Notre affaire Dreyfus

Kerviel n’est pas seulement un individu, ce n’est pas seulement un procès, ce n’est pas seulement la Société Générale ou cinq milliards d’euros. Kerviel, c’est un système. C’est un symbole. C’est la vérité recouverte qui tout d’un coup jaillit et cristallise autour d’un homme, dans un seul homme, par lui, une seule histoire, qui tout d’un coup s’incarne comme on dit d’un esprit qu’il a pris forme humaine. Kerviel ne s’appartient plus, si tant est qu’on puisse s’appartenir. Ça a été lui, ce jour-là, et ça aurait pu en être un autre, un autre jour, mais il y aurait forcément eu un visage un jour, il y aurait forcément eu quelqu’un ou quelque chose ; la Vérité triomphe toujours.

Qui ne sait pas que Kerviel participe à un système plus grand que lui ? Qui peut croire qu’un seul homme a détourné plusieurs milliards pendant plusieurs années sans que personne ne le remarque jamais ? La Justice, en tranchant en faveur de la Société Générale, a tourné le dos à la Vérité. Elle a choisi son camp, qui n’était pas celui des justes. Elle a choisi le camp de la spéculation, qui n’est pas celui du travail. Elle a choisi le camp de la finance, qui n’est pas celui de l’économie. Elle a choisi le camp de quelques uns en sacrifiant celui-là qui ce jour-là, pour cette raison, a représenté tous les autres. Elle l’a sacrifié comme elle nous aurait sacrifiés, et comme elle aurait sacrifié n’importe qui pourvu que la Vérité n’éclate pas, qu’elle ne soit pas dite, qu’elle ne soit pas comprise.

Et la Vérité, immédiatement, évidemment, a éclaté, elle ne fut pas dite mais elle fut comprise, et elle fut comprise parce qu’elle n’était pas dite.

On croyait l’affaire enterrée. Kerviel avait été condamné. Kerviel, barbu, avait marché jusqu’à Rome. Le trader s’était repenti, sans cesser de clamer ce qui pour tout le monde semblait une évidence. L’évidence même. Pour tout le monde, sauf pour les juges et pour les banques. Pour tout le monde sauf pour ceux-là qui s’étaient élevés (croyaient-ils) “au-dessus” du monde. Kerviel n’avait été qu’un rouage dans une machine formidablement grosse qui échappait à l’entendement, et qui échappait à l’appareil judiciaire parce qu’elle était formidablement grosse, mais qui n’échapperait pas à la Vérité. Personne, ni rien, n’échappe à la Vérité.

La commandante de police Nathalie Le Roy, chargée de l’enquête en 2008, a présenté cette semaine à Mediapart la preuve que plusieurs dirigeants de la banque étaient au courant des positions prises par Jérôme Kerviel.

« J’ai eu le sentiment puis la certitude que la hiérarchie de Jérôme Kerviel ne pouvait ignorer les positions prises par ce dernier, aurait déclaré Nathalie Le Roy. Je ne me suis jamais manifestée pour ne pas interférer dans le cours de la justice, mais j’avoue que ma convocation aujourd’hui m’apporte un soulagement. Je me suis très longtemps remise en question ».

C’est cela, la Vérité, exactement cela, Nathalie, parfaitement cela : c’est un sentiment avant d’être une certitude, et c’est une certitude qui se transforme en soulagement. La voilà, Sainte Nathalie ! Voici la bouche qu’a choisie la Vérité pour remettre les choses dans l’ordre et la main qui sera la sienne à présent que l’injustice a œuvré.

Nathalie Le Roy ne blanchira pas Jérôme Kerviel, personne ne le blanchira, ce n’est pas la question. Nathalie Le Roy, en revanche, montrera qu’autour du rouage il y en avait d’autres, et que ces rouages formaient une machine, une machinerie, une machination. Les machinistes ont cru que leur machine pourrait disparaître derrière un seul rouage, car l’appareil judiciaire semblait cautionner la théorie du bouc-émissaire. Les machinistes ont cru que la Justice tairait la Vérité, et que leur machine pourrait continuer de fonctionner en dépit de toute Justice et à défaut de toute Vérité.

Les Banques ne sont pas honnêtes. L’économie financière n’est pas honnête. Qu’elles payent des amendes, ce n’est pas la question. Une seule chose est importante. Une seule chose microscopique mais fondamentale, inaliénable, est importante : la Vérité et la Justice, à la fin, triomphent. Et à la fin, la Raison a raison. Kerviel n’aura pas été un bouc-émissaire, mais le messager malgré lui de ce que nous savions déjà : le visage historique d’une révélation.

About Guillaume Sire

Guillaume Sire
This entry was posted in Pensées and tagged , . Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

w

Connecting to %s