Georges Bernanos — La joie (1929)

“[Jésus] a aimé comme un homme, humainement, l’humble hoirie de l’homme, son pauvre foyer, sa table, son pain et son vin — les routes grises, dorées par l’averse, les villages avec leurs fumées, les petites maisons dans les haies d’épines, la paix du soir qui tombe, et les enfants jouant sur le seuil. Il a aimé tout cela humainement, à la manière d’un homme, mais comme aucun homme ne l’avait jamais aimé, ne l’aimerait jamais. Si purement, si étroitement, avec ce cœur qu’Il avait fait pour cela, de ses propres mains. Et la veille, tandis que les derniers disciples discutaient entre eux l’étape du lendemain, le gîte et les vivres ainsi que font les soldats avant une marche de nuit — un peu honteux tout de même de laisser le Rabbi monter là-haut, presque seul — criant fort, exprès, de leurs grasses voix paysannes en se donnant des claques sur l’épaule, selon l’usage des bouviers et des maquignons, Lui, cependant, bénissant les prémices de sa prochaine agonie, ainsi qu’Il avait béni ce jour même la vigne et le froment, consacrant pour les siens, pour la douloureuse espèce, son oeuvre, le Corps sacré, Il l’offrit à tous les hommes, Il l’éleva vers eux de ses mains saintes et vénérables, par-dessus la large terre endormie, dont Il avait tant aimé les saisons. Il l’offrit une fois, une fois pour toutes, encore dans l’éclat et la force de sa jeunesse, avant de le livrer à la Peur, cette interminable nuit, jusqu’à la rémission du matin. Et sans doute Il l’offrit à tous les hommes, mais Il ne pensait qu’à un seul. Le seul auquel ce Corps appartînt véritablement, humainement, comme celui d’un esclave à son maître, s’étant emparé de lui par la ruse, en ayant déjà disposé ainsi que d’un bien légitime, en vertu d’un contrat de vente en due forme, correct. Le seul ainsi qui pût défier la miséricorde, entrer de plain-pied dans le désespoir, faire du désespoir sa demeure, se couvrir du désespoir ainsi que le premier meurtrier s’était couvert de la nuit. Le seul homme entre les hommes qui possédât réellement quelque chose, fût pourvu, n’ayant plus rien désormais à recevoir de personne, éternellement.”

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