Le Loft (variation imaginaire)

Afin que les téléspectateurs crussent que l’émission se déroulait dans un endroit similaire à celui depuis lequel ils seraient en train d’en regarder les épisodes, les meubles du Loft avaient été choisis parmi les best-sellers du catalogue Ikea. Cependant Loanna, dès le premier coup d’œil, sentit qu’un élément clochait. Les meubles dont elle avait l’habitude, parce qu’il y avait en effet les mêmes chez elle, chez ses parents, dans le studio de Jennifer et chez tous ceux qu’elle connaissait, étaient inhabituellement inconfortables, trop petits ou trop grands, aux angles tordus, aux proportions désaxées. A la demande d’Endemol, Ikea avait accepté de concevoir des objets sur mesure de manière à ce que leurs perspectives fussent adaptées aux champs des caméras et que les meubles ainsi transformés ressemblent effectivement à ceux auxquels les téléspectateurs étaient habitués. Autrement dit les tables, les fauteuils, les canapés, les lits et les armoires avaient été taillés pour ne pas avoir l’air d’avoir été taillés ; il y aurait eu sinon des risques d’écrasement ou de grossissement qui auraient pu donner au Loft l’allure d’un lieu unique ou, pire, faux, faussé, d’un mensonge où habiter. Idem pour les couleurs : c’était du vert, du bleu et du jaune insupportables mais qui à la télévision n’étaient pas fluorescents et semblaient propres quand les couleurs classiques auraient paru ternes et sales.

La vie se déroulait comme en prison mais sans clef ni gardien, juste l’introspection et le manque (le manque donc l’introspection). Un cloître logique. Les douches étaient irrégulières, il fallait taquiner le mitigeur. La nourriture n’était jamais trop chaude et toujours tiède, jamais à point, trop salée, obligeant les candidats à grimacer — sinon qu’aurait-on filmé ? Tout était fait pour que la réalité fût intéressante à défaut d’être digne d’intérêt. Le four gratinait mais ne cuisait rien, de sorte que rien ne fût chaud mais que tout fût brûlé. Les candidats fumaient, se coiffaient, mangeaient, dormaient puis fumaient, se coiffaient… Loin derrière les murs clapotait une liberté dont aucun ne voulait. « Demain, je serai célèbre. Ma mère m’a dit au téléphone que j’avais fait la couverture d’un magazine. Les journalistes veulent connaître mes orientations sexuelles, mes exs, mes collègues… »

Il n’y avait aucun livre dans le Loft, parce que rien n’était moins télégénique selon Endemol qu’un moment de lecture.

Les provisions et fournitures arrivaient dans le Loft une fois par semaine, le lendemain de l’élimination. Chaque candidat recevait même quantité de gel, pommade, papier toilette, sopalin, préservatifs, alcool, cigarettes. D’abord, ils procédèrent à différents échanges, mais le système de valeur n’étant pas commun, les cours variaient en fonction des affinités et les négociations avaient lieu à l’instinct, face à face, pendant des heures ; rares étaient celles dont les négociateurs ne sortaient pas avec un sentiment de spoliation.

Langley eut l’idée de disposer dans le sas du Loft un jeu de Monopoly. Les candidats jouèrent une partie dès le début de laquelle il fut décidé qu’ils conserveraient les billets en leur possession une fois la partie achevée. Les perdants pourraient contracter des emprunts auprès de ceux qui s’étaient enrichis. Alors le système d’échange se stabilisa en même temps qu’il était fluidifié, car les billets de Monopoly servaient désormais de référence commune à l’ensemble des transactions. Le prix d’une denrée était le même quels que soient ceux qui l’échangeaient. Il y avait des effets de rareté : après l’approvisionnement hebdomadaire, les services (massage, location d’une heure de tranquillité…) étaient plus chers que les produits (cigarettes, vêtements, préservatifs, bonbons) ; mais ensuite les prix de ces derniers augmentaient au fur et à mesure que la semaine avançait, notamment ceux des cigarettes et des bonbons. Enfin, quelques heures avant le nouvel approvisionnement, les prix des produits diminuaient tandis que ceux des services stagnaient. Le nombre d’échanges se réduisait. Et si l’approvisionnement n’arrivait pas à la minute exacte où le sas était censé s’ouvrir, alors on s’affolait et les prix des produits s’enflammaient tandis que ceux des services dégringolaient. Régulièrement, on rejouait au Monopoly, de sorte qu’une part non négligeable du modèle fût laissée au hasard, à défaut de quoi les « pauvres » auraient fini par détruire le système. Personne ne trichait, car un tricheur aurait risqué d’être dénoncé par les proches, nominé par les autres candidats puis éliminé par le public. Le climat de surveillance généralisée était idéal pour éradiquer les pratiques malveillantes (qui auraient sans doute eu lieu si les candidats avaient appris que le poulailler n’était pas filmé : l’intimité des poules aurait servi à pigeonner).

Johanna fut chanceuse dès la première partie. Un hôtel sur l’avenue Henri Martin fit sa fortune. Elle concéda ensuite des prêts aux candidats en qui elle avait confiance et décida de ne rien dépenser d’autre que le montant des intérêts générés par ces prêts. Après les dix premières parties, Nadia proposa d’en jouer une qu’on n’arrêterait plus. Cette fois encore Johanna eut de la chance et put installer deux hôtels, le premier rue Courcelles, bon marché, le deuxième rue de la Paix, très cher. Elle n’était pas la plus riche, car Philippe surpassait tout le monde, à croire que les dés avaient travaillé pour lui, mais par rapport à d’autres, elle était bien lotie. Elle se procura auprès de ses concurrentes des vêtements qui lui plaisaient davantage que ceux qu’Endemol lui avait imposés. Elle put ainsi s’habiller plus à son goût et, grâce au confort financier, renouer avec son identité. Elle mangeait mieux, plus sain, équilibré, et refusait de se ruiner pour des cigarettes ou des bonbons en se demandant pourquoi les candidats qui avaient le moins d’argent étaient prêts, eux, à sacrifier le confort et l’hygiène pour s’offrir ce type de marchandises. Quant aux services, elle avait pris l’habitude d’acheter des heures de tranquillité à la piscine et des minutes de téléphone pour parler plus longtemps à sa mère. Ce qu’elle ressentait était inédit : la sensation non pas d’avoir de l’argent mais d’en avoir davantage que les autres. Elle, la caissière. Elle, l’employée du McDonald… Elle dormait avec le plus beau garçon du Loft et touchait des intérêts. Voilà de quoi les caméras étaient capables.

Les candidats les plus riches se mirent à acheter les votes, pas directement bien sûr, craignant les caméras qui les observaient ; disons qu’ils étaient plus aimables sur le taux d’intérêt et pratiquaient des ristournes sur les hôtels. Et lorsque les candidats les plus pauvres proposaient que les compteurs fussent remis à zéro, les nantis les renflouaient à condition qu’ils renoncent à cette idée. Les pauvres, alors, y renonçaient, le besoin de cigarettes et de bonbons leur faisant préférer la certitude d’avoir un peu au risque de manquer.

Trois semaines après la première partie, Johanna avait construit cinq hôtels sur la rue de la Paix, quatre sur les Champs‑Elysées et douze sur la rue Courcelles et ses voisines. Edouard possédait les gares ainsi que le boulevard des Capucines, l’avenue Foch et l’avenue de Breteuil sur lesquels il avait construit une vingtaine d’hôtels. A eux deux, ils étaient invulnérables. Stoltz hésita à intervenir mais fut convaincu par Langley que cette partie de Monopoly était un élément fondamental de l’émission. D’autant que le Loft était propre depuis que certains candidats avaient de quoi payer les autres pour ranger et nettoyer.

Les ventes du jeu furent multipliées par quatre en moins d’un mois. Les Français étaient des milliers à présent à fonctionner sur ce principe de la partie continuelle, en famille, entre colocataires, voisins, collègues. Johanna, Edouard et deux autres candidats, Philippe et Nadia, devinrent tellement riches qu’aucune carte « Caisse de communauté » ou « Chance » n’aurait pu les faire tomber ; quant à une contestation massive, elle n’était plus à craindre depuis que Philippe s’était arrangé pour que les candidats les plus militants fussent éliminés.

Andrew ne jouait pas au Monopoly et n’était pas éliminé malgré sa nomination systématique. Cela augmentait les soupçons d’injustice chez ses colocataires qui n’arrivaient pas à croire que les téléspectateurs puissent autant l’apprécier. Plusieurs fois Johanna lui proposa de lui donner de l’argent ou de lui en prêter à taux zéro ; mais il se contentait de répondre :

— Ça vous ennuie, hein, que je sois libre !

Et reprenait sa ronde, de plus en plus différent des autres candidats, qui, eux, se ressemblaient de plus en plus.

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