée. Les mots étaient les interrupteurs de mes sens et de ma pensée.

Je n’ai pas baissé les yeux pour écrire. Je ne me suis pas assis devant une table après avoir été à la rencontre du monde. Il se trouve que dans l’enfance j’avais déjà les yeux baissés et que j’étais déjà assis devant une table. J’ai écrit pour lever les yeux. J’ai écrit pour me mettre debout, droit, quitter cette table où j’étais enchaîné et accueillir le monde.

De même que j’ai vécu parce que j’écrivais, de même, je mourrai parce que j’aurai écrit.

About Guillaume Sire

Guillaume Sire
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1 Response to écrire ou écrire

  1. Frog says:

    Et moi avec vous. Et pourtant non, presque rien ne vient de moi.

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