Tristesse

Je hais la tristesse, parce qu’ensuite les hommes pissent dès qu’ils voient des photos.
Depuis ce jour, aussi, je hais les photos.

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Singapour

Fleurs bizarres, économie d’usure, chaleurs frisantes.
L’inquiétude, sans la peur.

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Mille ans

Hâte d’avoir mille ans. Je recommencerai.

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Bête invisible

Elle n’a pas de langue dans la bouche, pas de regard dans les yeux. Elle est informe, ne respire pas, ne dit rien, n’avance pas. Il n’y a pas de trace derrière elle ; rien ne prévient son arrivée. Mollusque froid, elle n’a jamais fini de disparaître. C’est une vibration sans matière, feu sans fumée. Ce n’est rien, mais vivant. Elle béquille aux côtés de ceux qui ont perdu un proche et pensent qu’ils finiront par le rencontrer par hasard (cela ne pouvait être qu’un malentendu). Elle se cache dans les albums et près des cimetières, partout où l’esprit attend et où le corps ne lui est d’aucun secours ; elle se nourrit des souvenirs et de cette angoisse que l’on ressent devant la mort quand on ne croit pas à la mort. Les indices de sa présence sont une légère inflexion subie par les rayons qui la traversent, et un murmure que les enfants sont seuls capables de percevoir lorsque la nuit a commencé.

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Urgence

Dans les atomes qui se chargent et hésitent,
Dans l’horizon incomplet mais franc,
Dans la nuit quand elle s’ouvre aux spéculations des falaises,
Partout où une force apparaît, cherche, signe ou s’éteint,
Il y a la même urgence.

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Les cordes profondes (Novalis, 1802)

« Tantôt les étoiles étaient des hommes, tantôt les hommes des étoiles, les pierres des animaux, les nuages des plantes ; il jouait avec les forces et les phénomènes ; il savait où et comment trouver ceci et cela, et il pouvait le laisser apparaître ; et c’est ainsi qu’il touchait lui-même aux cordes profondes, cherchant sur elles et s’approchant des sons purs et des rythmes. »

Novalis — Les Disciples à Saïs — 1802

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Frontière

La frontière est une matrice susceptible d’être modifiée par les déplacements des éléments qu’elle ordonne.
Avant d’être séparation, la frontière est rencontre : fruit d’une histoire commune à des ensembles distincts, spatiotemporalité contingente et contiguë, liquide, à la fois ce qui distingue et ce qui est distingué ; les peuples s’y réunissent pour mieux se séparer.

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Télé-réalité

Brûlante envie d’être envié. Désirer le désir lui-même.
Le désir s’éloigne de l’objet (on ne veut pas “avoir” mais “être celui qui a”) : ontologie de la violence.

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Sacrifice

Autour du feu de la veillée, des hommes égorgent l’un des leurs et dansent, dansent comme des fantômes.
Propitiation inique, dérèglement du fond des âges.

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Viollet-Le-Duc

Transformer une cathédrale en idée de cathédrale — remplacer la matière pour conserver l’énergie, le mouvement, la religiosité.
Remplacer la trace pour dénicher la preuve. Être fidèle à l’impulsion plutôt qu’au résultat.
Restauration de la Basilique Saint-Sernin à Toulouse, ou comment un bijou aléatoire et plutôt roman est devenu L’Art Roman.
La matière passe, la matière doit passer. Il faut changer de langue et de langage pour qu’une idée soit de plus en plus vraie, traduire la Bible jusqu’à ce qu’elle puisse saigner.

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Esplanade

Esplanade de La Défense : partouze stylisée et violente, violente, violente !

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Invariable édifice

Chez Rimbaud, le poème est un édifice invariable au contact duquel le Temps est forcément divisé. Il n’impose pas son choix mais exige qu’un choix soit fait. Il rompt ce qui, dans le mouvement, est perpétuel ; seule l’énergie demeure.

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La prière de l’incrédule (Shiller, 1787)

(En guise de réponse au Cosmos de Michel Onfray : )

L’incrédule voit la loi mais non Celui qui l’a faite.
“A quoi bon un Dieu ?” dit-il. “Le monde se suffit
A lui-même.” Nulle prière sur des lèvres chrétiennes
Ne Lui fait plus d’honneur que ce blasphème.
Friedrich von Schiller — Don Carlos — 1787
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La Fanfarlo — extrait (Baudelaire, 1847)

« [Samuel] est à la fois un grand fainéant, un ambitieux triste, et un illustre malheureux ; car il n’a guère eu dans sa vie que des moitiés d’idées. Le soleil de la paresse qui resplendit sans cesse au-dedans de lui, lui vaporise et lui mange cette moitié de génie dont le ciel l’a doué. Parmi tous ces demi-grands hommes que j’ai connus dans cette terrible vie parisienne, Samuel fut, plus que tout autre, l’homme des belles œuvres ratées ; — créature maladive et fantastique, dont la poésie brille bien plus dans sa personne que dans ses œuvres, et qui, vers une heure du matin, entre l’éblouissement d’un feu de charbon de terre et le tic-tac d’une horloge, m’est toujours apparu comme le dieu de l’impuissance, — dieu moderne et hermaphrodite, — impuissance si colossale et si énorme qu’elle en est épique !

« Comment vous mettre au fait, et vous faire voir bien clair dans cette nature ténébreuse, bariolée de vifs éclairs, — paresseuse et entreprenante à la fois, — fécondes en desseins difficiles et en risibles avortements ; — esprit chez qui le paradoxe prenait souvent les proportions de la naïveté, et dont l’imagination était aussi vaste que la solitude et la paresse absolues ? — Un des travers les plus naturels de Samuel était de se considérer comme l’égal de ceux qu’il avait su admirer ; après une lecture passionnée d’un beau livre, sa conclusion involontaire était : voilà qui est assez beau pour être de moi ! — et de là à penser : c’est donc de moi, — il n’y a que l’espace d’un tiret.

« Dans le monde actuel, ce genre de caractère est plus fréquent qu’on ne le pense ; les rues, les promenades publiques, les estaminets, et tous les asiles de la flânerie fourmillent d’êtres de cette espèce. Ils s’identifient si bien avec le nouveau modèle, qu’ils ne sont pas éloignés de croire qu’ils l’ont inventé. — Les voilà aujourd’hui déchiffrant péniblement les pages mystiques de Plotin ou de Porphyre ; demain ils admireront comme Crébillon le fils a bien exprimé le côté volage et français de leur caractère. Hier ils s’entretenaient familièrement avec Jérôme Cardan ; les voici maintenant jouant avec Sterne, ou se vautrant avec Rabelais dans toutes les goinfreries de l’hyperbole. Ils sont d’ailleurs si heureux dans chacune de leurs métamorphoses, qu’ils n’en veulent pas le moins du monde à tous ces beaux génies de les avoir devancés dans l’estime de la postérité. — Naïve et respectable impudence ! Tel était le pauvre Samuel.

« Fort honnête homme de naissance et quelque peu gredin par passe-temps, — comédien par tempérament, — il jouait pour lui-même et à huis-clos d’incomparables tragédies, ou, pour mieux dire, tragi‑comédies. Se sentait-il effleuré et chatouillé par la gaîté, il fallait se le bien constater, et notre homme s’exerçait à rire aux éclats. Une larme lui germait-elle dans le coin de l’œil à quelque souvenir, il allait à sa glace se regarder pleurer. Si quelque fille, dans un accès de jalousie brutale et puérile, lui faisait une égratignure avec une aiguille ou un canif, Samuel se glorifiait en lui-même d’un coup de couteau, et quand il devait quelques misérables vingt mille francs, il s’écriait joyeusement : — Quel triste et lamentable sort que celui d’un génie harcelé par un million de dettes !

« D’ailleurs, gardez-vous de croire qu’il fût incapable de connaître les sentiments vrais, et que la passion ne fit qu’effleurer son épiderme. Il eût vendu ses chemises pour un homme qu’il connaissait à peine, et qu’à l’inspection du front et de la main il avait institué hier son ami intime. Il apportait dans les choses de l’esprit et de l’âme la contemplation oisive des natures germaniques, — dans les choses de la passion l’ardeur rapide et volage de sa mère, — et dans la pratique de la vie tous les travers de la vanité française. Il se fût battu en duel pour un auteur ou un artiste mort depuis deux siècles. Comme il avait été dévot avec fureur, il était athée avec passion. Il était à la fois tous les artistes qu’il avait étudiés et tous les livres qu’il avait lus, et cependant, en dépit de cette faculté comédienne, restait profondément original. Il était toujours le doux, le fantasque, le paresseux, le terrible, le savant, l’ignorant, le débraillé, le coquet Samuel Cramer, le romantique Manuela de Monteverde. Il raffolait d’un ami comme d’une femme, aimait une femme comme un camarade. Il possédait la logique de tous les bons sentiments et la science de toutes les roueries, et néanmoins n’a jamais réussi à rien, parce qu’il croyait trop à l’impossible. — Quoi d’étonnant ? il était toujours en train de le concevoir.

« […] Madame, plaignez-moi, ou plutôt plaignez-nous, car j’ai beaucoup de frères de ma sorte ; c’est la haine de tous et de nous-mêmes qui nous a conduits vers ces mensonges. C’est par désespoir de ne pouvoir être nobles et beaux suivant les moyens naturels que nous nous sommes si bizarrement fardé le visage. Nous nous sommes tellement appliqués à sophistiquer notre cœur, nous avons tant abusé du microscope pour étudier les hideuses excroissances et les honteuses verrues dont il est couvert, et que nous grossissons à plaisir, qu’il est impossible que nous parlions le langage des autres hommes. Ils vivent pour vivre, et nous, hélas ! nous vivons pour savoir. Tout le mystère est là. L’âge ne change que la voix et n’abolit que les cheveux et les dents ; nous avons altéré l’accent de la nature, nous avons extirpé une à une les pudeurs virginales dont était hérissé notre intérieur d’honnête homme. Nous avons psychologisé comme les fous, qui augmentent leur folie en s’efforçant de la comprendre. Les années n’infirment que les membres, et nous avons déformé les passions. Malheur, trois fois malheur aux pères infirmes qui nous ont faits rachitiques et mal venus, prédestinés que nous sommes à n’enfanter que des morts-nés ! »

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La respiration de Molière

Molière était asthmatique, aussi les rôles qu’il écrivait pour lui-même étaient-ils plus rythmés, constitués de phrases courtes et incisives visant à transformer son handicap en avantage. Lorsqu’un comédien joue un rôle écrit par Molière pour Molière, il doit être asthmatique à son tour, respirer par saccades : adopter le handicap pour dénicher la force. Le comédien entendra la pensée de Molière dans sa bouche, comme si l’auteur était dissimulé au-dessous du langage.

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Zeste

Le soir m’arrache un peu de volonté, comme à un soleil qu’on éplucherait.

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Σίσυφος

Je suis en train d’écrire tandis que vous lisez. Par nature, nous ne serons jamais au même endroit au même moment en train de faire la même chose ; sommes-nous condamnés à nous chercher sans nous trouver ?
Lecteurs, vous êtes mon supplice de Sisyphe.

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Cadavre exquis

En temps de paix et de liberté d’expression, la littérature ne signifie rien. Le style, c’était la guerre. L’art a été désiré jusqu’au bout. Son cadavre, c’est le fun, le trash, le culturel.

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Expérience

Je me rendais tous les matins dans un même bistro où je m’asseyais à la même table, à la même heure exactement, pour commander un verre de bière. Je plongeais dans le verre un morceau de cire rouge.
A la fin, je buvais la bière et la cire diluée puis j’allais vomir dans les toilettes comme si de rien n’était — rien n’allait.
Je l’ai fait tous les jours pendant un mois.

Selon toute vraisemblance, mon corps ne supporte pas la combinaison du cartésianisme et de l’existentialisme.
Mon esprit n’a pas réussi à l’y habituer.

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Guetteur

La musique de Mozart, les poèmes de Rimbaud : restes d’un grand festin où je n’ai pas été invité.
Maladroit, je n’ai peut-être pas la bonne adresse.
Si j’ai faim, je mange les restes ; seulement il est des faims que les restes ne suffisent pas à rassasier. On a besoin d’un vrai repas.
Je travaille, j’ai travaillé.
Tout chez moi se tient aux aguets.

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