Organisé par le frère Thomas Véricel, le séminaire « Foi & Littérature » réunissait une fois par mois une quarantaine de personnes. Cela avait lieu de 14h à 17h30 dans la salle Dumont de la bibliothèque du Saulchoir, au 43 bis rue de la Glacière, dans le treizième arrondissement. Les catholiques pratiquants y étaient minoritaires (y avait-il encore un endroit en France, sinon à la messe, où ils n’étaient pas minoritaires ?). Les échanges, vifs, pour ne pas dire discourtois, laissaient en général entrapercevoir un point de rupture au-delà duquel les définitions contradictoires données à des termes identiques se contredisaient au point de transformer le langage en une chose piquante et insaisissable, revenue à l’état sauvage. Tout le monde l’avait compris : l’enjeu de « Foi & Littérature » n’était pas seulement littéraire. En commentant les Cinq Grandes Odes ou en essayant déjouer le rubik’s cube dissimulé par ce renard de Shakespeare entre les lignes de ses sonnets, les participants au séminaire cherchaient une issue à un monde dont les plaies refusaient de cicatriser. Il s’agissait de rompre des coutures encore fraîches (les historiens disaient « post-modernité ») afin d’accéder au squelette (les profs disaient « ontologie ») et de réparer en profondeur (les hégéliens disaient « synthèse »).
[« Quels gros blaireaux les hégéliens » murmurait Samuel Tourlac à l’oreille de son ami Corentin Portedor chaque fois qu’un hégélien prenait la parole.]
Corentin Portedor venait à Paris exprès pour assister à ce séminaire. Il quittait la ville où s’abritait son âme de poète dans le sacrement de mariage, et où il se faisait chier à mort. La trousse de toilette rouge n’avait pas encore avalé l’univers dans sa gueule d’ombre. Les deux capotes usagées ne scintillaient pas dans le néant. Corentin embrassait ses enfants Ezra et Ariane — Lou n’était pas née, Ezra n’avait pas fait sa première crise de somnambulisme (« Je cherche quelqu’un… Je cherche quelqu’un… »). Dans les paillettes du point du jour, le poète remontait la rue Riquet jusqu’à la Gare Matabiau. Son cœur battait entre ses mains. Des phrases longues et souples lui traversaient la tête (des vers… des vers de terre...). Il fallait sauver le monde. Bah ouais, carrément. Ou bien le vingt-unième siècle mourrait avalé par les smartphones et les salles de fitness.
Outre Corentin Portedor, on comptait au rang des habitués du séminaire « Foi & Littérature » le sosie claudélien de Xavier Niel : François Grenier, producteur d’une émission sur France Culture, ainsi que Blaise Parent, le patron bêtassou du Club des écrivains, l’inénarrable Samuel Tourlac, l’anarchiste Max Saïd que tout le monde appelait « Max » et dont Corentin par conséquent ne pouvait pas savoir qu’il était le frère du photographe Abel Saïd. Il y avait aussi une directrice d’agence de communication, une radiologue marcioniste, un expert « hygiène & sécurité » à l’aéroport d’Orly et une data analyst obèse auxquels se mêlaient des inconnus, simples curieux ou intellectuels étrangers de passage à Paris. Même si les conversations variaient de motif, leur substance était souvent la même — en gros il s’agissait de savoir si la littérature pouvait ou non être une action de grâce — au point que le frère Thomas avait plusieurs fois pensé à mettre un terme à l’expérience.
Le séminaire dura trois ans et même si toutes les séances eurent leur intérêt une seule resta dans les mémoires. Le sujet de ce jour-là était « La Vierge Marie dans la littérature ». Un homme se présenta dix minutes avant le lancement des hostilités, qu’on n’avait encore jamais vu. Une longue barbe noire et un béret à la Che Guevara lui mangeaient le visage. Autre étrangeté : l’homme disposa devant lui deux boîtes remplies de wraps dégoulinants de mayonnaise. Le frère Thomas, d’abord, n’y fit pas attention, et personne d’autre n’osa signaler à l’homme qu’il était interdit d’apporter de la nourriture dans la salle Dumont. Ce fut François Grenier avec son gros pif et sa coiffure de cocker breton qui prit la parole le premier, en expliquant pourquoi chez son cher Claudel la Vierge Marie était moins une « mère » qu’une « vierge aux outrages ». Un professeur de Paris-IV évoqua ensuite les mystiques du Grand Siècle. Puis il fut question de la tétralogie de Durtal, de La Cathédrale de Huysmans, du Jongleur de Notre Dame de France, du Symbolisme de l’Apparition de Bloy et de La Termitière de Gillès. Pendant ce temps, l’homme au béret et à la barbe noire grignotait ses wraps en se suçant les doigts et en émettant parfois un son guttural, mi-rot mi-ricanement.
Lorsque Samuel Tourlac prit la parole pour parler de Péguy, l’homme aux wraps pouffa. Courbé sur sa chaise, il se grattait.
— Voulez-vous poser une question, ou bien ajouter quelque chose ? demanda le poète nihiliste excédé.
L’inconnu continua de pouffer sans répondre, puis porta un nouveau wrap à ses lèvres. Samuel Tourlac reprit la parole.
— Pardon, conclut-il, en fait… En fait, je dis peut-être n’importe quoi.
Au lieu de pouffer, cette fois, l’homme se moucha, et Corentin eut l’impression qu’il était triste. Le gars avait mangé au moins sept wraps depuis le début du séminaire. Il laissa son mouchoir plein de morve sur la table.
Vers dix-sept heures, les échanges auraient dû battre leur plein, mais cette fois-ci les participants, troublés sans doute par la présence de l’homme au béret, n’étaient pas d’humeur. Une paix inhabituelle et relativement désagréable régnait.
— Nous nous retrouverons le mois prochain comme convenu, dit le frère Thomas, merci d’être venus aujourd’hui et d’avoir…
L’homme fut pris d’une quinte de toux glaireuse qui obligea le dominicain à s’interrompre. Des morceaux de wraps tremblotaient dans la barbe noire.
—Si vous me permettez, j’aimerais ajouter quelque chose…
Sa voix, qu’on n’avait pas entendue, au lieu de la texture caverneuse que le corps laissait présager, était claire, ardente comme un ruisseau de montagne.
Corentin se rendit compte à cet instant que les boîtes en plastique avaient disparu. L’homme n’avait pourtant aucun sac.
— Avant cela, dit le frère Thomas, pourriez-vous vous présenter ?
— Qu’est-ce que cela changera ?
Le dominicain plissa des yeux.
— En somme, il s’agit d’exister…
— Dans ce cas, dit l’homme joyeusement, je m’appelle Malchus.
Et d’ajouter :
— J’aimerais vous raconter une histoire.
—Est-ce que votre récit a à voir avec le sujet d’aujourd’hui ?
— Naturellement.
Le dominicain à face de chien d’arrêt remarqua que l’homme au béret avait un œil bleu et un œil vert. Seul le vert bougeait.
— Je vous en prie, vous avez trente minutes.
— Il ne m’en faudra pas davantage.
Commença alors un récit qu’aucun des participants au séminaire « Foi & Littérature » ne devait oublier, pas plus qu’ils n’oublieraient ce drôle de type apparu et disparu dans leur vie comme autrefois les conteurs dans les villages.
*
— Il faudrait que vous imaginiez, débuta le dénommé Malchus, le monde futur non pas avec des fusées et des cubes de béton, comme dans certaines bandes-dessinées, mais garni de jolies maisons à colombages et de grandes places fortes et rassurantes. En fait, il faudrait que vous imaginiez un monde dont on aurait aboli la douleur.
Le conteur se leva.
— Dans ce monde dont je vous parle, l’humilité a fait école. L’innovation a freiné sa course. La technologie ne sert plus qu’au bonheur. La finance s’est assagie. L’égalité prime. On n’a pas eu besoin pour cela de réinventer les institutions : un demi-siècle aura suffi à l’évidence pour l’emporter sur la déraison, et à l’espèce humaine pour retrouver sa juste place dans l’ordre des choses. La paix a triomphé, fondée sur la tolérance et sur la nécessité du plaisir. La souffrance n’existe presque plus depuis qu’on a découvert pour chaque épreuve une drogue de synthèse rapide, facile à produire, écoresponsable et sans danger. L’art est un baume. À l’école, on apprend à devenir soi-même sans nuire à l’épanouissement des autres. Depuis que la lecture n’est plus considérée comme un acte d’émancipation mais comme un moyen d’accéder au plaisir, les enfants apprennent à lire et à écrire sans difficulté. C’est dans ce paradis que la Vierge Marie revient. Il ne s’agit pas de son retour promis pour la fin des temps, quand elle aura « le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles », mais d’une visite amicale et dénuée d’intérêt. Dans l’infinie douceur qui est la sienne, elle traverse les rues de Paris, sous cette forme humaine que lui a trouvée l’ange vingt-et-un siècles auparavant. Elle remonte l’avenue de Friedland, vers la Place de l’Étoile. Elle apparaît au croisement de la rue Balzac, et les Parisiens – voilà ce qui est étrange – la reconnaissent. Le peuple, poussé par une force invisible, se presse autour d’elle, on l’entoure, on s’attroupe, on la suit. Elle, sans rien dire, passe parmi les gens avec un sourire d’infinie compassion. Le soleil de la miséricorde brûle dans son cœur. Les rayons de la Clarté, de la Lumière et de la Puissance irradient de ses yeux et bouleversent les cœurs d’une réponse d’amour. Elle tend les bras vers les Parisiens, elle les bénit et le seul contact de son voile produit une force thaumaturge. Voilà qu’un aveugle de naissance s’exclame dans la foule : « Étoile du Matin, guéris-moi ! » Elle se penche, elle ramasse quelque chose, se redresse, et pose sa main droite sur les yeux de l’aveugle, et, là, c’est comme si des écailles glissaient, et l’aveugle, soudain, voit. Les enfants jettent des fleurs, ils chantent et crient : « Étoile du Troisième Jour ! » C’est elle, oui, c’est elle en personne, ça ne peut être qu’elle, ce n’est personne d’autre qu’elle. Et là, à cette minute précise, la Grande Chancelière de l’Union Européenne passe sur la place de l’Étoile, près de la flamme du soldat inconnu. Une femme de soixante-dix ans, aux yeux bleus scintillants, aux cheveux poivre et sel coupés au carré. Elle porte une robe blanche et un sautoir d’or. Des gendarmes la suivent. Elle a pu constater qu’un homme avait retrouvé l’usage de ses yeux, et qu’il s’agissait vraisemblablement d’un miracle. Elle fronce ses sourcils blancs. Elle tend le doigt et ordonne aux gendarmes de saisir la Vierge. La foule se fend devant les gendarmes, puis s’incline jusqu’à terre devant la Grande Chancelière, et cette dernière, sans rien dire, passe son chemin.
Les gendarmes conduisent la captive dans un appartement du quartier Beaugrenelle, avec vue panoramique sur la Seine, lignes épurées, machine à café, piano à queue et rideaux de soie. Dans la bibliothèque du salon, les livres sont tous des romans de Miguel Bonnefoy. La journée se passe ; arrive la nuit. Un parfum de lilas et de citron remplit l’atmosphère. La porte du vaste appartement s’ouvre tout à coup, et la Grande Chancelière apparaît. Elle est seule. Elle referme. Elle s’arrête près de la bibliothèque et longtemps, pendant une ou deux minutes, contemple le visage de la prisonnière. À la fin elle s’approche, pose un trousseau de clefs et un paquet de Marlboro Light sur la table.
—Tu as rendu la vue à cet homme : comment as-tu fait ?
[À cet instant, l’homme au béret interrompit son récit et demanda un verre d’eau. Le frère Thomas disposait en général des verres et des bouteilles en libre-service à l’entrée de la salle Dumont, mais ce jour-là il n’y en avait pas. Il dut quitter la pièce pour aller en chercher. Pendant les trois minutes qu’il lui fallut, un drôle de silence s’installa. Tout le monde regardait les yeux vert et bleu de l’homme au béret, tandis que lui ne regardait personne.
— Vous connaissez la Bible, dit-il lorsque le frère Thomas fut réapparu, n’est-ce pas ? Le jour où l’ange Gabriel est venu annoncer à Marie qu’elle enfanterait un garçon, elle ne lui a pas tout de suite répondu qu’elle était d’accord, pas plus qu’elle ne lui a demandé « pourquoi » — ce qui, vous en conviendrez, était une question légitime : pourquoi moi ? pourquoi maintenant, alors que je suis vierge et que je m’apprête à épouser Joseph ? Au lieu d’accepter en silence ce qu’il lui proposait ou de lui demander pourquoi il le lui proposait, Marie a coupé la parole à l’ange, et lui a demandé comment : « comment cela va-t-il se faire ? »
Corentin s’aperçut que l’homme n’avait pas bu le verre d’eau servi par le frère Thomas. Avait-il soif ou bien était-ce un effet de manche ? Le dénommé Malchus prit une grande inspiration et poursuivit son récit :]
— La Grande Chancelière de l’Union Européenne dit ensuite à la Vierge Marie : « Le jour où tu as répondu à l’ange “comment cela va-t-il se faire ?”, tu as mélangé à l’espérance venue du Ciel le scepticisme venu de la Terre, et ce faisant tu nous as montré l’exemple, car voilà : voilà comment il nous faut nous comporter devant le destin : nous ne devons pas nous demander pourquoi les événements surviennent, et nous ne devons pas non plus les accepter sans réagir. Nous devons demander « comment » : « comment cela est-il arrivé ? » Tout est là. Le reste est en dehors de notre pouvoir. Le reste, autrement dit, n’a pas besoin d’être expliqué.
[— Je ne comprends pas, dit François Grenier, elle ironise ?
— Pas du tout, ricana l’homme au béret. La Grande Chancelière prétend au contraire avoir réussi où la science et la foi ont échoué. En mêlant espérance et scepticisme, l’Union Européenne a donné aux hommes ce dont ils ont toujours rêvé. C’est ce que la Grande Chancelière dit à la Vierge Marie en ces termes :]
— Au lieu de dire oui à l’ange comme l’ont fait les religieux, au lieu de lui dire « non » comme l’ont fait les politiciens, au lieu de lui demander « pourquoi » comme l’ont fait les scientifiques, les Européens ont demandé : « comment cela se fera-t-il ? » Le « oui » c’était la justice. Tant de souffrances pour le « oui ». Le « non » c’était la liberté. Tant de guerres pour le « non ». Le « pourquoi » c’était la rationalité. Tant de supplices, tant de solitude pour le « pourquoi ». L’homme a été créé rebelle : depuis la nuit des temps, il préfère dire non plutôt que oui. Rebelle et curieux : il a mordu le fruit de la connaissance (il a demandé « pourquoi ») et cela l’a rendu malheureux ; mais je te le demande : est-ce que les rebelles, est-ce que les curieux peuvent être heureux ? Toi tu n’étais pas vraiment rebelle, même si tu n’obéissais que jusqu’à un certain point, puisque tu n’as pas dit « oui » tout de suite : tu as tergiversé, comme disait Benoît XVI. Et tu n’étais pas vraiment curieuse, même si tu posais des questions : quand un curieux authentique aurait demandé « pourquoi », un « comment » timide t’a suffi.
La Grande Chancelière pose alors une question qui est étourdissante pour la Vierge Marie : « As-tu remarqué que ton fils n’a jamais demandé « comment » ? En revanche il a souvent demandé « pourquoi », ce jésuite… Mais de comment, jamais. Dieu soit loué, nous n’avons pas commis les mêmes erreurs, et nous n’avons pas non plus commis les tiennes. Nous avons écouté les mises en garde qui t’avaient été adressées.
[On entendait dans le lointain un camion faire trembler les tôles du métro aérien. Le poète nihiliste SamuelTourlac intervint :
— Qu’est-ce que ça veut dire : les mises en garde ?
Le conteur au béret souffla avant de répondre, comme si c’était la vingtième fois qu’on lui posait la même question et qu’il en avait marre de répéter la réponse.
— C’est bien en ça qu’est l’essentiel de ce que la Grande Chancelière doit exprimer.]
— L’esprit très sage de Syméon, le vieillard, dit-elle, t’a prévenue et tu n’as pas compris ses bienheureuses paroles. Il t’a mise en garde. Il nous a TOUS mis en garde. Le bonheur était là, sainte nitouche, sous tes yeux…
[L’homme au béret ouvrit les mains devant sa bouche, afin de signifier une rupture narrative nécessaire à certains éclaircissements.
— Comme vous le savez, lorsque fut accompli le temps prescrit par la loi de Moïse pour la purification, Marie et Joseph rendirent au temple pour présenter leur enfant au Seigneur et offrir en sacrifice un couple de colombes. C’est alors qu’ils ont rencontré, sur le seuil du temple, un vieillard nommé Syméon, qui était, dit l’Évangile, “un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël”. Celui-ci reçut l’enfant dans ses bras, et prononça trois phrases qui si elles avaient été écoutées ce jour-là auraient évité au genre humain deux millénaires de guerres plus atroces les unes que les autres, et avec elles deux millénaires de rapines, de crises d’angoisses, de mensonges… “Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup, a dit à Marie le très sage Syméon. Il sera un signe de contradiction. Et toi-même, ton âme sera traversée d’un glaive de douleur.” N’était-ce pas clair ? N’était-ce pas limpide comme jamais une mise en garde ne l’avait été ? Si un miracle foudroyant s’est produit sur Terre, ce n’était pas à Lourdes ou à la Salette, ce n’était même pas à Bethléem ou au Golgotha, mais, dans le temple, ce jour-là, par l’entremise du vieux Syméon. Si l’on pouvait penser que les trois phrases de Syméon se soient perdues sans trace et qu’il faille les retrouver, les inventer une nouvelle fois, les recomposer pour les remettre dans les livres, et, dans ce but, s’il fallait réunir tous les sages de la terre – les gouvernants, les grands-prêtres, les savants, les philosophes, les poètes – et leur fixer cette tâche : inventez, composez trois phrases capables de mettre en garde l’humanité – alors, pensez-vous que toute la sagesse de la Terre réunie ensemble serait capable d’inventer ne serait-ce qu’une semblance, en force ou bien en profondeur, de celles qui ont été dites à la Vierge dans le temple par cet esprit patient et sage ? Ces trois phrases à elles seules, le seul miracle de leur apparition, laissent comprendre qu’on a affaire ici à une mise en garde absolue, car dans ces phrases sont réunis et prédits tous les dangers à avoir jamais menacé les êtres humains, hommes et femmes, depuis les premiers humains (humains pour cette raison que contrairement aux singes ces dangers les menaçaient) jusqu’aux derniers (lesquels seront des singes précisément parce qu’ils auront succombé).
L’homme au béret regarda soudain le verre d’eau avec mélancolie et résignation.
— J’espère, ajouta-t-il, que certains parmi vous pourront comprendre cela : les trois phrases de Syméon sont l’aboutissement de toute littérature. Toute l’histoire littéraire, en effet, depuis deux millénaires, répète en bégayant les trois mises en garde du temple… Posez-vous sincèrement la question : qu’est-ce que Shakespeare, Racine, Dostoïevski et Faulkner ont dit qui n’était pas déjà dans ces trois phrases ?
Corentin avait mal au cœur. Il pensait à Andréa. Il lui semblait tout à coup que l’homme au béret la menaçait. Il ignorait qu’à cet instant Max Saïd aussi pensait à Andréa, qu’il n’avait pas revue depuis quinze ans mais dont l’image s’était tout à coup levée en lui, une image qu’il croyait pourtant avoir brisée et enfouie définitivement et qu’il retrouvait douloureuse, douce, vivante et intacte, c’était ça le pire : intacte… exactement comme elle était au lendemain du départ d’Andréa.
Après avoir humecté ses lèvres, l’homme au béret reprit:]
— La Grande Chancelière plonge son regard dans le regard doux et clair de la Vierge Marie. “Juge donc toi-même, lui dit-elle. Souviens-toi de la première mise en garde, dont le sens est celui-ci : « toi qui es une femme, tu peux avoir un enfant, et cet enfant donné par l’espérance apportera aux êtres humains la justice et la vérité, mais il faudra d’abord pousser les êtres humains dans l’abîme — il faudra les pousser dans l’abîme de l’inhumanité — car si l’on veut un monde de justice et de vérité, il nous faut renoncer au plaisir et accepter les fouets, les clous, la couronne d’épines et la croix déchirante. Pire : si nous devenons libres, il faut répondre de nos actes et renoncer ce faisant à l’irresponsabilité de nos pères, la confortable irresponsabilité des rites sacrificiels. Tu veux donner aux hommes la justice et la vérité — c’est cela que tu espères pour eux, n’est-ce pas ? — et tu crois qu’ils ne devront rien donner en échange ? Ou bien, innocente femme, crois-tu qu’ils auront la force de refuser ta proposition ? Bien sûr qu’ils accepteront, ils te suivront sur les chemins d’une inhumaine espérance. Ils sacrifieront avec toi ces deux colombes que tu tiens contre ton sein et qui sont l’irresponsabilité et le plaisir. Dans le seul but de se relever peut-être un jour, ils se vautreront dans la boue de l’Histoire et de la Science.
Voyons maintenant la deuxième phrase de Syméon : “il sera un signe de contradiction“. Il t’a prévenue, il nous a prévenus ! Dieu, même en venant sur Terre, ne résoudra rien. Nous vivrons d’un constant paradoxe : une vierge-mère, un homme-dieu, un mort-vivant, tout cela au nom de la vérité, et pour la justice… La justice et la vérité qui nous crucifieront pour les siècles des siècles. Qui veut d’un tel monde ? Qui veut abandonner le plaisir incontestable, pour une justice et une vérité promises à la contestation ?
Enfin, la dernière phrase : “ton âme sera traversée d’un glaive de douleur“. En refusant d’être traversée par ce glaive, tu aurais pu sauver l’humanité de toutes les souffrances qu’elle s’apprêtait à subir. Tu aurais pu devenir le César, le Tamerlan, le Gengis Khân, le Napoléon de la Paix Universelle. Tu aurais pu fonder le Royaume sur le confort et le réconfort, sur la douceur de ton « comment », sur les ailes de l’irresponsabilité et du plaisir, et pourtant tu as choisi le glaive, sainte nitouche… Tu as choisi le massacre des innocents…
Que n’as-tu répondu à Syméon, comme à l’ange :”comment cela se fera-t-il ?” Que n’as-tu mêlé ce jour-là le scepticisme à l’espérance ? En entendant sa réponse, tu serais devenue prudente, moins vierge tout à coup, et tu aurais serré contre toi les colombes, et tu aurais eu le bonheur de sentir, sous ton sein, leur cœurs chauds et palpitants… Vingt-et-un siècles ! Il nous aura fallu vingt-et-un siècle pour réparer cette erreur ! Syméon a préféré mourir. Il a demandé à Dieu d’en prendre acte, plutôt que de voir le salut qui par toi adviendrait. Vingt-et-un siècles de chute continue !
Heureusement, le temps est venu pour les hommes de lever leurs yeux vers l’Union Européenne : « Donnez-nous le plaisir et l’inconséquence. Élevez-nous puisqu’ils ne nous ont pas relevés. » Sous ta couronne d’étoiles, dans le bleu usurpé de ton manteau, L’Union les a pris sous son ombre, et les a satisfaits : « Ne sacrifiez rien, remplacez vos pourquoi par des comment, et vous connaîtrez le bonheur suprême. » Quelle proposition ! Quelle force ! Nous avons poussé le positivisme jusqu’à ses derniers retranchements gnostiques. Grâce à cela, nous avons réparé ton erreur en rendant vie aux colombes nommées irresponsabilité et plaisir. Les êtres humains ne voulaient pas savoir pourquoi ils vivaient, ni pourquoi mourir, mais comment vivre sans penser à mourir. C’est aussi simple que ça. Ils ne voulaient pas, comme toi, souffrir en cherchant la justice et la vérité restées près des docteurs dans le temple… non, ils voulaient le plaisir dans le lit de Joseph, décréter des vertus relatives, une justice aléatoire et une vérité approximative, dépourvue de paradoxes… Maintenant, barre-toi ! Qu’as-tu à me regarder avec ce regard doux, avec cette compassion, sans jamais rien me dire ? Indigne-toi, je ne veux pas de ton amour, parce que, moi-même, je ne t’aime pas.
[En 2034, un tableau a été peint par l’artiste Louise R, disciple du peintre François P, pour représenter la séance du séminaire « Foi & Littérature » consacrée à la Vierge Marie. Il s’agit d’une huile sur bois, de quarante par cinquante centimètres. Le panneau est rugueux, constellé d’échardes, d’une essence torturée et noueuse difficile à identifier. La peinture, par endroits, a coulé. L’oxydation des acides gras a fait le reste : les couleurs maintenant sont écaillées et sèches comme une mue de reptile à travers quoi laquelle la vie pourrait reprendre, pourvu d’un peu de sang et d’eau. Le tableau représente une salle capitulaire et une longue table en bois, autour de laquelle dix-sept hommes accompagnent le frère Thomas Véricel reconnaissable à ses cheveux roux et sa barbiche de mousquetaire. Les hommes sont vêtus en blanc, comme s’ils étaient dominicains, alors que le récit de la Grande Chancelière ne fait mention que d’un seul frère prêcheur. Plusieurs spécialistes y ont vu une référence au tableau de Francisco de Zurbarán : Saint Hugues au réfectoire des Chartreux (1635). C’est la même clarté laiteuse. Ce sont les mêmes jeux sur le blanc et la grisaille, blanc d’étain, cendres, craie, sève d’eucalyptus, blanc de Meudon, barytine, os de sang, antimoine, blanc de plomb. Parmi les convives, on reconnaît François Grenier à ses cheveux mi-longs et son gros museau. Corentin Portedor a une barbe de trois jours, les cheveux en brosse, des lunettes à écailles et un chapelet autour du poignet gauche. Un homme qui pourrait bien être Max Saïd, se penche de côté et tient ses mains au-dessus des épaules, comme un bouffon du Moyen-Âge. Impossible de dire si oui ou non Samuel Tourlac figure parmi les participants : les deux hommes aux traits approchants les siens n’ont ni moustache fine ni catogan. Il y avait plusieurs femmes le jour du séminaire « Foi & Littérature » consacré à la Vierge Marie, pourtant Louise R n’en a peinte aucune. Près du frère Thomas, un homme vêtu de noir (le seul à n’être pas vêtu comme un dominicain), avec béret et barbe, un doigt tendu vers le ciel, ouvre la bouche. Sa posture est bizarre. On ne voit pas bien ses jambes sous la table, mais on pourrait croire qu’il se tient accroupi sur un tabouret. Ses yeux sont peints à l’azurite, comme sur les miniatures persanes : deux becs de corbeaux d’un bleu âpre pris en étau entre la barbe et le béret. Une onde visqueuse le nimbe. Devant lui est posé un verre d’eau, qui se trouve exactement au centre de la table, au centre de la salle capitulaire, au centre de la toile. La finesse du verre et la limpidité de l’eau le rendent presque invisible sur la nappe blanche — en s’approchant suffisamment près de la toile il disparaît — pourtant on ne peut pas douter de son existence. Ce verre est celui qu’a apporté le frère Thomas au conteur. Sur la table : rien d’autre. Au fond de la salle on aperçoit, dans l’embrasure d’une porte dont la couleur et la texture évoquent celles de la peau d’orange, une silhouette humaine. Même si Louise R a toujours refusé de commenter son travail, beaucoup ont interprété la présence de cette ombre comme une lecture de ce qui a été dit par Malchus à la fin du récit, et que nous nous apprêtons nous-mêmes à découvrir : ]
— Je vais vous révéler un dernier secret, prévient l’homme au béret. Ce secret ne figure dans aucun des évangiles officiels ni aucun apocryphe. Plutôt que de le dire à Saint Luc comme les autres, la Vierge Marie l’a gardé dans cœur. Ce secret, mes amis, le voilà : Syméon, c’est le diable. Syméon est l’ange déchu qui tentera plus tard Jésus dans le désert. Ce secret est la clef de voûte de la littérature. Toute tentative essentiellement littéraire lui tourne autour. Il s’agit de sauver les colombes. Il s’agit de défendre le genre humain contre les contradictions et contre les glaives qui cherche à écarteler et à pourfendre son cœur.
[Malchus se rassit. Son béret avait légèrement bougé. Il fit un rapide geste pour le recentrer sur sa tête.
Corentin Portedor avait envie de rire mais n’osait pas, et il finit par deviner que les autres participants du séminaire avaient la même envie que lui, mais que pour des raisons mystérieuses aucun d’entre eux n’osait donner libre cours à ses zygomatiques.
Finalement, Samuel Tourlac prend la parole :
— Ce qui m’étonne, dit-il avec un air de défi, c’est le silence de la Vierge. C’est ce qu’il y a de plus stupéfiant dans votre histoire.
Puis ce fut au tour de François Grenier :
— Comment cela se finit-il ?]
— La silence de la Vierge oppresse la Chancelière, dit Malchus. Elle a vu que la captive l’écoutait tout le temps de son air pénétré, la regardant droit dans les yeux, sans rien vouloir lui répliquer. Elle aurait envie qu’elle lui dise quelque chose, même quelque chose d’amer ou de terrible ; mais la Vierge, d’un seul coup, s’approche de la Chancelière, et, sans rien dire, l’embrasse sur les lèvres. Voilà toute sa réponse. La Chancelière tressaille. Quelque chose a bougé aux commissures de ses lèvres ; elle se dirige vers la porte, elle l’ouvre, et dit : « Va-t’en… Ne reviens jamais plus… Ne reviens plus du tout… Jamais, jamais ! » Et elle la laisse aller vers les avenues de Paris.
[— Et la Chancelière ? demande Corentin.]
— Le baiser brûle sur son cœur, mais elle reste sur son idée, et elle aperçoit, derrière la grande baie vitrée de l’appartement, deux colombes, grasses et heureuses…
[— Et toi, qu’en penses-tu ? demanda le frère Thomas, dont le tutoiement surprend tous les participants du séminaire (le frère Thomas n’en a jamais tutoyé aucun) à l’exception du principal intéressé.
— Tout ça, ce sont des blagues, répondit Malchus. Pourquoi prenez-vous ça tellement au sérieux ?
L’homme au béret plaça sa main sur son œil droit, le bleu, et le retira. Un bruit de frottement immonde suivi d’une succion de ventouse, presque un bruit de baiser, plongea la salle Dumont dans un silence de mort. Une odeur de viande avariée planait. L’homme au béret riait. Une concavité filandreuse avait remplacé son œil. Bizarrement, personne n’avait peur et personne non plus n’était dégoûté, même si personne n’avait plus envie de rire non plus. C’était essentiellement le silence qui régnait, et une incompréhension qui n’était pas teintée de haine.]