Pitié et mépris

Voici la lecture que nous avons entendue hier à la messe:

En ce temps-là,
    un scribe s’avança pour demander à Jésus :
“Quel est le premier de tous les commandements ?”
    Jésus lui fit cette réponse :
“Voici le premier :
Écoute, Israël :
le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur.
    Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur, de toute ton âme,
de tout ton esprit et de toute ta force.
    Et voici le second :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là.
” (Mc, 12:28-31)

Jésus ne nous demande pas de nous aimer les uns les autres comme nous aimons Dieu. L’amour de Dieu est adoration. Nous rendons grâce à Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre esprit et de toutes nos forces. Gloire à Lui… Quant au prochain, il nous est demandé de l’aimer comme soi-même. Jésus nous enjoint aussi de nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés, en prétendant qu’il s’agit d’un commandement nouveau (Jn, 13:34).

L’amour que nous devons avoir pour nous-mêmes et pour les autres, c’est la pitié. La pitié est l’inverse du mépris. Voilà une chose bien mal comprise à notre époque. Si je dis à quelqu’un : “j’ai pitié de toi”, il pensera que je le méprise. Parce qu’il est orgueilleux, il accusera mon “mépris” de “méprise”. Il ne veut pas de ma pitié. Attitude nietzschéenne, réaction de lycéen… Pour recevoir la pitié, et pour savoir la donner, il faut commencer par soi-même. Nous sommes pitoyables, c’est à dire dignes de pitié! Nous devons nous réjouir d’être pitoyables, c’est-à-dire élevés par Dieu à la hauteur de sa miséricorde. Jésus toute sa vie a eu pitié de nous, et c’est ce que nous lui demandons dès le début de la messe encore et encore : “prends pitié de nous.” Qui comprend cette phrase? Quels prétendus catholiques ont assez pitié d’eux-mêmes pour accepter la pitié de Dieu et des autres ?

Avoir du mépris pour soi-même n’a rien à voir avec de la pitié : là encore c’est l’orgueil qui parle. Si je me méprise, c’est qu’il y a une partie de moi qui regarde l’autre partie depuis son piédestal, et qui la condamne, la renie… Pardon d’insister, mais le mépris, décidément, c’est l’inverse de la pitié!

Dieu ne nous demande pas de nous adorer les uns les autres, ni de nous adorer nous-mêmes. Il nous demande d’avoir pitié les uns des autres, et d’avoir pitié de nous-mêmes comme il a eu pitié de nous. Il nous demande d’accepter cette pitié, et d’en faire l’instrument du salut en la prolongeant par la charité.

Les pauvres ont pitié d’eux-mêmes, voilà en quoi ils sont supérieurs aux bourgeois. Ils comprennent plus facilement ce qu’aimer les autres comme on s’aime soi-même signifie. Ils sont beaucoup plus facilement charitables. Dans l’Evangile, les pharisiens n’arrêtent pas de mépriser les autres. Judas se méprise lui-même. Le mépris est la ruse du Diable, car le mépris est ce qui dans la forme ressemble le plus à la pitié et dans le fond lui est le plus contraire. La Samaritaine est étonnée en constatant que Jésus ne la méprise pas, et elle reçoit sa pitié d’autant plus facilement qu’elle a pitié d’elle-même. Là est la vraie charité! Là le commandement nouveau!

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