Psaume 8

  1. [À ceux qui sont absents d’eux-mêmes, pour qu’ils lâchent enfin leurs téléphones et leurs ordinateurs. Qu’ils s’empressent de fourrer leur tête dans l’eau claire, ou dans le sein d’une cithare.]

2. Ton nom est autrement que tous les autres noms. Je l’ai appris en 1990, quand j’avais les deux fesses dans le pot de confiture, et que ma sœur me claquait les doigts avec la porte de la salle de bain du quai de Tounis. Il m’est venu par le ventre, dans les maladies de l’enfance – et comme autour de ma langue une autre langue.  D’abord ses voyelles. J’étais penché à la fenêtre. Nougaro claudiquait sous les platanes, vers Notre Dame de la Daurade. Les soldats platanes. J’ai expérimenté la clarté. Puis les consonnes c’est-à-dire l’ombre. Les hennissements d’une putain appuyée sur une béquille. Un homme avec un chiot dans les bras la poursuivait. Depuis cette nuit, ton nom m’est sanctifié. Je lui ai appartenu par cœur. Dans chaque instant il m’a sauvé. Sans lui le langage c’est le soleil sans la gravité. Ton nom qui a tout précédé, et à chaque instant nous appelle. Ton nom qui nous épelle — et nous apprend à nommer.

3. Tu as installé ton trône sur le socle de ma mémoire, tandis que j’apprenais à parler. Tu y as forgé ta foudre. J’étais à Palaja, je suivais la 4L de mon grand-père sur les chemins jaunes, dans la poussière, dans l’été brûlant, puis patatras, le vélo s’est tordu et je me suis effondré entre les oliviers, genoux en sang, paumes des mains brûlées. Mais voilà cette chaleur. Voilà cette vérité immense : tout est bien. Tout est parfait. Gloire à Dieu qui a tout précédé. Puissent ses adversaires être réduits au silence, car ainsi il nous suffira d’appartenir à ce qui parle. Puissent-ils être plongés dans le néant, car ainsi nous sera révélé ce qui est. Ainsi va la théologie négative. Gloire à mes genoux égratignés.

4. C’est vrai : tout est bien. Le ciel de cette nuit en Dordogne lacéré par les étoiles. L’ombre fluorescente sur le cadavre de Miclo. L’Himalaya des cumulonimbus aux ventres noirs. L’empire de juin bleu et parfait. Les écorces d’orange dans la plaine, à minuit, au-dessus des villes. La silhouette des ténèbres. Les planètes inconnues, astres errants, fulgurances interdites. Le mouvement malsain des galaxies. Ma mère, nos petits-déjeuners, les frites du mercredi, et ces soirs-là quand je reconnaissais mon père dans l’arrière-monde de la Rue des Fleurs parce que je l’avais attendu depuis seize heures sur le perron de l’école Saint-Stanislas… Gloire éternelle à ce qui n’est pas infini.

5. Faut-il tourner le dos pour être appelé ? Pourquoi embrasses-tu ceux qui t’ont crucifié ? Qu’y a-t-il dans leur âme qui à tes yeux est plus présent que l’absence de leurs pensées ? Ils sont si occupés. Leurs appartements sont si pleins. Et leur musique est triste. Les montres à leur poignet sont des menottes d’esclave. Ils ont conchié la Beauté. Je me souviens d’un garçon qui volait l’argent de ses parents pour passer trois jours par semaine à Eurodisney. Il avait vingt ans. Le dimanche il votait. Que n’avons-nous fait pour mériter ta Croix ? Que n’avons-nous souillé !

6. Nous sommes tes lieutenants. Tu nous as confié l’étendard. Tu me l’as donné, à moi, dans ce jour transparent. La lumière ruisselait sur l’hôpital. Ma clavicule était cassée. Je sentais au-dessus de mon cœur les os bouger, inflammables comme des allumettes. Mon père me donnait la main. Je n’avais pas peur mais froid, faim, et en réalité j’avais peur, mais tu vois aujourd’hui je veux prétendre que je ne craignais rien. Il n’y a rien eu de merveilleux. Tu n’as pas écarté les plaies du ciel. Mon père me tenait la main, et le lendemain en m’éveillant avec des anneaux en polyéthylène de part et d’autre des omoplates, mes bandes-dessinées et mon paracétamol, j’étais prêtre, prophète et roi.

7. Cette année-là j’ai appris à lire, c’est-à-dire que j’ai appris à saisir les mots sans briser leurs coquilles. Désormais je les maniais. Je les appariais. J’insérais dans les crues du fleuve leurs papillons de papier. Puis un soir le chantier du métro a provoqué un affaissement de l’avenue de la Garonnette. Nous sommes allés voir avec mon père. Deux voitures avaient été avalées par le gouffre de béton. Sous les ténèbres des langues de feu fleurissaient. J’ai reconnu mes papillons de mai : mes poèmes brûlaient. Tu avais invité mon langage à parler. Je serai écrivain, j’ai dit devant le gouffre de l’enfer, et n’était-ce pas ce que tu voulais ? Je serai écrivain, j’ai dit pour la deuxième fois, mais c’était déjà plus incertain. Ma voix a buté. Il y a eu une explosion. On attendait les pompiers. Alors j’ai répété pour la troisième fois : je serai écrivain — puis j’ai voulu savoir si c’était bien payé.

8. Dès le lendemain la grande fantasmagorie a commencé. Tant de choses m’attendaient. Tu m’attendais, Seigneur, dans chacune. Amour créateur. Tu avais fait les bêtes et surtout tu avais fait les entrailles des bêtes, leurs entrailles puantes, pour que l’homme y fonde ses saucisses, y lise l’avenir de ses enfants et y protège ses pièces d’or. Tu avais fait les arbres noueux et les arbres morts, les souches chauves et les bourgeons tardifs. Tu avais fait le Jardin des Plantes. Tu avais fait les rosiers de Mita, les crocus et le micocoulier de l’esplanade.

9. Puis tu as fait les poules et les marcassins, les rochers et la neige, Charlie Chaplin et la nichée des faucons. As-tu vraiment fait la mer avec sa barbe visqueuse et ses dinosaures féériques ? Oui ! Même elle ! Tu as fait le corail et les poissons-volants. Tu as fait les vacances à Hossegor, au Cap Ferret et à Saint-Clément-des-Baleines. Tu as fait les rouleaux qu’on surfait. Les huitres n°1, n°3, peut-être aussi les n°2. Puis tu as fait le restaurant Chez Hortense, la grosse Hortense et le turbot rôti. Tu as fait les moules, l’aile de raie, les puits d’amour à la vanille. Tu as fait le sel et les paludiers. Tu as fait les flamants roses. Tu as fait les volcans sous-marins. Tu as fait l’Islande. Tu as fait les tempêtes. Tu as même inventé Victor Hugo.

10. Dans tout cela tu as injecté les lettres de ton nom. C’était pour ceux qui savaient lire. Dieu l’ivre. C’était pour qu’ils fussent capables de brûler. Ainsi la Grâce m’a rendu comestible.

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Guillaume Sire
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1 Response to Psaume 8

  1. Très beau.
    “Qu’y a-t-il dans leur âme qui à tes yeux est plus présent que l’absence de leurs pensées ?” Je dirais leur âme précisément, qui n’est pas leur pensée.

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