L’endive — Michel Houellebecq (2016)

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Houellebecq cherche des poux à son reflet, instruit par l’absence des dents. Parfois, même les miroirs ont des yeux de pute.

Sourcils effarés, les yeux fixés au front par des épingles à nourrice : vieux truc d’alcoolique. Protéines, médicaments… le médecin a prévenu que le sang n’était pas épais. Rien, chez lui, n’est stable, rien n’est propre. L’alcool fut un effet. Les totems dansaient autour du village où il s’est marié, ensuite le cannibalisme spirituel.

Les écailles froides des murs, la bave souillée des vétérans…Le ciel a foutu le camp sur une planète où la neige entre les seins des montagnes serait un phénomène naturel. Il y est resté, Michel, sur terre, la gueule remplie de varicelle. Ses oreilles noue sa chair autour d’une couille avec des dents. Il s’impressionne de banalité. Il observe son ventre mou comme une sculpture d’époque (quelle époque ?), son sexe qui a peur (l’organe de la peur), des mains fines, baroques, dérangées, la lèvre supérieure et les doigts, le cœur, le cerveau, toute son âme lépreuse, la fumée de cigarette en sauce gélatineuse et tiède.

L’écriture c’est d’abord un corps, ce corps, la peau grise et jaune de ce corps, l’exercice des cheveux, les narines égratignées, les genoux strabismiques, les pieds malodorants, aux ongles incarnés, les tétons en goutte d’huile, le verjus au bord des paupières, un empire en fin de course, le déclin parfait, et pourtant un empire quand même, le sacre des classes moyennes, les supermarchés, les buvettes au bowling, la misère affective, branlettes sur papier glacé, les multiprises cachées derrière la télé du salon, de la cuisine, de la chambre, la télé des chiottes, trois télécommandes, la photo de New York où des ouvriers font semblant d’aimer la vie sur une poutre, l’absence totale d’hypothèse, paresse sémiotique, le cynisme comme style total, seul art possible, murs beigeasses, couette king-size, polos Zara, chaussures Geox, laides, confortables, modernes, livres de poches cornés, disques de Lara Fabian, dauphins en porcelaine, indifférenciation générale, le sopalin près de l’ordinateur et la même tasse à café remplie et vidée sans être lavée depuis cinq ans, le pied quoi, la haine des enfants.

Houellebecq est une endive antilibérale.

Pensez-y. Avançons.

Houellebecq ressemble moins à Céline, Baudelaire, Philip Roth, Bret Easton Ellis (Houellebecq ne ressemble pas à Bret Easton Ellis) qu’à Chateaubriand.

« Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie… »

On a les génies qu’on mérite.

Houellebecq répond à certains codes, il est classique dans sa rébellion, réaliste dans ses tentations ; il n’a jamais vu d’orignal mais il peut en parler. Comme Chateaubriand, Houellebecq a un pistolet chevillé à la tempe du cœur. Son objectif n’est pas d’écrire des livres — à quoi servent les livres ? font-ils peur ? — mais de régner. Le pouvoir l’intéresse.

La littérature est un moyen dont la fin est politique. Houellebecq est un stratège, il mène une guerre. Sa littérature est une forme de gouvernement intime, comme une technologie de domination.

Houellebecq a érigé l’amertume au rang de système politique.

La vraie guerre — celle qui détruira le monde — est végétale.

Houellebecq a germé sur un rocher, à la Réunion, en plein Océan indien, ça ne s’invente pas, île battue aux quatre vents, menacée, créolisée, charnier colonial… — « On s’en sortira, sergent ! bottez le cul de tous ces nègres ! »

Sollers à Bordeaux, Houellebecq à la Réunion, Le Clézio sur l’île Maurice, tous les grands écrivains sont-ils nés dans le sang des nègres ? La littérature, est-ce d’abord un complexe de civilisation ? Est-ce un remords, comme entre les dents le morceau arraché de l’âme d’un autre ?

On dit qu’il n’y a rien de pire que de grandir sur une île… Qui le dit ? On les emmerde, ceux qui le disent. Une île est à l’espace ce que la seconde précédant la mort est au temps. Le néant confine à la cohérence.

Les insulaires sont oiseaux et poissons, ils pondent, glissent, ils sont silencieux, l’âme écartelée, les poumons compressés. La Réunion est moins une terre qui surgit d’un océan qu’une odeur de terre qui surgit d’une odeur de mer — rupture olfactive : poubelles éventrées dans la vase, soleil implacable et cotonneux. Tout le reste de sa vie Michel cherchera le béton, fuira la terre, l’eau, les arbres, tout le reste de sa vie il construira des liens solides, fera l’apologie des liens, de tout ce qu’il y a de sordide dans les liens, il haïra la liberté, les ruptures… et se remplira le nez de l’odeur de cigarette, comme pour se laver des parfums réunionnais. C’est parce qu’il est né, Michel, à l’intérieur de la liberté ; c’est parce que la liberté c’est sa mère ; il n’y a pas de pire prison qu’une île ; il n’y a pas de pire prison que le sexe de la liberté. On n’en sort jamais vraiment, on ne finit plus d’être accouché.

La Réunion, qui plus est, n’est pas une île comme les autres. Faites de mouvements verticaux (radiaux) et latéraux (tangentiels), il s’en est fallu de peu pour qu’elle finisse perchée en haut de l’Himalaya, c’est un reste tectonique, l’ourlet d’une dorsale.

Et puis, il y a le Piton de la fournaise : masse absurde et monumentale comme un poème épique, éclairant la nuit avec sa bouche d’où jaillit, précipitée, la roche transcendantale, comme d’une planète à l’intérieur de la nôtre, traces de l’étoile effondrée.

On a arraché Houellebecq à son île pour le balancer dans un fond de gratin sociologique, le lot de tout le monde, enfer normal : divorce des parents, grand-mère pauvre et débile, mais attentive, un peu d’Algérie, pour parfaire le complexe colonial, et puis Meaux, une ville glauque, technique, politisée jusqu’à la couenne.

L’enfer normal s’ouvrit devant Michel, un nouveau monde, l’enfant comme un poids stupide, symbole de force juridique pour celui du père ou de la mère qui en obtiendra la garde mais s’en désintéressera aussitôt…

Comme tous les ados, Houllebecq est moche parce qu’il se trouve moche : il découvre les pouvoir de la perception de soi, il subit sa volonté.  

Il s’ennuie, mais au moins, chez lui, il y a la télévision, quelques livres. Il ne lit pas parce qu’il aime ça mais parce qu’il n’a rien d’autre à faire.

La littérature est l’enfant pauvre du libre-arbitre.

Michel pleure quand il va aux toilettes. Il pleure parce que ses parents ne l’aiment pas, ni les parents de ses parents — qui l’aime ? qui l’aimera ?

L’enfance s’arrête quand l’ennuie commence. Houellebecq a commencé à s’ennuyer à l’âge de six ans, quand il a appris à lire et que ses parents ont divorcé. Les premiers livres qu’il a ouverts, ce n’était pas contre mais pour l’ennui, fauve jamais rassasié, les dents comme des sabres, une machine à vapeur qui bouffe tout, le crocodile dans Peter Pan, l’espace dévoré par le temps. A six ans, Houellebecq était déjà un vieillard intubé, pourri de l’intérieur, vieux à crever, bien puant, déjà foutu, ravagé — Jean d’Ormesson.

Michel s’aperçoit que le continent, en définitive, lui aussi, est une île. Et qu’il sera une île sur cette île. Il n’y a que des ruptures entre des particules élémentaires, fissions atomiques, variables discrètes… Aucune continuité, aucune fusion, aucune affinité.

Le problème, ce sont les îles, il n’y a que des îles, l’insularité, des îles partout, aucun navire, chacun sur son île, seul comme une endive. On croit que c’est le temps l’ennemi de la vie, alors que c’est la solitude. Caïn, quand il a tué Abel, est seul… L’œil dans la tombe, c’est ça le néant, ça l’horreur théologique : la solitude.

Comment faire pour se sentir moins seul ? Peut-on rapprocher les îles ? Peut-on les fusionner ? A quel prix, l’enculage ? Michel ne croit pas en la communion des âmes, il commence à réfléchir au rapprochement des corps.

Personne n’aime les endives, personne ne les aime réellement, non seulement parce que l’endive est une plante morte‑vivante, sans chlorophylle, atrophiée, toujours en manque, humiliée par la vie, par le manque de lumière, de sucre dans ses veines, prosaïque, chiante, une plante du nord, belge, picarde, mais aussi, et tout autant, parce que nous sentons que si nous venions à manger trop d’endives, nous finirions comme elles. Il y a de l’endive en nous, de l’amertume et du manque, une météorologie de l’ignoble.

Forêt de zizis malades, les endives poussent où on n’a pas envie d’aller, blanches comme de petits fantômes… Elles sont populaires, filandreuses, en soupe, en gratin, roulées dans du jambon, toujours dégueulasses mais pas chères, faciles à trouver, c’est mieux que rien.

Les endives génèrent des grimaces spontanées. Personne n’aime ça mais tout le monde en mange.

Houellebecq est une endive antilibérale. 

Pensez-y. Avançons.

L’érotomanie commence vers douze ans, devant un dessin animé. Le libre-arbitre de Michel a un sexe. Il bande vers le néant… C’est dans le néant que la sexualité puise son énergie.

Puis le désir se localise, les seins, les fesses des filles… Michel sera hétérosexuel : ses rêves auront des seins.

Quand il a joui pour la première fois, à treize ans, le cri lui est sorti de la gueule comme l’éruption attendue du Piton de la fournaise… Putain, oui, je serai écrivain ! Un écrivain, ça baise. Les écrivains baisent jusqu’à la mort. Ça n’arrête pas de baiser les écrivains. Ils baisent tout le temps, plus que les peintres, qui ont trop de travail, plus que les hommes d’affaires, qui bandent mou, et plus que les musiciens, qui préfèrent la drogue.

Est-ce qu’on peut s’arrêter et imaginer (sans rire), une endive en train de jouir et de crier en pleurant, la détresse, l’horreur de cette image. Je n’ai jamais trouvé quelque chose d’aussi violent, atroce, d’aussi humain que cette image. Une endive jouit, pleure et crie. Tout Sophocle est dans cette image, mieux même : Sophocle et Brecht en même temps, du pur théâtre, de la pure immoralité… Si j’étais peintre, je peindrais une endive normale sur une table en bois, normale, dans une lumière normale, et je prétendrais qu’elle est en train de jouir et de crier en pleurant. Ce serait une parfaite illustration pour l’œuvre de Houellebecq, un parfait résumé.

Quand il ne se branle pas, Michel essaie d’écrire, parce que c’est pareil, pour lui c’est le même désespoir, le même froc sur les chevilles, le même gland épuisé dans la main, l’effort de l’imagination pour s’enfuir, vite, nourrir l’ogre de l’ennui, faire pleurer la miséricorde.

Lire, écrire, se branler, c’est toujours pareil, toujours la soif, toujours le vide, l’ennui, jamais sa mère, jamais une femme, aucune femme, jamais l’éruption définitive du Piton de la fournaise, aucune fournaise. Lire, écrire, se branler et mourir, la queue à la main, d’un arrêt cardiaque. Bander dans le tombeau, au cas où la mort… Un prêtre lui a dit ça un jour : « On se fait enterrer sur le dos parce que l’éternité préfère être au dessus ».

Michel devient employé au service informatique de l’Assemblée.  Il découvre le Minitel rose.

Houellebecq est à la fois dedans et à côté, comme d’habitude, sur son île, dans le service des tuyaux, plombier de la merde administrative.

Il appelle son fils Etienne, comme Saint Etienne sous les jets de pierres. « C’est ça la vie que je te donne : une lapidation convenue, le martyr quotidien. »

Extension du domaine de l’île…

Il envoie une lettre désespérée à Maurice Nadeau, dans laquelle il prétend être le Perec de son temps. Il veut à tout prix être quelqu’un qui a existé : Chateaubriand, Perec ou rien. Au final, comme tous les écrivains athées : Dionysos.

Le roman marche moyen, mais quand même, ça marche. On commence à parler de Houellebecq dans les milieux autorisés. Sollers en parle.

Être écrivain, ça ouvre des portes, c’est social, politique.

L’endive s’ouvre comme une fleur, elle n’a plus honte d’être amère. C’est l’amertume qui gagne, tant pis pour les catholiques ; Houellebecq se range à côté de Cioran. Il se crée un personnage, choisit habilement ses vêtements, il a l’air sale, malade, ressemble à l’homme de 2100, le dernier, celui d’après l’Histoire.

L’endive fait de l’ombre aux pâquerettes, aux roses, aux ronces. Triomphe de l’amertume, couronnement du chicon !

Houellebecq, c’est le corps déchu, la littérature finie. Sollers était le dernier auteur, lui le dernier écrivain, vendu au commerce, prostitué, une endive pute et soumise, maquillée comme une couille, un obsédé… Une île perdue, coulée sous le volcan, ensevelie dans les cendres, Atlantide minable. Il ne restera rien, à part la vague rumeur d’un prix Goncourt.

Michel veut Dieu. Il pense à Dieu. Il veut croire en Dieu. Il cherche un dieu à s’inventer, auquel il vouera une foi qui soit autre chose qu’un crédit, croire sans donner, un dieu fort, un dieu moderne, sexué.

Les musulmans sont forts. Il y a quelque chose de sexuel dans leur foi.

Michel ne demande pas mieux que de vendre son âme au diable pour s’acheter un Dieu, se racheter, mais voilà : comment ? Aucune émission ne l’a renseigné. Le couteau du sacrifice est tétanossifié, cela ne fonctionnera jamais !

Le nihilisme l’ennui, ni-hil, sur son île… Est-ce cela, l’océan ? Le nihilisme au moins écrit des livres, et ces livres marchent assez pour que Houellebecq se paye un nihilisme avec vue, au dernier étage, dans le treizième arrondissement, immeuble pareil à tous les autres, au milieu du quartier Chinois. Le paradis…

 Dieu a-t-il des dents ?

L’endive s’endort en y pensant.

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Guillaume Sire
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