Le cordonnier

J’aurais dû poser des questions, quand le cordonnier en me remettant ma paire de bottines m’a prévenu qu’il m’avait fait une surprise. Ce n’était pas une ristourne : j’avais déjà payé. J’ai pensé qu’il les avait cirées, mais ce n’était pas le cas. Le lendemain, sa boutique a fermé jusqu’à nouvel ordre, pour une raison inconnue. Je porte les bottines depuis huit jours et je n’ai toujours pas compris de quoi il s’agissait. Cet homme, le cordonnier, était du genre louche, peut-être un commando reconverti. Je dis ça à cause des tatouages sur les avant-bras, et, dans le regard, une lueur mélancolique, celle d’Ulysse, peut-être, quand il rentra. Où est-il maintenant, le cordonnier ? Quelle est cette surprise dont il m’a parlé ? Sur mes bottines, il a repris la semelle comme je le lui avais demandé, mais de toute évidence ce n’est pas un cordonnier de génie. C’est un recalé, un reconverti, un traître. Il fuit, il s’enfuit, il fuyait ce jour-là. De quoi, au juste, ai-je été complice ? Et si le gars n’avait jamais été militaire ? Et s’il était fermé pour les vacances ? Est-ce qu’il y a des surprises qui ne surprennent pas ?

Finalement, j’ai jeté les bottines. Elles montaient trop haut. La semelle glissait. J’avais froid. Un mois plus tard, le cordonnier est rentré de vacances. Il était au Chili avec sa femme. Je me suis renseigné : il n’a jamais été militaire.

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Guillaume Sire
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