Damien Saez

Je n’ai jamais cessé d’écouter Damien Saez. C’est un morceau d’adolescence, un chewing gum au piment collé à mes habits de trentenaire. L’autre jour, il “passait”, comme on dit, à Toulouse. J’y suis allé, au milieu des autres de mon âge, et l’ai trouvé comme autrefois dans la lumière rouge, mais gros, énorme, lui qui dans mon souvenir était si maigre, maigrelet, m’apparut derrière un ventre comme une planète, culbuto en capuche noire. Les éraillements baudelairiens, eux, n’avaient pas changé. Il voudrait renverser la table. Il voudrait s’enfoncer sous le volcan avec Germaine, sa jeunesse perdue, ses poches sous les yeux crevées et cette langue fourchue que le diable lui a collée au fond de la gueule. Tout recommencer, reprendre… Et il a raison. L’enfance, nul doute, a raison. Elle est la seule raison qui vaille. Tout le reste est fade, administratif, suicidé, trop prudent pour vivre, pas assez pour mourir. Saez est une pulsion suicidaire qui sauve du suicide. C’est la vie pourtant-et-quand-même, la vie malgré tout, avec soixante kilos de trop. C’est le sourire insupportable de Rimbaud quand le pédagogue essaye de le ramener dans le droit chemin en lui tirant l’oreille. Il était dans les pissotières, à humer les effluves d’asperge, de diarrhée et de limonade. Je n’ai jamais quitté Saez. Chevalier blanc, autoproduit, dégagé des tutelles, il a continué à tracer, toujours le même sillon, toujours les deux mêmes lignes face à face. La ligne politique : tout détruire et danser dans les ruines, habiller d’un gilet jaune l’ange doré. La ligne romantique : haïr mais aimer, haïr parce qu’on aime, haïr aimer, et gratter sous la terre où agonise, ventre ouvert, l’ange doré.  Évidemment, la naïveté de Saez est sans limite. L’enfant maudit de l’antiracisme des années 90 chante. On dirait qu’il a trop lu, et mal lu le Journal, et qu’il vient de s’apercevoir qu’il y avait mieux à faire. Mais c’est justement cette absence de limite qui donne à sa naïveté son accent de vérité. Sa blessure est sans pommade. Elle est généreuse. L’enfant maudit refuse de cicatriser. Il refuse de passer, comme ses frères, à autre chose. Ses mots sont des poteaux indicateurs tournés vers les fantasmes du passé, auxquels il a attaché un noeud coulant à travers lequel il contemple l’avenir, le sien, le nôtre à tous. Son whisky, ses cigarettes, sa misogynie, ses élans communards, sont les stigmates d’un siècle idéal, une époque à côté, la mienne, qui n’a jamais vraiment été et qui, pour cette raison, ne sera jamais vraiment terminée.

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Guillaume Sire
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