William Turner

Une chape de plomb mouillée a enveloppé Londres. Le peintre est dans son atelier de Chelsea. La veuve Booth est partie. Il prend, dans les ramequins de grès qui l’entourent, des couleurs, qu’il mélange. Il active, actualise les pigments. Il les secoue, pour en tirer comme une lumière liquide, une lumière malléable, disponible. Sur la toile de lin l’océan apparaît dans la soupe cosmique, derrière des limites enchevêtrées dont il est impossible de dire si ce sont celles du ciel ou de la mer, ou d’autre chose moins probable (une île, une planète ? le vent ?).

La matière a des yeux myopes. Elle les plisse. Elle pleure pour voir. La lumière la brûle. Elle ne peut pas regarder le soleil longtemps. Elle le confond, elle s’y méprend. Turner de son côté lui tend la toile comme ces opticiens qui montrent à leurs clients des lettres de plus en plus petites. Un aller-retour inter-vient, un jeu, un mensonge. La matière est à elle-même sa propre sonde. Elle est de plus en plus concentrée vers ces taches floues qui ne sont rien d’autre qu’elle-même. Et plus elle se concentre, plus les tâches sont floues. C’est ce mystère que Turner a enregistré pour nous.

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