Le château du Laurentie

Pour Vincent M.

Le site se trouve sur la D22, entre Buzet-sur-Tarn et Montastruc-la-Conseillère et plus précisément entre les lieux dits des Azémars et des Luquets, près du Golf de Palmola, à trente minutes de Toulouse : le château du Laurentie. Trente minutes c’est bien, une heure c’est mon maximum, j’ai des racines ; plus je vais loin plus j’y reviens; chaque excursion pour mon âme est une partie de jokari. Le paysage à cet endroit est facile sans être plat, doucement vallonné, parfait pour l’agriculture ; ses chemins sont en faire-part. On pénètre dans le domaine en franchissant une grille rouge située tout de suite sur la route, une grille pour les vacances, la limite de ces territoires à l’intérieur desquels on laisse les enfants sans surveillance, et où leur mémoire apprend à régner ; on y rentre par-là, donc, par cette grille sans allée, tout de suite sur la route, et c’est-tout de suite un autre monde, celui des joues blanchies, des messieurs à froufrous et à chaussures pointues, des éclats de rire vulgaires mais généreux d’une noblesse décadente de père en fils, qui n’a rien connu que la décadence, et avec quel goût, avec quel génie dans l’eschatologie. On y marche comme on feuillèterait un illustré à propos de l’histoire d’Europe après Napoléon, dans ce siècle de vilaines personnes ennuyées, auquel Musset a servi de figure christique et George Sand de putain héroïque, peuplé de palais secondaires, l’oisiveté militante, l’âme dans des fêtes comme un nuage de lait dans du champagne, quelle drôle d’idée, avec du poison, une bille de chocolat par exemple, au cyanure, et avec des larmes, des rires et un chien enragé dans ces larmes et ce rire, la fête, tous les jours, les domestiques, les bonnes obligées d’être d’accord. On y oblique, en dédale, difficile de savoir où est le centre, une tour se jette sur vous, mais ce n’est pas un guet, c’est une tour, ce n’est même pas pour mourir, une façade s’aligne à main droite, des arbres comme des bras surgissent du parc, dont les silhouettes ont l’air d’avoir été peintes par le Greco, des platanes, des pins, des cèdres, des séquoias. Par terre, c’est du gravier et de la boue grise. Je comprends où est le corps du château, construit autour du double escalier de la réception, lui-même perfusé de longs couloirs et de dédales très dix-neuvième, rousseauiste. La vraie chapelle, c’est ce hall de réception et ce double escalier : les rites sont là, les inflexions, les messes basses et les sacrifices. Il y a malgré tout une petite chapelle, très mignonne, dont l’autel a servi à des réunions plutôt qu’à des messes, utilisé du point de vue sociologique, avec des vitraux mieux conservés que le reste et des peintures murales émouvantes, malgré ce style dix-neuvième qui normalement ne me fait aucun effet ; je m’arrête devant celui qui représente la fuite en Egypte ; Joseph est résigné et silencieux ; toutes les chapelles de ce genre devraient être dédiées à Saint-Joseph, le meilleur gardien possible pour les familles, les châteaux et le temps qui s’effondre ; le saint du silence ; pensez à lui quand ce sera la fin du monde, pensez à ce que veut dire le silence ; ce jour-là je serai peut-être dans la chapelle du Laurentie. Un coffret bizarre, certifié par le Pape au recto, et par tout un tas de cardinaux, vicaires, magistrats du Christ, d’une époque où de toute évidence le Christ était peu, présente à son verso une sacrée étrangeté : un reliquaire fantaisiste composé d’une centaine, peut-être plusieurs centaines, de microscopiques morceaux de reliques accrochés à des fils de soie rouge et dorée : un morceau du mur de la maison de Marie, un fil du manteau de Saint Joseph, une écharde de la Croix, évidemment, et encore : le fémur de Sainte-Rita, etc., tout un tas de saints plus saints les uns que les autres, fétiches politiques, miettes pour les prières, de quoi se mettre sous la dent et être catholiquement éprouvé, se consoler, se rassurer ; qu’est-ce qui est plus païen que les reliques ? Il me semble soudain que ces objets sont les restes macabres de rites interdits, et que ce cadre en bois est une sorcellerie.

Revenons dehors, il y a des couloirs extérieurs, des dédales pris dans les lierres, d’autres bâtisses, cela crée des phénomènes cinématographiques de contre-champ ; j’aime l’extérieur du dix-neuvième ; j’aime ses parcs où il me semble que je vais croiser Lamartine ennuyé ; j’aime ses tourelles en poivrières. Devant le château, une hacienda espagnole est ornée de deux têtes de chevaux, crénelée et surmontée d’un donjon carré utilisé comme pigeonnier ; c’était les écuries, ici pour les calèches, au moins vingt chevaux, trois calèches, j’imagine les hennissements pendant que de l’autre côté la fête se terminait, et que les dames… Tout cela devait être un joyeux concert, triste en même temps, bouffon, océanique. La volière contenait j’imagine au moins un millier de pinçons et de canaris aux couleurs exotiques, rouges, oranges, jaunes, bleu des îles, feu, argent, or, vert d’eau, des oiseaux qui ne servaient à rien, qu’à piailler, qu’à faire joli, des oiseaux pour qu’un jour une dame dans un mouvement génial, heureuse, malheureuse, emportée par sa vie, les libère. Dans une mare verte et noire, prise dans les plantes, je tombe sur un chapiteau figurant une tête coupée et méchante, disons une tête de prêtre, ou de moine, le juge d’un jugement qui ne fut sans doute pas le dernier, car si on aimait aller à confesse, en ces lieux, nul doute : c’était pour recommencer.

L’orangerie est très haute, les murs en pierre, et là haut du fer, façon Tour Eiffel, façon Grand Palais, il y manque le verre, la verrière, le soleil dedans, pour qu’il fasse toujours beau. On imagine les bals ici, les grandes vapeurs, les robes, toutes ces robes, toutes ces femmes ! C’était, me dit-on, le château d’un certain « de La Cruz », ami de la princesse Eugénie, venue festoyer en France mais à l’Espagnol, avec des nobles espagnols en fanfreluches de Tolède ; ces gros tissus comme des coquelicots. Je m’en rends compte maintenant : tout est espagnol ici, c’est un château pour hidalgo, une fête pour que les Françaises goûtent les joies de la Castille, les promesses des Grands, de ces faux grands, de ces décadents pareils, mais dont la voix est forte et peut donner l’impression que les Nobles sont encore nobles, que la terre n’est pas loin, et la guerre, les maures, Gibralatar, les rades secrètes, la sierra, déjà le désert, et les éventails, les chevaux sauvages, les gitans, le feu du Christ et l’épée du Cid.

Dans la serre remplie de plantes parasitaires, et défoncée par moins de deux siècles, mais des siècles où de toute évidence on avait autre chose à faire qu’à s’occuper des fleurs, j’imagine le temps où la princesse Eugénie ou en tout cas ses amies se promenaient entre les orchidées énormes de beauté, presque trop fardées, trop belles, trop sucrées, très dix-neuvième elles aussi, les kumquats et les rosiers ; le jardinier silencieux s’affairait dans les fleurs à quelques mètres, disponible au cas où, moustachu, vêtu d’une blouse blanche de médecin et dissimulant ici et là des fleurs empoisonnées.

Nous passons devant le château. Au fond du parc il y a une grille faite pour l’enfance, une fausse porte, des possibilités de cabane, des jeux à n’en plus finir, je les entends, je m’en souviens même si ce n’était pas ma vie ; pendant que les habitants d’ici partaient, oubliaient et qu’on les oubliait, leurs souvenirs restaient au Laurentie.

Sur la façade, près de la tour en poivrier, une Diane scrute le fond du parc, tenant son arc, l’autre main posée sur un jeune daim. Chasseresse chérie… Là-haut le toit est fréquenté par les chiens assis, tout pour voir le parc, ouvert comme les hublots d’un navire sur le ciel énorme : la promesse de l’Espagne.

Dans le château, je le disais, il y a l’entrée, et il y a tout ce qui accompagne l’entrée, des entrées sur l’entrée, des prétextes. J’imagine les dames avec leurs corsets à bonbons, les lions de compagnie, les montreurs d’ours, les jongleurs, toutes ces espagnolettes, toute cette féérie. Un vitrail peint, moitié baguettes de plomb moitié verre tiffany, présente une scène d’extérieure, à Saint Germain en Laye, des femmes à l’œil torve, innocentes, débiles, des hommes excités, malfrats en dentelles, joueurs de cartes, probablement abjects, et des plantes, des détails, délices de fausseté. Le reste du château est de lustres et de grandes fenêtres sans paupière, de meubles espagnols aux pattes de lion, de tourelles libertines, de couloirs pour les fantômes, de cheminées sans dent. Enfin, dans ma promenade, je tombe quand je ne m’y attendais plus — et pourtant je m’y suis attendu — sur un boudoir oriental à marqueteries, formidable, intime, un boudoir pour prier, pour faire l’amour et pour écrire, une pièce à vivre, quand tout le reste est pour s’amuser.

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