Des trois métamorphoses

On connaît ce texte de Nietzsche, qui comme les autres est un exercice sublime de subversion, grandiloquent et autonome, spécieux pour la pensée comme une théorie des contrats, le persiflage d’un serpent sous la moustache impie : « Je vais vous dire trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant… »

Le chameau, c’est la capacité. Il accumule de l’expérience, engrange, apprend, il est capable. Il ne peut pas défier grand monde mais le pourrait s’il sortait de sa cage de chair, et si le cerveau qu’il porte sur son dos comme un bât lui montait à la tête.

Le lion, c’est la possibilité, autrement dit la puissance, ce qui arrive quand le moteur est en route (pour le chameau travail immense, humilité, patience, courage une fois lion). Le chameau s’est développé, musclé, élancé. Il a compris ce que d’abord il a appris. Ses griffes ont poussé. Il est capable d’agir et peut agir, en dehors de sa cage dont les barreaux ont fondu, sont brisés, oubliés, c’est l’âge d’homme, Nietzsche lui-même. Un danger. Pour tout le monde : un avertissement… Le chameau existait, le lion insiste.
Mais l’adversaire du lion peut encore sonder sa force pour essayer de la retourner contre lui, se préparer, parer, éviter. La puissance n’est pas le dernier stade de la force.

Il y a l’enfant, ensuite, qui est potentialité. Rien de plus dangereux qu’une hypothèse, les mathématiciens sont au courant. Hérode l’avait compris… L’enfance est une menace constante ; l’enfant peut tout devenir, être tout, apparaître, il contient les métamorphoses, et en même temps et toujours et malgré tout il demeure innocent… Le chameau existe, le lion insiste, mais c’est l’enfant, à la fin, qui subsiste.

Le chameau : la capacité
Le lion : la possibilité
L’enfant : la potentialité

« Que peut faire l’enfant que le lion ne pouvait faire ? demande Zarathoustra. Pourquoi faut-il que le lion ravisseur devienne enfant ? L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation. »

Picasso, dans une école, alors qu’on lui montre gentiment les dessins que les écoliers ont faits pour lui, dira : “Quand j’avais leur âge, je dessinais comme Goya, et maintenant, après une vie de travail, mes dessins ressemblent aux leurs”. Picasso est à nouveau potentialité. Et quelle potentialité ! Il a compris, appris, il était capable (de dessiner comme Goya), il a pu (dessiner comme Picasso) et enfin l’être est à nouveau possible : le Picasso-chameau (celui de Goya) et le Picasso-lion (celui du cubisme) cèdent le pas au Picasso-enfant.

Nietzsche a compris pourquoi Jésus dans le berceau est un danger pour les équilibres antiques et les rites archaïques du sur-homme, la soif sanguinaire de la meute… Dieu s’incarne non pas dans un chameau ou dans un lion mais dans un enfant, il se fait potentialité, c’est là sa force et c’est le dernier stade de la force. Il y a toujours le risque (l’espérance) qu’un enfant nous délivre des mensonges produits pour nous-mêmes.

Le chameau : la capacité
Le lion : la possibilité
L’enfant : la potentialité

Matthieu 18:2-4 : “[Jésus] appela un enfant, le plaça au milieu d’eux et dit : Amen, je vous le dis, si vous ne faites pas demi-tour pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez jamais dans le royaume des cieux.C’est pourquoi quiconque se rendra humble comme cet enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux.

Mauriac, Vie de Jésus, 1936, p. 146 : “L’enfance est une victoire, une conquête de l’âge mûr.”

Quelle crainte, et quelle raison de craindre et d’envier, pour Nietzsche le fauve à moustache, l’émancipé magnifique, Nietzsche l’apporteur de scandale, scandaleux soleil, la silhouette ivre du romantisme, philosophe icarisé, quelle crainte pour Nietzsche et quelle envie et quelle raison de craindre et d’envier cette force dont le sur-homme est à jamais incapable. Et pourtant Nietzsche sait que l’enfance à la fin triomphera. Nietzsche savait. C’est l’horreur de son destin : les trois métamorphoses…, comme si c’était à lui que ces mots de Zarathoustra avaient été adressés.

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