Mangeons et buvons

Si les morts ne ressuscitent pas, écrit Saint Paul, alors mangeons et buvons” (1Co 15:32). Autrement dit : si je veux manger et boire, les morts ne doivent pas ressusciter. On n’imagine pas ce que les mangeurs et les buveurs ont fait pour que les morts ne ressuscitent pas. Il y ont mis tout leur génie, à coup de deux fois deux quatre, à coup d’amor fati, à coup de “nécessité” à coup de “phénoménologie de l’esprit” et de “dialectique”. On n’imagine pas combien ils se sont escrimés pour sceller les tombeaux des morts. Ils ont bombardé le monde de preuves et d’explications, tout cela pourquoi ? Pour manger et boire ! Ils n’accepteront jamais que les morts ressuscitent. Ils pourraient ressusciter eux-mêmes pour certains, qu’ils ne l’accepteraient pas. S’ils pouvaient, ils empêcheraient leurs parents et même leurs propres enfants de ressusciter, rien que pour manger et boire. Ressusciter ? Ils n’en ont pas envie, et leur envie c’est leur droit. Ils n’en ont pas le désir, et leur désir c’est leur droit. Ils n’en ont pas la volonté, et leur volonté c’est leur droit. Il n’y a aucune raison que les morts ressuscitent, or la raison explique tout; la raison doit et peut tout expliquer, alors mangeons, buvons, disent-ils, baisons n’importe qui, n’importe quand, et tuons les vieux pourquoi pas, tuons les enfants dans le ventre de leurs mères, obéissons aux plus forts, gavons nous d’argent, exposons nos mérites puisque les morts ne ressuscitent pas, quant à ceux qui ne sont pas gourmands ils seront des ascètes valeureux, obéissant à des dieux sans visage, sans chair — obéissant à des idées de dieux — et ce sera une autre façon de manger et de boire celle-là qui consistera à manger et à boire notre propre vertu; et ce sera une autre façon de manger et de boire celle-là qui consistera à manger et à boire notre orgueil déguisé en vertu.

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L’odeur des croquemorts

La seule chose qui est vraie dans les lieux communs au sujet des croque-mort, c’est qu’ils puent. Seulement là encore attention : les croque-mort ne puent pas la merde, mais le parfum, et s’ils puent le parfum c’est précisément parce qu’ils ont peur de sentir la merde qui est l’odeur de tous les bourgeois depuis que des êtres humains se sont sédentarisés et que l’un d’eux a ramassé un bâton inoffensif et a décrété « c’est à moi » en en faisant aussitôt un bâton merdeux.

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À quoi sert la philosophie?

La seule philosophie digne de ce nom n’est pas là pour nous apprendre à accepter la misère de ce monde, pour nous apprendre à nous y plier, pour nous prouver que nous ne pouvons rien y faire et pour nous y rendre indifférent — indifférent aussi à notre propre misère, à notre propre indignité — mais pour nous faire crier contre elle, pour nous la faire réaliser et refuser dans un même mouvement; elle est là pour nous apprendre à nous aimer nous-même malgré notre propre misère et malgré notre indignité; nous apprendre à nous aimer nous-même au point d’aimer les autres malgré leur misère et leur indignité — et par cet amour, avec lui, et malgré notre misère et notre indignité, nous montrer comment renverser l’ordre des choses. Nous montrer comment commander à la Nécessité. Nous montrer comment persuader l’Amour qui, seul, commande à la Nécessité: comment le persuader de nous relever malgré notre misère et notre indignité.

Or comment persuade-t-on l’Amour? Par des raisonnements rationnels? Grâce à l’histoire matérialiste? Grâce à des chiffres, des photos et des graphiques? Grâce à des votes? Lui faut-il des preuves? L’Amour est-il flic? juge? médecin? Est-il une nation? une organisation? Pour persuader l’Amour de changer l’ordre des choses, une seule solution : crier, pleurer… Tirer sur les ailes de l’ange. Supplier. Frapper à Sa porte en pleine nuit. Implorer. Hurler. Voilà pourquoi le prétendu philosophe devrait moins produire des arguments rationnels adressés à n’importe qui que des cris et des pleurs — et pourquoi pas des rires, qui seront aussi des cris et des pleurs — adressés à l’Amour. Le philosophe digne de ce nom devra moins raisonner que prier. Prier. Tout est là.

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Léon Chestov — Athènes et Jérusalem (1938)

“Le serpent dit à l’homme: “Vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal.” Mais Dieu ne connaît pas le bien et le mal. Dieu ne “connaît” rien. Dieu “crée” tout. Et Adam avant sa chute participait à la toute puissance divine; ce n’est qu’après la chute qu’il tomba sous le pouvoir du savoir, et à ce moment même il perdit le plus précieux des dons de Dieu: la liberté. Car la liberté ne consiste pas dans la possibilité de choisir entre le bien et le mal ainsi que nous sommes forcés de le penser maintenant. La liberté consiste dans la force et le pouvoir de ne pas admettre le mal dans le monde. Dieu, l’être libre, ne choisit pas entre le bien et le mal. Et l’homme qu’Il avait créé ne choisissait pas non plus, car il n’y avait pas entre quoi choisir: le mal n’existait pas dans le paradis. Et ce n’est que lorsque l’homme, obéissant à la suggestion d’une force hostile et incompréhensible pour nous, tendit la main vers l’arbre, c’est alors seulement que son esprit s’assoupit et qu’il devint cet être faible, soumis à des principes étrangers, que nous voyons maintenant. Tel est le sens de la “chute” d’après la Bible.”

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Sören Kierkegaard — Journal (1854)

“Quand le Christ s’écria: “Mon Dieu! Mon Dieu! Pourquoi m’as-tu abandonné?” ce fut terrible pour le Christ; et c’est ainsi que d’ordinaire on le présente. Mais il me semble que ce fut encore plus terrible pour Dieu d’entendre ce cri. Être tellement immuable, c’est affreux! Mais non, le plus terrible, ce n’est pas cela, c’est être immuable et être en même temps amour. Souffrance infinie, profonde, inexprimable! Et moi aussi, homme misérable, j’ai beaucoup souffert de cela: ne pouvoir changer quoi que ce soit et aimer en même temps. Je l’ai éprouvé, et cela m’aide à me représenter, ne fût-ce qu’un tout petit peu, de loin, les souffrances de l’amour divin.”

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Asinus turpissimus

Un âne avale un âne. “Ainsi, dit-il, j’avance!”
Qu’a-t-il donc avalé ? Seigneur, comme il est bête!
Il a mangé son frère. Ô Dieu! Il recommence!
“Ainsi, dit-il, j’apprends”, et il lève la tête!

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Anton Beraber — Points de bascule (2025)

“La contradiction dut très vite frapper l’homme entre l’élévation de ses pensées et le brusque matérialité de ses désirs. Qu’en français le mot manque pour nommer cet écart trahit, au moins, l’existence d’une gêne (morale : une pudeur ; ou religieuse : un tabou). L’invention, pour la résoudre, de la figure de l’ermite ou de celle du dépravé, son pendant, ne pouvait satisfaire complètement l’intelligence. Kant aussi devait avoir son dessert préféré.”

(Pour lire le texte, et tout le Journal d’Anton Beraber, cliquez ici)

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1Corinthiens 15:32

“Si les morts ne ressuscitent pas, alors mangeons et buvons.”

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Les lieux en notre absence

Les lieux, en notre absence, disent la vérité. C’est l’inverse de Persée et Méduse : les pierres s’animent aussitôt qu’on leur a tourné le dos.

*

Paul Gadenne m’a appris à voir derrière les décombres et les cétacés à l’agonie, les casques transformés en ciboires, les blessures en jardins.

*

Le ciel se dégage chaque fois qu’un lieu abandonné a fait de moi son lierre…

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Le retour d’Ulysse (2024)

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Au maître Brigitte Aragou

À chaque ligne, et aux espaces séparant les lignes, cette pièce est un assaut : prétendants contre prétendants, prince contre prétendants, roi contre porcher, déesse contre héros, fils contre père, mère contre fils, mari contre femme, convoitise contre fidélité, indignité contre indignation, justice contre certitude de l’injustice, ruse contre force, jalousie contre satiété, ambition contre espérance, haine contre haine, amour contre amour.

Les exilés le savent : pour rentrer chez soi, on doit vaincre en soi-même le désir d’être un autre. La guerre de Troie et l’Odyssée étaient des diversions, attendu que guerroyer c’est fuir, et voyager se disperser ; mais le retour, pour Ulysse, est l’opposé : une tentative de conversion. Une seule implosion pour laver des milliers d’explosions.

Les passes devront être intérieures, les phrases se croiser comme des épées et les épées parler comme des phrases. Sur scène, aussi, il faudra rire comme on tue, pleurer en riant, et haïr — haïr pour mieux aimer l’autre comme soi-même — l’arme au poing.

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Léon Chestov — Athènes et Jérusalem (1938)

« Kant a demandé (à qui ?) : “la métaphysique est-elle possible ?” Et la réponse évidemment a été : “Non, elle est impossible.” Mais je le répète : à qui l’a-t-il demandé ? À qui a-t-il reconnu le droit de décider du possible et de l’impossible ? »

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Des miracles (notes)

“...certains d’entre eux dirent : « C’est par Béelzéboul, le chef des démons, qu’il expulse les démons. »” (Lc, 11:15)

Ils firent amener Pierre et Jean au milieu d’eux et les questionnèrent : « Par quelle puissance, par le nom de qui, avez-vous fait cette guérison ? »” (Ac, 4:7).

Quand Jésus fait un miracle, et après lui les apôtres, ceux qui n’ont pas la foi refusent de l’authentifier, pourquoi ? Parce que c’est impossible: rien ne peut avoir contrevenu à l’ordre naturel des choses, celui-là même qui est certifié/authentifié par la raison. Ou bien parce que cela vient du démon: seul le démon peut contrevenir à l’ordre des choses, attendu qu’il n’y a rien — rien— de plus grand que l’ordre naturel des choses, même pas dieu, et qu’il ne doit rien y avoir au-dessus de l’ordre naturel des choses, au-dessus de la nécessité, au-dessus de lἈνάγκη — Dieu lui-même ne peut s’élever au-dessus de ce qui est certifié/authentifié par la raison humaine, au point que tout ce qui a l’air de s’y hisser (les guérisons, la résurrection, l’incarnation, la transsubstantiation, mais aussi le périmètre d’un cercle de diamètre un) ne peut venir que du démon et n’être qu’un subterfuge, un mensonge: “vous serez comme des dieux”.

Aujourd’hui, rien n’a changé. Si on parle à quelqu’un de la présence réelle du Christ dans l’hostie, de l’apparition de la Vierge à la Salette ou d’une guérison miraculeuse, soit il nous répond que cela ne peut pas avoir eu lieu parce que c’est impossible, soit il nous répond que c’est grâce au yoga, au peyotl, à bouddha-vishnou ou, tout simplement, à un mécanisme cosmique (i.e. reproductible) que la raison n’a pas encore certifié, or c’est pour qu’elle le certifie que, justement, ce mécanisme existe : “c’était pour que les œuvres de [la Raison] se manifestent en lui”.

Remarquons enfin que lorsque les disciples de Jésus viennent le voir pour lui dire : “« Maître, nous avons vu quelqu’un expulser les démons en ton nom ; nous l’en avons empêché, car il n’est pas de ceux qui nous suivent. », Jésus leur répond :  Ne l’en empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ; celui qui n’est pas contre nous est pour nous.” (Mc, 9:38-40). Tout de suite, donc, l’amour authentifie le miracle qui a été fait en son nom. Il ne veut ni l’empêcher ni le récuser.

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Aux princes de Moab (Nb, 22:18)

Non, dit Balaam, je ne viendrai pas, et si Balaq me donnait sa maison, son argent et son or, je ne viendrai pas, et si Balaq venait à moi je n’irai pas à lui, et si l’univers et le temps, et si les étincelles de l’univers et du temps jaillissaient soudain, et si la terre se déchirait sous mes pieds pour me forcer à me rendre chez Balaq, je n’irai pas, car on ne peut transgresser la parole du Seigneur en aucune chose, petite ou grande, et c’est d’elle en effet que provient la seule loi qui vaille, et cette loi est au-dessus des lois de Moab et de toute loi humaine, et des lois naturelles, au-dessus des pierres qui tombent quand la terre est déchirée, au-dessus des arbres qui prennent feu parce que les étincelles du temps ont jailli, elle les précède et les substantifie, les accomplit et les nourrit, elle peut les faire et les défaire, telle est la parole du Seigneur, et s’Il dit un seul mot, princes de Moab, vous serez guéris. Il peut faire parler mon ânesse, envoyer son ange sur ma route, me conduire ou non à votre roi, et je ne dirai du bien que ce dont il m’aura dit du bien, et rien de ce qui par lui a été béni ne pourra jamais être maudit. Rien ni personne, et s’Il dit un seul mot, princes de Moab, vous serez guéris.

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S’il ne doute pas dans son coeur

“Quiconque dira à cette montagne : “Enlève-toi de là, et va te jeter dans la mer”, s’il ne doute pas dans son cœur, mais s’il croit que ce qu’il dit arrivera, cela lui sera accordé !” (Marc, 11:23)

La foi élève l’homme, le désir de l’homme, l’homme et sa volonté de puissance, l’homme et son désir d’être et d’y persévérer, l’homme et ses entrailles fumantes, l’homme et ses mains humides, ses viscères, ses yeux blancs — élève l’homme au-dessus des lois physiques et historiques, au-dessus de ce qui est accessible à sa raison, au-dessus de la nécessité et de la raison elle-même, au-dessus de l’Ἀνάγκη — élève l’homme et lui laisse ordonner les choses comme il veut, non plus du point de vue des choses elles-mêmes mais du point de vue de l’amour, non plus du point de vue de la création mais de celui du créateur. L’homme pourra déplacer les montagnes. Il pourra commander aux événements. Il pourra guérir les malades, ouvrir les yeux des aveugles et, même, ressusciter les morts, pourvu qu’il ne doute pas dans son coeur que Dieu est au-dessus de ces événements et de ces choses, et que Dieu, qui est amour, n’est qu’amour — pourvu que l’homme souhaite de tout son coeur appartenir à cet amour qui l’a appelé par son nom dès le commencement des âges.

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Les disciples d’Emmaüs (commentaire)

Le soir du dimanche de Pâques, après messes, baptêmes, chemins de croix, larmes et rires, quarante jours de privations puis deux jours de viande et de chocolat, les chrétiens entendent à l’église le récit de l’apparition de Jésus aux disciples d’Emmaüs:

Luc 24:13-35

« Le même jour, deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé. Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Jésus leur dit : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes.

L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. » Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau, elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. »

Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait. Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin. Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux. Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards.

Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : « Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. » À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain. »

Pourquoi « deux » disciples ?

À deux, on est plus difficilement abusé par les délires de l’imagination que celui qui est tout seul, mais on est aussi moins attentif aux choses qui nous entourent. La présence de quelqu’un nous permet de ne pas entendre les voix qui n’existent que dans notre tête, mais peut également couvrir par sa voix des voix qui existeraient ailleurs. Chaque fois que je rencontre un copain dans le bus, j’oublie de descendre au bon arrêt.

Si les disciples sont deux, c’est aussi pour signifier — comme Pierre et Jean devant le tombeau du Christ, et comme dans la parabole “un homme avait deux fils » — qu’il y a à la fois les Juifs et les Gentils parmi les disciples de Jésus, et que « les événements » dont il est question ici concernent les uns autant que les autres.

Enfin, si les disciples sont deux, c’est pour pouvoir parler : ils parlent en marchant, et marchent pour parler ; ainsi pouvons-nous voir en eux à la fois des journalistes-historiens, puisqu’ils “parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé”, et des philosophes-théologiens, qui “s’entretenaient et s’interrogeaient”, lorsque “Jésus s’approcha et marcha avec eux”.

Que voient les disciples ?

Les journalistes-historiens cherchent à voir, à entendre et à rendre compte de ce qu’ils ont vu et entendu. Ils relatent “les faits”. C’est ce que font les disciples d’Emmaüs en racontant à l’étranger ce qu’ils ont vu et entendu, mais tandis qu’ils le font ils ne regardent pas celui auquel ils s’adressent. Ils parlent à celui que pourtant ils devraient écouter. Leurs voix couvrent La Parole. Les faits les aveuglent… “Leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître”, dit l’Écriture, c’est-à-dire que les yeux corporels des disciples non seulement ne voient pas la Vérité, mais, surtout, les “empêchent de la reconnaître”.

Platon prétendait que les yeux corporels nous empêchent de regarder ce que les yeux spirituels seuls sont capables de voir. Voilà pourquoi le philosophe « veut rendre le regard humain non pas plus perçant mais moins perçant. (…) La “faculté de voir” (einsicht, inuitio), même très grande, ne rapproche pas l’homme de la vérité, elle l’en éloigne » (Chestov, Athènes et Jérusalem). Pour Platon, contrairement à Aristote, de même que le regard corporel est intimement lié à l’idée de “contrainte”, de même, tant que nous existons physiquement, nous sommes sous la domination de la nécessité : contradiction, identité, permanence, etc (cette même nécessité qui soumet à la gravité la pierre de Spinoza). « Les habitants de la caverne voient clairement et distinctement tout ce qui se déroule devant eux, mais plus ils croient fermement et solidement à ce qu’ils voient, plus leur situation devient désespérée » (ibid). Dans Le Phédon, Platon promeut une philosophie capable de remplacer l’œil naturel de l’homme par un œil surnaturel, c’est-à-dire par un œil qui voit non ce qui est, mais grâce auquel ce qu’on voit par notre volonté devient ce qui est. Or c’est là précisément ce que n’a pas réussi à faire l’œil des pèlerins d’Emmaüs (pas plus que n’avaient réussi à le faire les oculi mentis de Spinoza dont on pourrait arguer qu’ils ne sont que des yeux corporels parvenus à un degré d’évolution supérieur, c’est-à-dire au savoir de l’omnipotence de la nécessité).

Immobilité et tristesse

Dans le récit des pèlerins d’Emmaüs, en plus d’y lire une charge contre les observateurs (journalistes, historiens) qui utilisent leurs yeux corporels pour constater des faits alors mêmes que ces yeux corporels les empêchent de voir la Vérité en marche, on y trouve une charge contre les philosophes qui s’entretiennent à propos de la Vérité, et s’interrogent, mais ne la voient pas mieux pour autant, et finissent comme les stoïciens, les cyniques, et tant d’autres : “tristes”.

Alors même que Jésus, c’est-à-dire la Vérité en personne, chemine auprès d’eux et leur demande : “De quoi discutez-vous en marchant ?”, l’Évangile nous dit que les pèlerins “s’arrêtèrent, tout tristes” (Lc,24:16). Voilà ce à quoi conduit la raison qui n’est pas éclairée par la foi : immobilité et tristesse. Les pèlerins ne marchent plus. Voilà ce à quoi conduisent la philosophie et la théologie cantonnées aux seules réalités observées par les yeux corporels.

À quoi Jésus est-il « étranger » ?

Quand un des disciples dit à Jésus : “Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci”, le Christ lui répond : “Quels événements ?” (Lc, 24:18-19).

Or, que sont ces événements auxquels Jésus est “étranger” ? Il s’agit en fait de la réalité, la réalité hégélienne, matérielle, historique, immobile et triste, pétrifiée. Il est mort sur la croix, point. Il y avait des témoins. C’est désormais un “fait”. Aux yeux des disciples d’Emmaüs, la réalité de la mort de Jésus constitue une vérité indépassable. Même Dieu doit se soumettre à cette nécessité : quand on est mort, on est mort, point. Il a beau avoir institué l’ordre des choses, Dieu lui est soumis. Les événements ont raison de tout.

La Bible n’est pas d’accord avec Aristote quand il prétend que « la nécessité ne se laisse pas convaincre » (Métaphysique, 1015a 30). Selon la Bible en effet, Dieu peut faire de la nécessité ce qu’Il veut, car Il la précède, il est « tout-puissant ». Jésus est étranger aux “faits”: c’est là la bonne nouvelle de l’Évangile, celle qu’il faut annoncer. En outre, contrairement à la nécessité aristotélicienne, Dieu se laisse convaincre. Noé a réussi à Le convaincre de renoncer à tout détruire. Les habitants de Ninive L’ont fait changer d’avis. Dieu s’est également laissé convaincre à de nombreuses reprises par Moïse (“l’homme le plus humble que la terre ait porté” Nb 12:3).

Dieu est lent à la colère, miséricordieux, et, tout-puissant, il commande à la nécessité. Il sait corriger les événements, parce que l’Amour est au-dessus des événements, et s’il les corrige c’est par amour pour nous, qui sommes soumis aux événements. Voilà pourquoi je ne peux pas lire ce passage des pèlerins d’Emmaüs sans une pensée émue pour mon arrière-grand père Emmanuel Sire, mort à Arras en 1915, dont la dernière lettre adressée à sa femme disait : « Puissent les événements te trouver toujours au-dessus d’eux ». Ce qu’il lui suggérait en lui écrivant cela était, littéralement, de devenir une sainte.

Les faits plus forts que la nécessité

Quand Jésus leur pose cette question : “Quels événements ?”, les disciples font leur compte-rendu mais doutent eux-mêmes des faits qu’ils mentionnent, car la nécessité à leurs yeux est plus forte que les faits, qui, cette fois, par le récit de la Résurrection, semblent la contredire. Voilà la définition de ce qu’est un miracle : un miracle a lieu chaque fois que l’Amour contredit l’ordre auquel la nécessité semble avoir soumis toute chose.

(La résurrection est un miracle. La vie des saints est un miracle. Un enfant qui naît, une graine qui germe…)

D’abord, le penchant réaliste des disciples prend le dessus. Ils s’en remettent au témoignage de l’œil corporel: “Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu.”. Et que leur répond Jésus ? “Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire.”

Il leur demande d’être avec Pascal contre Spinoza. Il leur reproche d’avoir oublié que Dieu est au-dessus des événements. L’Amour commande à la nécessité.

“En partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait” (Lc, 24:27). La Vérité leur dit la Vérité, pourtant les philosophes ne la reconnaissent pas. Mais même sans l’avoir reconnue, leurs cœurs sont “brûlants”, ils ne veulent plus la quitter, et quand la Vérité “fait semblant d’aller plus loin”, sans eux, ils retiennent Jésus en disant une des plus belles phrases de la Bible : “Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse.”

La Vérité “fait semblant” (!!!) et le jour baisse, qu’est-ce à dire ? L’œil corporel voit-il moins bien maintenant que la Vérité a parlé ? N’est-ce pas cela que Platon appelait de ses vœux dans Phédon ? Dans la pénombre, le “signe de contradiction” va se révéler (Lc, 2:34). Personne ne l’a mieux illustré que Rembrandt (non pas à mon avis dans son tableau le plus célèbre, qui se trouve au Louvre, mais dans celui du musée Jacquemart-André).

Alors leurs yeux s’ouvrirent

C’est à la fraction du pain que les disciples reconnaissent Jésus, car l’eucharistie est désormais le mémorial de Dieu : point de jointure du temps et de l’éternité, de la création et du créateur, dans le pain, fruit de la terre et du travail des hommes. C’est ici qu’est désormais le corps livré, la présence réelle, dans ce sacrement d’union, de communion, où la Vérité est enfin dévoilée. “Alors leurs yeux s’ouvrirent, dit l’Évangile, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards” : aussitôt reconnu par les yeux spirituels, le Christ disparaît aux yeux corporels, et c’est là sans doute ce qui se passera le jour de notre mort, lorsque nous fermerons nos yeux corporels pour de bon.

“Quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est” (1Jn, 3:2).

Les disciples libérés

Dieu est tout-puissant, donc il commande aux événements. Il n’a pas à obéir aux « lois de la nature ». Il peut faire que Jésus qui est mort ne soit pas mort. Tant que les êtres humains observent avec leurs yeux, ils croient que tout ce qui arrive doit être logique selon leur logique à eux (celle que la pierre spinoziste a fini par admettre), et ne peut arriver que si cela respecte un ordre des choses institué une fois pour toutes et que rien ne peut convaincre. Mais s’ils observent avec leur cœur, ils se rendront compte que l’Amour commande à cet ordre des choses, et que l’Amour, lui, contrairement à la nécessité, se laisse convaincre.

Jésus a donné sa vie par amour, pour nous libérer de nos péchés, et nous libérer de « ces faits » qui nous encombrent. Il nous a libérés des lois physiques et de la tyrannie de nos yeux corporels. Transfixé sur la croix et transsubstantié dans le mémorial eucharistique, il nous a révélé une Vérité qui précède et transcende toute réalité. Avant qu’Abraham fut — au commencement, maintenant et toujours — Dieu nous appelle par notre nom, nous reconnaît, nous aime, nous pardonne et donne sa vie, à l’origine de toute vie, pour la nôtre, dans un sacrifice renouvelé à la fraction du pain. Il est grand, décidément, le mystère de la foi.

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Vendredi saint

Ce matin le soleil a tissé sur la ville
Comme sur un métier son chapelet d’insignes,
Et sa mousse était prise à l’aile du moineau,
Aux cheminées des industries, au fer, au bois,
Aux petits points de feu dans la cendre et le lait.

Ce matin sur la ville un grand, un douloureux
Soleil a transpercé le bassin des quartiers,
Et dans le tribunal — et dans sa masse infâme —
A taillé une part du flan universel.
Le blanc d’œuf était stable… Étions-nous libérés?

Ce matin, j’ai goûté aux plaies de la lumière,
Et j’avais sur la lèvre un papillon de sang.
Je lisais le Journal. Le café et la crème
Risquaient de refroidir. J’ai fermé les rideaux
Et pour me rassurer prétendu qu’il pleuvait.

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Ne défais pas ma résistance

1. [À l’homme d’en-bas. À son cœur abandonné. Sur les cordes secrètes, dans l’harmonie de toute chose. Et surtout au dernier degré.]

2. Amour, ne défais pas ma résistance. Remplace mon bruit par ton silence. Ne m’écarte pas, ne me résous pas. Ne me transforme pas en impasse.

3. Aime-moi malgré tout. Aime ma chair sans force. Veux mes désirs y compris de négation. Pardonne-moi, toi qui as inventé le pardon. Trouve en moi le néant, et cure-le ; puis soulève, soulève-moi Seigneur, précipite mes instincts ! Vascularise la pierre-ponce de mon squelette. Remplis l’éponge de mes entrailles. Deviens en moi matière et vibration de la matière. Apprends-moi à me départir. Enseigne-moi la vie.

4. Mon âme est centripète. L’analogie en moi ne s’est pas encore éclaircie. Le fond n’a trouvé la forme qu’à moitié, et, fondu, est dilué. Tes anges m’ont évité, comme des abeilles quand le chardon est sans fleur. Qu’est-ce qui passe quand on aime, et qu’est-ce qu’on retient ? Seigneur, qu’est-ce que le Temps ? Pourquoi doit-on aimer ?

5. Reviens, renoue, concentre, exalte. Regarde moi à travers les épines. Raccommode en moi l’éthique. Ne compte pas mes fautes, je n’ai rien mérité. Je consentais dans l’ombre. J’appartenais à un ordinateur. Puisque tu es miséricorde et que tu as permis le mal, libère-moi sans me juger. Prends sur toi mes péchés.

6. La vraie mort, c’est ton absence. Où l’Amour n’est pas passé, rien n’est présent. Même Christ quand il est mort était sans toi. Où il y a le schéol (dans le taux d’intérêt, dans la puissance politique, dans les puces électroniques, dans les laboratoires, dans le divertissement, dans les supermarchés, dans la défiance, dans les rumeurs, dans l’autonomie, dans la force) il n’y a rien, car rien n’est où tu n’es pas, et il n’y a rien à écouter où la Parole n’a pas saigné.

7. La vraie fatigue est celle que causent les faux efforts, ceux qui ne sont pas dirigés vers les deux soeurs Beauté et Vérité. Tes deux panthères… Les plaintes épuisent, la louange régénère. Je le sais, et pourtant je me plains, et je chante en le faisant. Je me regarde pleurer dans le miroir. Je me plains parce que je veux être libre. Et souvent je compte. Je compte malgré moi. Mon reflet m’a fait crédit. J’ai le dos brisé à force d’être à moi. Et puis, hein… “Je suis le sucre de la terre !”

8. À force de pleurer, je deviens autre chose. Les moelles transmutent. Les fonctions du pollen remplacent dans mes veines celles du sang. Je suis un très ancien livre, disponible, abandonné comme un livre. On m’a tant piétiné !

9. Arrière, désirs ! L’Amour a fixé mes erreurs. Dieu a plongé en moi ses racines de feu, tandis que la Vierge ouvrait devant la tombe de mes parents sa pelisse de neige.

10. Dieu m’a reconnu. Il m’a donné un nom. Je l’ai appelé “Père”. Il m’écoute. Il sait. Il n’était pas obligé d’aimer.

11. Les sirènes s’en vont dans le désert. Elles sont à la peine. Elles rampent. Les grains de sable s’insèrent dans leurs écailles. Elles grattent. Elles s’éloignent. Elles s’assèchent. Leur peau se décompose. Leurs yeux se remplissent de pus. Poussière, poussière…

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Le pêcheur n’est pas un poisson

Il y a entre un professeur de lettres et moi la même distance ontologique que celle qui sépare le pêcheur du poisson.

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Les fake-news sont rationalistes

Le rationalisme prétend que tout ce qui n’est pas rationnel est faux. Ce faisant, il se réclame à la fois de la déclaration de Kant qui dit que notre raison aspire avidement aux jugements généraux et nécessaires, ou bien de cette déclaration de Leibniz que les vérités ne contraignent pas seulement, mais persuadent, et, surtout, de cette célèbre formule hégélienne : “tout ce qui est réel est rationnel”.

Les mathématiciens savent pourtant qu’il existe des nombres irrationnels. Jamais la raison humaine ne sera capable de connaître la mesure exacte de la diagonale d’un carré ou du périmètre d’un cercle, et pourtant la diagonale du carré et le périmètre du cercle existent : Pi et Racine-de-Deux sont réels mais irrationnels.

Si donc le rationalisme consiste à prétendre que tout ce qui n’est pas rationnel est irréel, alors le rationalisme est irréaliste dès lors que la mesure exacte de la diagonale du carré est Racine-de-Deux et que celle du périmètre du cercle Pi.

Les « fake news » sont au service de l’idéologie rationaliste : elles permettent de montrer du doigt les raisonnements faux et irrationnels, afin de mieux prétendre que tout ce qui est réel est rationnel. Ainsi, on exclut une bonne partie de la métaphysique du champ de la réalité, mais on exclut aussi la diagonale du carré et le périmètre du cercle ; cela sous prétexte que certains croient que la Terre a la forme d’une crêpe.

Les fake-news servent le projet du rationalisme : elles sont « rationalistes ».

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Patrice de La Tour Du Pin — La Quête de Joie (1939)

Il faut aller si peu, mais si peu, au delà…

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