Rue Riquet

La prévision rouge et jaune de la rue jalonne une inclination qui n’est jamais nette mais devinée à mesure qu’on avance de la Halle aux grains vers la Gare. Surtout, ne pas prendre la rue dans l’autre sens, dans ce cas préférer le canal. Les rues de Toulouse ont un sens ; la ville est chiffrée de haut en bas. Un mystère donc, mais qu’on peut déchiffrer.

La glycine, rue Riquet, a envahi les gouttières, si bien qu’en avril, parfois mai, jaillissent sous les paupières des tuiles et les rictus des volets des grappes de fleurs violettes, blanches, roses, lie de vin, argentées. Les bâtiments de la piscine et celui de l’école d’ingénieur insèrent deux incursions cubistes, mal venues dans l’œuvre pointilliste partout ailleurs égale dans son désordre, mais panoramiques et modernes avec leurs colliers de triangles.

Au 4, puis 4 bis, brûle un feu sans fumée depuis mon fils, la catharsis normale de l’amour. L’ange n’avait pas d’ailes et faim trois fois par nuit.

Le patron du restaurant La Madeleine de Proust, large, socialiste, n’a pas lu La Recherche mais a le sens des affaires. L’hiver, il pose devant la porte de son établissement une citrouille obèse et fluorescente que mes enfants m’ont juré avoir vue bouger.  Plus loin, au croisement avec le fleuve marron des allées Jean-Jaurès, clignote la pharmacie de nuit : misère derrière la grille, méfiance des clients les uns vis-à-vis des autres, lumière verte religieuse, intermittente, kitsch. Plus près, la librairie de livres d’occasion : Le loup bleu, où je me procure mes Pléiades. Je n’aime pas les livres neufs, c’est mon côté réactionnaire. D’ailleurs je ne sais pas si ça existe les livres neufs. C’est toujours vieux un livre puisque ça a traversé un corps.

Devant Le Petit London, d’anciens punks lèchent des verres de bière. La fausse morale dégouline depuis leurs yeux penchés jusqu’à leurs dents fendues. Voilà en quoi Le Capital a transformé les enfants de bourgeois. Avant ils suçaient des cachous sous les lustres des salons parisiens, maintenant ils fument des joints à deux cent kilomètres de la Méditerranée, sans dieu mais surtout sans refus de dieu, dans la déréalisation.

Mon ami Jean-Baptise habite au-dessus de La Madeleine. Je suis allé proposer mes services à l’école d’ingénieur, hélas ils n’ont pas voulu m’embaucher. La conjoncture, etc. Les sciences humaines et sociales manquent de solution à leur goût.

Et mon voisin végétarien, intelligent, étonnant, une dent cassée dans son sourire, en forme de clin d’oeil mélancolique, des yeux signés. Et sa femme italienne sur le poignet duquel est tatouée la jeune fille au ballon de Banksy, parnassiens tous les deux, mariés depuis un an, courageux, invincibles à deux, ils auront des enfants. J’y pense : un enfant peut-il être végétarien ? Il faudra l’allaiter longtemps. Pythagoricien oui, tous les enfants sont phytagoriciens (à cause de la métempsychose). Mais végétarien ? D’ailleurs, les végétariens se revendiquent-ils de Pythagore ? Platon peut-être, La République (livre 2). Ou Ovide (“Cessez, Mortels, de souiller vos corps de ces aliments coupables”). Il faudra que j’en parle à Benjamin.

A quatre heures du matin, la farine du boulanger de la place Dupuy envahit la cour sur laquelle s’ouvre ma vie depuis trois ans. Ce sont d’anciens stocks à grains transformés en studios où autrefois les chevaux entraient à reculons — leur équipage joyeux, les cliquetis de l’attirail. Le parfum de brioche n’a pas besoin de forcer les serrures. La chamane africaine du rez-de-chaussée, Moumoune, interprète les vibrations d’un bouquet qui a séché depuis la Toussaint, trois ans plus tôt, mais n’est pas pas plus laid qu’une momie dans les yeux de laquelle s’épanouiraient des araignées rouges et dorées. Elle joue des claquettes, championne de kung-fu, son chien minuscule danse autour d’elle, ses poignets sont couverts de cicatrices mais Dalida est venue lui dire en personne que l’heure n’était pas venue. Il lui arrive de s’enfermer trente jours et trente nuits sans sortir de sa grotte, en silence — le vrai enfer : la fausse mort — puis elle sort et tout est rentré dans l’ordre ; Dalida était là à temps pour dîner. Le tatoueur, son voisin, est vivant pour toujours, bien élevé avec sa face inca, mais terrifié par quelque chose, le temps sans doute, ce plagiaire sans mémoire. Mais il est jeune, vingt-cinq ou vingt-six ans, et je me dis qu’il est trop sensible pour ne pas finir par se rendre à l’église et s’allonger devant un prêtre en pleurant de joie. Si c’est à Saint-Etienne, le père Simon le relèvera.

Dans l’immeuble, à l’entre-sol, il y a aussi Edgard, le collectionneur de tableaux bizarres qu’il prévoit d’accrocher dans une maisonnette à Auch mais garde roulés dans son débarras. Et son fils long, brun, blanc. Et son amante aux cheveux de paille. Là-bas, une échelle en fer est montée sur le toit.

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Guillaume Sire
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