“Ô seigneur! voilà des nuits et des nuits que je dénombre et que je vis d’avance tous les dangers qui me peuvent assaillir et je pense maintenant ne plus être pris au dépourvu, par aucun… Faites pourtant, Vous qui avez souffert aussi les souffrances solitaires de l’angoisse, que je ne songe jamais à changer d’avis, quand bien même devrait m’advenir ce qui fait mon ultime crainte. Préservez-moi aussi de l’orgueil qu’il y a à se croire le seul juste et de la présomption qu’il y aurait, pour moi, à juger les autres.“
Jean Anouilh, Thomas More ou l’homme libre (1987)
Juste avant de mourir, Anouilh décide de publier Thomas More ou l’homme libre. Un petit paquet de vérité déposé pour nous sur le seuil de l’éternité. La voici la véritable Antigone! Mais L’homme libre dérange, et ce ne sera pas la première fois qu’on l’écarte. Si ça avait été vaguement christique à la rigueur, pourquoi pas, mais la pièce en question est catholique, romaine, apostolique, le Dieu infini y est celui d’une religion définie, rhaaa, c’est impardonnable ! L’infaillibilité pontificale!
Quelle andouille criminelle, quel dégoutant professeur de français québécois anticlérical, associé pour son méfait à Gallimard qui ne les compte plus, a publié le Théâtre de Jean Anouilh dans La Pléiade sans y intégrer Thomas More! S’est-il seulement rendu compte qu’en agissant ainsi, il prenait le parti d’Henri VIII contre Thomas More et Jean Anouilh, trahissant celui-ci pour détrousser celui-là? Il semblerait en effet que l’acte de ce triste professeur Bernard Beugnot (beuh!) soit venu s’ajouter à l’œuvre elle-même et donner raison à Thomas More autant qu’à Jean Anouilh devant l’injustice des boutiquiers et des pédagogues prétendument versés dans la littérature… Marsupilamis de béhénéf ! vampires du dépôt légal! Où le futur appartient aux imbéciles et aux banquiers, la postérité décidément est un assassinat à répétition.
Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour se soustraire à Dieu! Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour se soustraire à l’hypothèse pourtant rationnelle de Dieu! Quel mal ne se donnerait-on pas pour que le Bien et le Vrai ne soient pas de ce monde! “Pitié, crie le bipède à la peau rose et au cortex hypertrophié, enchaînez moi à ma misère! Empêchez mon sauveur d’exister! Ne donnez pas à ma vie un sens! Détruisez-moi dans la douceur!” Et si Dieu existait, y avez-vous pensé, bande de trouillards? Et s’Il était mort sur une Croix? Si l’histoire du Salut était vraie? Si Thomas More, décapité comme Saint Jean Baptiste par un roi à qui il s’était contenté de dire la vérité, avait accédé aussitôt à la vie éternelle?
Chers contemporains, vous êtes semblables à ce roi qui voulait jouir, serviteurs comme lui du prince de ce monde: vous appartenez à vos pulsions! Et pourtant vous mourrez un jour, et je vous entends demander “quand?”, inquiets, alors que vous devriez vous écrier “dans quel état?”, terrorisés… À nous autres, catholiques, appartient le trésor de la vérité, — et cette vérité nous vous la donnerons simplement, comme Thomas More, sans ambigüité, sans haine, autant de fois qu’il sera nécessaire. Nous prierons Dieu pour vos âmes. Nous demanderons à notre mère du Ciel d’intercéder. Nous ne baisserons pas les yeux mais nous ne lèverons pas non plus la voix. Nous vous répéterons que vous avez tort, comme Sir Thomas l’a fait devant Henri VIII. Vous pourrez nous ignorer, nous insulter, nous torturer, nous crucifier même, notre suffrage n’ira jamais qu’à la Vérité. Le plus difficile sera sans doute de ne pas mêler notre orgueil humain à notre charité divine… Y arriverai-je ? J’ai tellement envie de vous traiter de tous les noms! Barbares! Vilains athées protestants, pharisiens des cavernes, progressistes hideux, démocrates ahuris! Traîtres! Qu’avez-vous fait à Jean Anouilh! Combien de fois Thomas More devra-t-il mourir pour que vous en soyez lassés? Combien de fois Hérodiade et Salomé demanderont-elles à Antipas la tête de Jean dans le but d’assouvir avec le tétrarque leurs passions tristes?
Maudits soient par-dessus tout ces supposés Chrétiens qui pour ne pas choquer — en réalité par orgueil, et par crainte des situations inconfortables — s’empressent de tolérer l’intolérable tout en se disant que si ça ne tenait qu’à eux l’acte intolérable n’eût point été posé. La bonne conscience est l’ennemie de la conscience bonne, et un lâche authentique n’est capable que de pécher par omission! On se vautre dans la soue des actes manqués, à une époque dont le Diable a triomphé en s’assurant que les choses de Dieu fussent reléguées au rang d’affaires privées, hobbies du dimanche, presque un vice… Une époque qui voudrait que la foi ne soit qu’un biais cognitif dû à une interprétation hasardeuse des événements et à un réflexe culturel au nom duquel on ne va tout de même pas oser — les Chrétiens revendiqués pas davantage — fonder quoi que ce soit. Il n’y a rien là-dedans, nous dit-on, de démontrable, seulement de vieilles béquilles pour camés réactionnaires. Et pourtant Dieu existe les gars! Dieu existe et ce monde en est la preuve. Un peu de théologie négative suffit: les armes de destruction massive, le réchauffement, la haine raciale, l’architecture irregardable, les smartphones et tout ce qui détruit la vie autour de vous est la PREUVE que sans Dieu le monde devient mort, parce que Dieu est la vie du monde. Si vous quittez son giron pour mieux jouir, ainsi que l’ont fait le roi d’Angleterre et Hérode Antipas, c’est comme si vous sautiez dans la fournaise à pieds joints, emportant derrière vous ceux qui pour une raison ou une autre — souvent l’espoir mimétique de jouir à leur tour — vous auront choisi pour modèle.
Chez Gallimard, de même qu’on lit Simone Weil dans la collection Quarto expurgé de La pesanteur et la grâce, on lit Jean Anouilh dans la Pléiade expurgé de Thomas More ou l’homme libre. Et tout le monde est content, hein! tout le monde trouve ça très bien! On pourra divorcer tranquilles, vaccinés jusqu’à l’os, une séance sur le divan du psy, la table de l’osthéo, un peu de yoga le vendredi, Instagram, les élections présidentielles, etc. Au fond c’est très bien, n’est-ce pas ? Dans le meilleur des mondes, obéissons à son prince!