Place Saint-Pierre

A Baptiste Caekaert

Une petite femme aux cheveux très courts — ils furent rouges, maintenant ils sont gris — se tient sous l’encorbellement de briques et de pierres tendres et jaunes, sur une table, entre Chez Tonton et La couleur de la culotte, entourée de deux molosses qui au Moyen-Âge auraient fait de parfaits bourreaux. C’est Françoise, la reine. Elle a les clefs de la Nuit : trois bars, Tonton, La couleur et dans l’angle de l’autre côté, près de la place de Bologne, Le Saint des Seins, où une troupe de tatoués impeccables, genre Hongrois, vérifient les cartes d’identité. J’ai déclenché bien malgré moi une bagarre à cet endroit, il y a dix ans. Un jeune garçon s’énervait parce qu’une fille, son amie, me parlait, les tatoués voulaient le faire taire. Je ne disais rien, et j’avais craint en me battant de détruire l’oisillon autant que je craignais d’être détruit moi-même par les tatoués venus prendre, pourtant, MA défense. C’est alors que mon ami Baptiste, perdu de vue depuis plus d’une heure, sauta dans le tas. Il m’avait remarqué de loin et croyait que j’avais des problèmes. Les tatoués s’en chargèrent, l’un d’eux me maintenait, et des nuages fantastiques descendaient sur nous. Baptiste se cassa un os en bordure du poignet. Quant au garçon frêle et et à sa copine géniale, ils avaient disparu.

Récemment, Françoise a racheté le Papagayo, plus loin, rue Valade, sous le platane cathédrale. Mon père m’y emmenait manger des crudités et des frites molles lorsque j’étais en vacances et qu’il me gardait à l’université.

Place Saint Pierre, les escaliers fondus vers la Garonne et le pont rococo, aux lampadaires baroques, ont l’hiver des aspects anglais (le brouillard…) alors qu’en été c’est la Grèce ou carrément l’Anatolie : grandes brûlures, vin mat et silence, serpents, rochers.

Je me suis réveillé dans les buissons sans joues le lendemain du baccalauréat. La Croix-Rouge servait des petits-déjeuners aux clochards, il restait un croissant pour moi et un verre de Fronton.

Bientôt, surgira le bâtiment de la Toulouse School of Economics, le grand chantier de mon père, depuis dix ans, sa grande lutte.

Lundi soir, les étudiants étrangers… Le samedi, les matchs de rugby, les chaises du Saint-Pierre et le jardin basque, ombragé derrière les arcades… Les soirs épiques : fête de la musique, Beaujolais, matchs de rugby…

Lorsque j’avais quinze ans Françoise avait son chien, son fameux chien, un dogue allemand, gris, avec autour du cou un foulard rouge, grand et gentil comme un poney: Marius, je crois. Il me terrifiait à cause de sa gentillesse.

Yvan, le neveu de Françoise, montrait ses fesses aux touristes. J’étais avec lui à une table de La couleur. Il descendait son pantalon en continuant à me parler de son travail pour une entreprise de pharmacie. On entendait le guide du train blanc : “Ici, les jeunes viennent s’amuser la nuit…”

Je retrouvais Romain au même endroit. On buvait du vin doux. Il me parlait du parti socialiste et de poésie. Je n’oublierai pas non plus Hélène, Anne, Fleur, Laure, Charlotte, les grands soirs. L’alcool m’a aidé, j’étais celui qui suit. Je n’oublierai ni Daphné ni la bagarre qu’il y a eu avec du verre brisé près du portrait de Nougaro. Rodolphe et mon frère étaient avec moi heureusement, et Daphné, puis il y a eu cet homme à notre place, et son visage ensanglanté ; sur lui la meute se déchaînait ; nous ne pouvions rien faire pour l’aider. Je l’ai oublié de moins en moins à mesure des années.

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Guillaume Sire
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