L’ironie n’est pas une solution

Devant ce monde, et dedans, comme en enfer, constatant que les adultes vont travailler en trottinette, à fond, leurs oreillettes vissées dans le crâne, considérant le diversement partout, la rationalisation de l’éclatement et la communication programmée des éclats, l’inexorable besoin de s’éparpiller, de n’être pas, la volonté de tuer ou de nier la mort, c’est-à-dire la finalité de la vie, la profusion des écrans pour remplacer nos yeux, nos langues et crever nos yeux et déchirer nos langues, chaque être humain devenu une île coupée des autres, un individu, devant tout cela qui n’est rien, la tentation est à l’ironie, bien sûr, l’ironie comme un bouclier pour l’être. C’est la réaction normale de n’importe qui d’un tant soit peu intelligent, sensible, cultivé, la tentation de tous ceux qui réfléchissent et savent parler : l’ironie, ironiser — le super héros Ironic man. C’est la tentation de Patrick Besson, et de tant d’autres Français, une réaction très française en somme, très vieille école, une espèce de stérilet  grâce auquel le cerveau peut être envahi par son époque sans risquer de lui faire un enfant ou de s’y habituer ; ce sera toujours un viol stérile, et en même temps, et paradoxalement, ce sera toujours une prostitution consentie. C’est le « Je » décalé des néo-hussards, vague, mélancolique, le pincement littéraire, le texte travaillé des auteurs-Minuit, la distanciation faussement naïve et drôle, les yeux étonnés devant le milliard d’aberrations d’un monde sans dieu où, bientôt, nous ne communiquerons qu’avec des Smileys, devant l’Occident au ventre guimauve, la mêlasse des idées fausses, des fausses valeurs, de la connerie érigée en système, et le moyen-Orient radical, colonisateur, et l’Orient cynique, colonisateur, et les Etats-Unis, leurs places financières, leurs industries culturelles, colonisatrices, cette facilité de ton devant tout ça, comme une protection pour les colonisés malgré eux, alors que tous les autres sont consentants, une protestation qui ne sera pas punie d’exil, des bons mots, des phrases propres. On trouve de cette ironie aussi dans les rafales de Philippe Muray, la mitraillette du désespoir…

Réagir, c’est poursuivre l’action de celui qui a agi, lui donner un sens, être « contre » comme un arcboutant contre une cathédrale : on fixe l’édifice, on l’aide à tenir et à s’édifier en prétendant le limiter, car la limite c’est  la forme et la résistance c’est un appui, l’appui, une prise. On croit s’opposer alors même qu’on donne du mou… La voici dressée, la cathédrale moderne  !

En fait, l’ironiste ne pense qu’à lui. C’est un égoïste, égotiste, égocentré. L’ironie est un narcissisme. L’ironiste participe à la fécalisation culturelle et politique. Il en est partie intégrante : l’indispensable rouage qui grince mais ne coince pas. Son activité procède d’un péché d’orgueil, il ne lutte contre rien car il n’a pas le courage d’être sérieux.

Car oui, la solution pour le réveil de la culture — et donc aussi le réveil de l’humour, celui du politique, d’une mystique nationale — passera par l’esprit de sérieux, il faut être sérieux… Simple et sérieux. Sérieux mais pas verbeux, pas intellectuel, pas éditorialiste. Sérieux mais pas connard. Au contraire, il faut être sérieux comme un paysan. Il faut dire de vrais mots pour dire de vraies choses. Parce que les mots disent quelque chose. Il faut en être conscient, et retrouver, revenir à l’artisanat d’une pensée sérieuse. En finir avec le discours, toutes les conneries relativistes… Nous devons sérieusement nous calmer et devenir, redevenir, calmes et sérieux.

Si on peut rire de tout, en revanche on ne peut pas, on ne doit pas se moquer de tout, et si on veut rire de tout, justement, c’est à condition de ne pas s’en moquer. Il faut être concerné. Lutter contre le divertissement en ne se divertissant pas toujours, et renoncer à la tentation de se divertir soi même (et quelques copains) aux dépens de tous les autres, car alors on dépend des autres, et d’une certaine manière, on est comme eux, ou tout du moins on les aide à être comme ils sont. Il est urgent de fixer la ligne et de nous montrer fidèles à la ligne, sur le chemin, non-divertis, non-éparpillés, non-éclatés, rassemblés sur, et autour, et dans le chemin, l’esprit de sérieux, le sérieux, la langue, la force de la langue, la force des mots, retrouver l’esprit tragique. Avec des mains de paysan et un œil paysan, des mains d’artisan, avec un œil artisan, des mains et des yeux pleins d’amour et de simplicité, d’amour simple, des mains pleines mais disponibles, des yeux pleins mais ouverts, attentifs, et le seul vrai courage chevillé au cœur qui est le courage quotidien, la force de la banalité, travailler chaque jour, répondre, oui, résister, d’accord, mais aussi, et surtout, et sans vouloir le succès, il faut proposer, créer, donner, partager, construire, chercher. Tout cela est sérieux. La vie est sérieuse. La mort est sérieuse. La beauté, la vérité et la justice sont sérieuses. L’amour est sérieux. Et il est évident que nous rirons mieux quand nous ne nous moquerons plus de tout.

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