Paul Gauguin — Oviri, écrits d’un sauvage (1974)

Cézanne dit avec un accent méridional : “Un kilo de vert est plus vert qu’un demi-kilo”.

(…)La photographie des couleurs va nous dire la vérité. Quelle vérité? la vraie couleur d’un ciel, d’un arbre, de toute la nature matérialisée. Quelle est donc la vraie couleur d’un centaure, d’un minotaure, ou d’une chimère, de Vénus et de Jupiter?

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Résilience mes couilles

On ne compte plus les livres écrits pour vanter la résilience. Romans, essais, chansons… toujours la résilience ! Comme si elle était la plus grande des vertus ! Résister, accepter, amor fati gnagnagna… On barbote dans un spinozisme même pas spinoziste, et tout le monde est content ! Et ça vend à fond, au doublier de la résilience! On la pomponne au bleu, on la frotte à la paille, on la repeint d’agrandissement! Sainte résilience! Plusieurs fois on a même indexé mes romans à cette vertu littératrice — et quoi d’étonnant au fond puisque plus personne à part moi ne sait lire!

Il faut être bête pour être résilient, bête comme une bête — les animaux seuls sont résilients. Aucune vache, aucun insecte, aucun blaireau, aucune baleine ne se plaint de l’injustice de la vie. Aucun n’insulte Dieu. Aucun ne se jette par-derrière pour toucher son manteau. Les animaux ne pleurent pas. Ils ne peignent pas non plus d’oeuvre d’art au fond d’une grotte sombre et dangereuse. Moi je chiale à coeur ouvert! Je vomis l’injustice du monde! Je déteste le Mal haut et fort! Je n’accepte pas la Vie! J’appartiens au sabachthani. Aimer la vie consiste à dénoncer la perpétuelle injustice qu’elle nous fait subir et dont elle nous rend témoin. Être en vie c’est refuser d’être résilient ! Pour cela deux chemins possibles : la sainteté ou l’art. Tout le reste est mensonge. Les partis, les groupes, les associations, les nations, les entreprises, les facultés, la philosophie… tout ce qui est là pour nous rassurer et nous faire accepter notre délire collectif, en nous laissant penser que la vie sera un jour moins injuste si nous nous en donnons les moyens… C’est de la merde, voilà ! C’est la mort illico ! Fuck la résilience ! Vive la méchanceté et l’anarchie ! La vie sur Terre est injuste. Écrasons-lui la gueule. Devenons des papillons du Royaume! Plaignons-nous, comme Job! comme Ivan Ilitch! et comme tout ce qu’il y a de ridicule dans l’être — ridicule et désespéré — parce que c’est cela qui est humain.

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D’un 49

Je découvre avec joie ce “49” décroché à l’encre noire sur le bas de ta page, et prononcé assez vite pour ouvrir le trait en dedans et l’effriter sans le résoudre, dans une couleur disputée à l’écran. Cela aurait pu être un peu chinois, chinoiserie… Il n’en est rien. Le 4 est trop anguleux pour être mou, quant au neuf c’est une boucle énergique, et presque un point d’interrogation au dos de son épingle ! C’est parfait, donc, parce que c’est ouvert, parce que c’est noir, et parce que c’est rapide, d’un signe très ancien, une rune ! la fantaisie d’un elfe !

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A propos des Portes du Paradis (Jerzy Andrzejewski)

Par confessions successives, il s’agit de donner à voir et à entendre à un vieux moine marchant avec des milliers de bergers et bergères vers Jérusalem comment le désir inassouvi, impossible à assouvir, comment l’amour contrarié et la mauvaise conscience sont transformés par la religion en espérance. Et cette espérance commune — cette communion, cette croisade — n’est rien d’autre que la somme de désirs individuels inassouvis; ainsi viennent l’hallucination collective et ces grands mouvements dans la nuit que certains nomment « Histoire » et qui finissent toujours mal. Mais peut-être y a-t-il quand même quelque part, dans toute cette futilité, dans tous ces mensonges, dans toutes ces frustrations, dans toute cette nuit, un paradis possible. Peut-être que toutes ces croisades que nous appelons orgueilleusement « ma vie » ne seront pas vaines même si elles sont ridicules. Peut-être que nos destins finiront par aller quelque part. Peut-être que le Christ était le fils de Dieu et qu’Il est vraiment ressuscité. La littérature peut donner de cela le pressentiment. On s’approche du trou noir. On invoque l’Esprit. Là est la vraie croisade. Celle des artistes et des saints authentiques. Rien d’autre n’a d’intérêt.

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Curiosités esthétiques — Charles Baudelaire (1868)

“Supposons un bel espace de nature où tout verdoie, rougeoie, poudroie et chatoie en pleine liberté, où toutes choses, diversement colorées selon leur constitution moléculaire, changées de seconde en seconde par le déplacement de l’ombre et de la lumière, et agitées par le travail intérieur du calorique, se trouvent en perpétuelle vibration, laquelle fait trembler les lignes et complète la loi du mouvement éternel et universel […]. La sève monte et, mélange de principes, elle s’épanouit en tons mélangés; les arbres, les rochers, les granits se mirent dans les eaux et y déposent leurs reflets; tous les objets transparents accrochent au passage lumières et couleurs voisines et lointaines. À mesure que l’astre du jour se dérange, les tons changent de valeur, mais, respectant toujours leurs sympathies et leurs haines naturelles, continuent à vivre en harmonie par des concessions réciproques. Les ombres se déplacent lentement, et font fuir devant elles ou éteignent les tons à mesure que la lumière, déplacée elle-même, en veut faire résonner de nouveaux. Ceux-ci se renvoient leurs reflets, et, modifiant leurs qualités en les glaçant de qualités transparentes et empruntées, multiplient à l’infini leurs mariages mélodieux et les rendent plus faciles. Quand le grand foyer descend dans les eaux, de rouges fanfares s’élancent de tous côtés; une sanglante harmonie éclate à l’horizon, et le vert s’empourpre richement. Mais bientôt de vastes ombres bleues chassent en cadence devant elles la foule des tons orangés et rose tendre qui sont l’écho lointain et affaibli de la lumière. Cette grande symphonie du jour, qui est l’éternelle variation de la symphonie d’hier, cette succession de mélodies, où la variété sort toujours de l’infini, cet hymne compliqué s’appelle la couleur.”

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Maudit soit Andreas Werckmeister ! — Juan Asensio (2008)

“Et, attendant patiemment qu’on le découvre, le squelette de Leibowitz grimace dans les ténèbres en rêvant aux phrases anciennes qui retrouveront un jour peut-être, sous le soleil rouge et moribond, leur jeunesse et leur éclat perdus.”

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Fautrier l’enragé — Jean Paulhan (1941)

“Ce sont d’épais grumeaux aplatis, un badigeon de fard, un écrasis d’huile et de pastel, tout un sabrage de craie crasse. L’on découvre alors que Fautrier s’est fabriqué une matière à lui, qui tient de l’aquarelle et de la fresque, de la détrempe et de la gouache; où le pastel broyé se mêle à l’huile, et l’encre à l’essence. Le tout mastiqué, bouchonné à la main et qui s’applique à la hâte sans repentirs (à la façon des fresquistes) sur un papier gras, qu’un enduit colle à la toile. L’ambigüité en quelque sorte y quitte le sujet. Elle se fait peinture.”

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André Lavacourt — Les Français de la décadence (1960)

Il faut désarticuler la phrase française, lui faire rendre des effets nouveaux et, d’abord, éviter soigneusement la concordance des temps. Mélanger à tout instant le futur, le présent et le passé; il y a beaucoup trop de gens en France pour écrire honnêtement et sans âme, beaucoup trop d’écrivains qui font du faux Simenon, du faux Untel, ou du faux “traduit de l’américain”…

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André Lavacourt — Les Français de la décadence (1960)

Est-ce bien dans l’univers américain que nos idées de justice, d’égalité et de sage organisation du monde ont le plus de chance de se développer ? Il faudrait tout de même dire un jour aux Français que les Russes intelligents et farcis de notre culture ne sont pas forcément des ennemis éternels. (…) Pour l’instant, les Français ne se rendent compte de rien. Ils sont “pour la Russie” ou “pour l’Amérique”, mais ils vont découvrir, avec la première menace de guerre, la folie qu’ils ont faite en liant leur sort à celui d’un maître sans scrupules. Washington n’a pas respecté ses engagements quand l’ennemi de la France c’était ce douteux monde arabe qui n’est que cruauté, sottise et mauvaise foi. Qui peut croire que le goût de l’honneur lui reviendra quand il s’agira d’un ennemi invincible? Alors les Français vont s’affoler de leurs rampes de lancement et de tout ce bazar militaire qu’ils entretiennent sur leur sol. Hélas! il ne s’agira pas comme en 40 de courir sur les grandes routes. Pendant que l’Amérique négociera la paix, les Russes sont tout à fait capables de supprimer les Français et d’installer la mer là où était la France! Mais pourquoi, diable! ne s’en doutent-ils pas dès maintenant?

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André Gide

“En art, il n’y a pas de problème dont l’œuvre d’art ne soit, à elle seule, une suffisante solution.”

(Citation trouvée dans Les Français de la décadence, André Lavacourt – 1960, p. 72)

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Jean Giraudoux — La guerre de Troie n’aura pas lieu (1935)

CASSANDRE: “Moi, je suis comme un aveugle qui va à tâtons. Mais c’est au milieu de la vérité que je suis aveugle. Eux tous voient, et ils voient le mensonge. Je tâte la vérité.”

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Louis Calaferte — L’homme vivant (1994)

Sans l’idée de Dieu — voilà les vieillards et les morts que nous sommes.
Sans l’idée de Dieu — voilà le monde de vieillards et de morts dans lequel nous végétons.
Sans l’idée de Dieu — voilà notre inutilité.
Sans l’idée de Dieu — voilà notre impuissance.
Sans l’idée de Dieu — voilà notre angoisse.
Sans l’idée de Dieu — voilà rien.
Des anecdotes intellectuelles.
Des semblants d’aventures.
Des pauvretés.
Des ratages.
Des sociétés crispées et mauvaises.
Des accumulations d’erreurs.
Des renoncements à l’exaltation d’être.
Des négations de soi.
Rien qui ait consistance ni durée.
Sans l’idée de Dieu — l’irréparable expulsion.
L’irréparable solitude.

N’ajoutez pas votre insensibilité à cette solitude qu’est le monde.

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Dominique de Roux — La mort de L.-F. Céline (1966)

“La parole littéraire n’a plus de sens. Écrire, et plus encore écrire en français, semble être la projection de quelque déchéance, d’un total échec de soi-même. Seul Hölderlin, enfermé dans la Tour Jaune, rythmant d’une baguette ses hymnes à la Madone, à la Mémoire, à l’Automne éternel parvient encore à s’y maintenir contre tous les courants souterrains, contre la mort. Mais lui, déjà à la veille de son départ de Bordeaux, il était secrètement du Logos. À nous, il nous reste à lire, une fois par mois, un vers de Hölderlin, devenu, à la fin de tout, le symbole héraldique de la littérature en soi.

En l’absence de toute littérature qui devienne le destin mondial, notre marche s’effectue, désormais, de jour, de nuit, entre chien et loup, sur les termitières des mots déchus, répudiés par l’être.”

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Marc-Edouard Nabe — Lucette (1995)

“Céline, c’est la mer. Il “pense” comme un océan. Il vit par vagues. Il écrit par lames. Il bouillonne, roule, mousse, éclabousse et noie tout. Céline, c’est la mer. C’est la mer avec son flux fou de flots fous, c’est la mer avec ses écumes de sang vert et ses baves de sperme d’or. C’est la mer qui morve mille niagaras par page, c’est la mer qui vomit du blanc sur le bleu de Dieu, c’est la mer qui éjacule de la rage à chaque fois qu’elle jouit dans le ventre de la nuit. Céline, c’est la mer des saccades de l’amour qui paye en liquide son désir de haïr. Céline, c’est la mer profonde et bruyante, symphonisante, chuchotrice. C’est la mer où gémissent et rigolent tous les animaux du Néant. Céline, c’est la mer du large, du long et du travers. C’est la mer des soupirs après les cris, à la crête des plaintes, aux courants des secrets d’abysses, c’est la mer. Céline, c’est la mer du fond des choses et de la surface des êtres à la surface des choses au fond. C’est la mer qui se noie dans un verre d’eau, c’est celle que les naufragés boivent cul sec, une sardine dans chaque narine. Céline, c’est la mer où chaque coquillage a la vague à l’âme, c’est la mer en un mot et trois poissons de suspension, c’est la mer d’exclamation qui se prend le point dans les algues de l’émotion, c’est la mer où chaque virgule sort de l’eau pour prendre votre respiration…”

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Chacun son tour

Hosanna le sang et la cendre,
Gloire au feu, mort au Temps !
Amour, il te faudra descendre
Derrière moi. J’attends.

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Ceci n’est pas du théâtre

Ceci n’est pas du théâtre. Ceci n’est pas un roman écrit sous forme de théâtre. Ceci n’est pas non plus du théâtre dans le théâtre. Ceci n’est pas un spectacle dans un fauteuil. Ceci n’est pas un spectacle. Les fauteuils on les a vendus, les théâtres subventionnés. La catharsis tant pis. Ceci n’est même pas un poème, et ceci n’est pas un de ces essais à la con qui fleurissent partout où il y a encore des phrases à vendre. Les profs peuvent passer leur chemin. Les lecteurs de romans n’auront qu’à retourner barboter dans leurs jarres à cornichons. Les essayistes devraient voyager et se taire. Les poètes… quels poètes ? Quant aux comédiens, eux aussi détestables, qu’ils aillent se faire foutre, et le ministère avec. Les comédiens de toute façon sont les valets du ministère, et les profs sont des valets de valets. Et les ministres écrivent des romans et s’abonnent au théâtre !

Les metteurs en scène trouveront leurs râteliers ailleurs. Ceci n’a pas été écrit pour eux. Ceci n’a pas non plus été écrit pour le public. Surtout pas. Le public depuis presque un siècle sert de chiottes au ministère. Les valets les nettoient à fond, soucieux de plaire à leurs patrons, mais les valets des valets passent derrière et re-salopent tout. À l’entrée, les romanciers et les essayistes font le guet, ainsi que les libraires scatophiles. Dame-pipi s’appelle Amélie Nothomb.

Ceci est un tract. Tout peut encore changer. Il suffira d’en distribuer à ceux qui ne sont ni comédiens, ni metteurs en scène, ni profs, ni ministres, ni romanciers, ni spectateurs, ni essayistes, ni libraires, ni lecteurs — les enfants abstenez-vous, idem les journalistes, misérables journalistes… On ne sauvera rien, à part peut-être l’essentiel, et au pire on aura rigolé.

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Josué 4:18

“Une source jaillira de la maison du Seigneur et arrosera le ravin des Acacias.”

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Quatrevent (chute – prologue)

Lorsque Sybille Saint-John passera de ce monde au Père, on célèbrera une messe à la chapelle de l’Inhumain — si je décide de décrire la cérémonie cela pourra faire un assez beau morceau — puis Noël Champoussin gravera « Sybille Saint-John » au-dessous de « Pantocrator Saint-John », on soulèvera une dernière fois la dalle, on déposera le cercueil sur les cinq autres et au moment de reposer la dalle de granit bleu les personnes présentes auront une impression à la fois sinistre et risible — ah les bourgeois quand ils enterrent quelqu’un, comme ils tremblent ! ah comme ils sont tremblants et prévisibles !  — puis Sybille Saint-John gagnera la Jérusalem céleste où, paraît-il, des néfliers garnis de perruches poussent au milieu des salles à manger, et plus personne n’ouvrira le granit du Temps ni ne voudra comprendre la signification de ce petit signe étrange gravé sur le tombeau et tatoué depuis l’aube du monde sous mes paupières de poète.

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Poème pour tout bloquer

La France ce matin a au ventre des nœuds, des fourmis dans les jambes,
Son foie démange, son bâton est rompu, elle n’a ni faim ni soif
(Trente millions de fourmis abruties et vociférantes),
De serments acquittée, mauve…
Les pertes s’accumulent, les orteils ont pourri,
Le souffle au cœur républicain glougloute,
Les lèvres ecclésiales ont été fendues,
Deux poches à merde pendent d’où était tiré le lait de la patrie,
Dans sa bouche est tressé le barbelé-machine
Et dans son nez le foin infécond des remèdes,
Les traités s’entortillent : Europe, débat public, concertation (mon cul !)
Elle parle, au moins… Disons qu’elle veut parler
Et bloquer devant elle le bulldozer inique, son algorithme, son hélice à viscères,
Et avec lui le métropolitain des circonstances: bloquer tout, enfin –
Aux événements: muselière ! À la démocratie: bandeau!
Aux chiennes, aux chiens des conjonctures, péripéties infranchissables,
À l’administration sans âme, aux cales, à l’évier commun, à la justice moins les miracles, aux preuves quand elles manquent, à l’hôpital omniprésent…
Coudre son joug une fois pour toutes! Attacher à nos chairs la corde de sa joie!
“Mort au Temps, crie-t-elle, mors au Feu!
Les récoltes tant pis… L’école il faudra…”

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Luc 6:6

“Il y avait là un homme dont la main droite était desséchée.”

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