Le temps abandonné

Il y a l’enfance chez Proust, mais il n’y a pas d’enfant. L’horloge n’a pas de chair. L’aiguille n’est accrochée nulle part (c’est pourquoi elle revient en arrière si facilement). Midi ne saigne pas. L’absence du ventre maternel a creusé un trou au plafond de la chambre. Albertine, exténuée comme un fantasme, a été écrite jusqu’au bout. Proust manque son but, parce qu’il évite habilement les genoux, les pieds et les joues sales des enfants. Sa vie commence avec la vie privée et la culture, comme un arbre sorti de terre avec des écureuils aux branches. Elle est sophistiquée comme un mensonge. L’oeuvre est immortelle précisément parce qu’elle se refuse à la vie.

Et puis, hein, trop de discours… L’analyse perpétuelle tue l’instant, elle enlève la chair. Que c’est discursif ! Que c’est mondain ! Que c’est psychologique ! Que c’est bête dans tant d’intelligence… Que le cerveau est bête quand la chair n’y est pas !  Que c’est civilisé !

La littérature est barbare, ou bien elle est culturelle… Et la culture, le culturel, c’est la mort de la littérature. Proust n’a pas apporté sa pierre à la littérature. Il n’a jamais fait de littérature. Il a inventé le culturel. Puis il a jouit d’un quiproquo. Il a fait passé l’un pour l’autre. La Recherche est consacrée tout entière à cette confusion : comment faire croire que Rimbaud et moi-même nous avons quelque chose en commun ? Grâce au culturel, grâce au psychologique…

Les profs depuis un siècle tombent dans le panneau.

Que dire enfin de l’absence de Dieu… sauf au tout tout début quand il parle de la Charité et d’un tableau, je crois, de Giotto, avec cette analogie : “comme si elle passait le tire-bouchon”. Mais bref, malgré la bravoure, malgré la sensibilité, malgré l’ampleur, Proust c’est l’inverse de Péguy, c’est l’égocentrisme, c’est le tour de force, c’est le Parnasse, c’est l’apothéose du roman et la preuve que le roman, ou en tout cas le roman à la française, c’est-à-dire le roman discursif, le roman psychologique, le roman athée, ne peut presque rien.

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Guillaume Sire
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1 Response to Le temps abandonné

  1. Frog says:

    Je ne partage pas cette lecture mais je la trouve si bien dite ! 🙂

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