Dave Brubeck – Take Five

Ce morceau tant écouté réveille en moi une mélancolie, la même à chaque fois, et la même, exactement la même, que la première fois. Et une douceur. Une impossibilité. J’ai envie de pleurer à chaque note. L’effet est à peu près le même que lorsque je lis Malcom Lowry. Insoutenable embouteillage de l’âme (Tous les feux le feu ?) : le balai des phares, la ronde macabre et absurde des machines, les hommes en petites salopettes, en petits costumes vaniteux, englués dans leur soupe à médailles, à la recherche du Dieu sauvage, celui des mines, celui des usines énormes. Et quand même, l’âme, au-dessus, par vagues violettes.

Chaque écoute me renvoie aux impressions inexpliquées de l’enfance, quand dans le lointain, au bout de la Garonnette, derrière l’usine Voltex, je voyais cette lucarne jamais éteinte, sans doute une cage d’escalier, un volet de ferraille, des nuages roux, le murmure ; je devinais les hauteurs d’un tilleul brûlé et ressuscité, repoussé sur lui-même. J’avais peur. Je me sentais héroïque. J’avais déjà commencé à mourir. Et ma mère, sa gentillesse, la Ricorée dans la tasse rouge… Tant de pressentiments. Et toujours la syncope, l’aller-retour d’un fil à plomb noué à la tête. Et toujours cette vulgarité absurde, punchy, de l’adolescence, — et cette curiosité érotique, qui se transformait dans certaines nuits près d’une femme plus âgée en rancœur sans objet…

Take Five… Envie de me lever de ma chaise, trépigner, crier. Parfois je me lève d’ailleurs, je trépigne, je me rassemble autour de mon cœur. Si je suis en voiture je crie de toute mes forces, comme un demeuré, à me péter les veines du front.

Le Prométhée de Liszt me fait le même effet. Et Paganini, mais dans une forme atténuée : je baisse le son et derrière la démonstration je cherche la mélancolie, le manque, la prière. J’entends, derrière Paganini, Paganini.

En écoutant Take five, je pense aussi aux deux doigts ligaturés de Schumann. Je ne pense pas à sa musique, mais à ses doigts ligaturés, bousillés pendant ce fameux été qu’il a passé à s’entraîner pour impressionner le père de Clara, parti avec elle en tournée. Le pauvre s’est acharné. Il s’était attaché les doigts avec du chanvre ! Il trépignait… Je pense à la rognure des os. Ses doigts violets se tordent autour d’une nodosité infecte, rougie. Du verjus lui sort par les ongles. Schumann pleure ; une araignée s’est installée au bout de son bras : le vingtième siècle, la technique, la performance. Wagner… La force.
Dont le jazz seul l’aurait peut-être délivré.

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Guillaume Sire
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