Rue Gambetta

La rue Gambetta a plusieurs virages, impossible de la regarder dans les yeux. Pourtant, elle est franche, rouge, blanche et prononcée même où les façades haussent les épaules. Elle ne termine pas tout à fait vers la Garonne, où les rues Jean Suau et Peyrolières prennent le relai, et commence dans un coin sans décorum place du Capitole, entre un hôtel luxueux et une pharmacie louche. Autrefois, il y avait un tabac, une pâtisserie quelque part, un vendeur de pianos il me semble, et ce restaurant, la Corne d’Or, dont la serveuse, Joëlle, offrait les cafés ;  aussi une boulangerie vulgaire, une salle de jeux vidéos et un vendeur de soldats Warhammer. J’ai toujours trouvé que l’hôtel de Bernuy avait de la gueule avec son ginkgo maldororant — un côté aristocrate naïf et rebelle, italien peut-être, Tancrède dans sa tour noire derrière des arceaux flamboyants. Seuls les professeurs du collège en empruntaient la porte mirifique. Je ne l’ai jamais franchie, sauf une fois pour un conseil de classe en cinquième. Je ne sais pas pourquoi mais j’étais suppléent délégué d’un type qui s’appelait Brice, il était malade, de quoi vous vacciner dès le plus jeune âge. Je ne me suis plus intéressé à la politique ensuite, sans doute parce qu’en entendant celle qui d’habitude nous donnait des cours de flûte parler à ses collègues du “problème de la dette”, alors que le proviseur venait d’acter le redoublement de la plus jolie fille de la classe, j’avais déjà senti la possibilités des phénomènes Sarkozy, Hollande ou Macron. Mon professeur de mathématiques cette année-là avait pleuré parce que Barbara était morte. J’avais compris que c’était grave. “— Vous vous moquez de moi ? avait dit cet imbécile. — Au contraire, Monsieur, je… je crois que je vous envie.” D’autres images. La vendeuse de bonbon, Lolotte, une gitane obèse qui, disait-elle, était l’héritière légitime d’un neveu de Napoléon… Le serveur du Gambetta, son T-shirt blanc à manches longues, ses joues roses et ses bijoux coléoptères… Le petit énervé du Bar du Lycée, “BDL”, où j’allais fumer des milliers de cigarettes de dix à onze le vendredi, avec Emmanuel, Katou, Laure et Jessica… La Pause Café, les paninis… Une dispute ici avec un ami… Le vendeur de chaussons au fromage de chèvre, calzone… Une voiture un jour a roulé sur le pied de Romain, il a demandé au chauffeur qui lui proposait de l’accompagner à l’hôpital de lui donner une cigarette à la place. Reprenons du début. En partant du Capitole, je me souviens à main gauche d’une galerie d’art, le type était mélancolique, quand il respirait ça faisait comme des petits coups de ciseaux. Puis Harmonia Mundi, les CD de musique classique (le magasin est récemment devenu un magasin de jeux de société tenus par les parents de Valentine, une amie de mon fils). A main droite, la Cale Sèche. La porte est taillée dans un cul de tonneau. Les types ont des barbes, des marinières, les tempes rasées, des “écarteurs”, des tatouages violets, naturellement ils fument des roulées (dehors sur le trottoir hein, les pirates, sagement, filtre…) et boivent du rhum arrangé. A main droite toujours, un recoin bizarre, une supérette, le Gambetta. Plus loin, à gauche, une librairie fameuse : Ombres Blanches. De l’extérieur, elle a l’air toute petite, en fait elle est immense, alambiquée, impressionniste, il y a des recoins, des étages, plusieurs entrées, des rayons spéciaux, les libraires savent lire. Le patron un ours, il râle, c’est bien. De toute façon, il faut des ours. Je crois qu’il était communiste autrefois, et féru de littérature étrangère. Du coup chez lui il y a un côté route des épices, les livres ont des yeux bridés et des marques sous le cuir des derniers mots. Son fils est devenu médecin, comme tous les enfants de communiste que je connais. Il y a un truc, c’est sûr. Ombres Blanches a une vitrine thématique toujours très intelligemment garnie. Plus loin, à côté de Pause Café, se trouve un magasin de guitares où j’allais lycéen essayer des Telecaster hors de prix. Le chef avait une fille, en classe avec mon frère. Je me souviens que ses lacets étaient défaits, toujours, mais de son visage rien. Le magasin était un entresol tapissé de guitares géniales, comme une collection privée (il y avait une ligne c’est sûr, des choix éditoriaux), et peuplé de bonshommes qui fermaient les yeux en jouant, sérieux jusqu’en enfer, généreux. J’avais juré de finir comme eux.

About Guillaume Sire

Guillaume Sire
This entry was posted in Toulouse and tagged , , , , , , , , . Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

w

Connecting to %s