Charité

Dans la sébile du mendiant, un temple s’écroule
En s’inversant ;
Et ce temple a froid, il saigne ;
La fumée saignera.
Un geste a suffi,
Minuscule et surhumain pourtant,
Historique, évident ;
On le reconstruira.

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Paris au mois de mai

Des nuages sans ambigüités mais paresseux supportent le soleil. Le ventre de l’horizon subit de moins en moins d’à-coups. La couture onctueuse encore au printemps se liquéfie. Les clochers s’épanouissent au-delà de leurs chrysalides. La Madeleine a soulevé affreusement sa jupe. Les examens, bientôt, seront finis.

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Le curé Belkacem

Même quand elle ne sait pas, Belkacem sait. Elle a toujours su. Elle sait tout. Elle sait ce qui est bien et ce qui est mal. Belkacem a la République infuse. Elle est morale. Elle s’occupe de nous. Elle s’occupe de la France. Dans une autre époque, elle aurait été membre du Comité de sûreté générale. Elle nous dit quoi haïr et comment (elle ne nous dit pas pourquoi). Elle s’occupe de notre destin comme d’un chien qui a la dingue. Belkacem est compétente. Elle a toujours été compétente. Belkacem est porteuse de vérité. Nous devons la suivre comme elle se suit elle-même. Nous devons l’écouter comme elle s’écoute. Nous devons lui plaire comme Caroline Fourest lui plaît, car en leur plaisant à toutes les deux nous plairons à la République. Le curé Belkacem nous haïra sans doute (une telle haine ne s’efface pas d’un claquement de doigts), mais nous serons meilleurs. Des chargés de communication nous obligeront à assister à des modules interdisciplinaires où nous apprendrons que tout se vaut et vice et versa, et que rien n’est important pourvu que ça soit pareil.  Citoyens d’une ère nouvelle, fantassins d’une morale laïque et d’un constructivisme pour les nuls, c’est évident : nous serons meilleurs. Le ciel sera beau. La société sera plus juste. L’homme et la femme, le soleil et la terre, la raison et la bêtise s’uniront enfin dans un même destin séculier, rassemblés par l’esprit épatant du curé Belkacem !

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A propos de Charles Péguy

L’écriture de Péguy est un roulement de tambour. Sa diction s’élève vers un verdict en un mouvement de véridiction. L’intuition sert d’adjuvant à des constats méticuleux. Péguy agence les divinations autour des évidences pour découvrir ce qu’il y a d’humain dans la pensée et découvrir, surtout, découvrir empiriquement, ce qui se trouve au-delà de ce qui, dans la pensée, est humain. Il nuance, s’élève et précise. A mesure que l’oeuvre se dévoile, Péguy est de plus en plus nuancé et de plus en plus haut. Il est de plus en plus précis. Toute son oeuvre est un roulement de tambour mystique. Toute sa vie une annonce.
Et cette annonce n’aurait pas pu être autrement. Le tambour n’aurait pas supporté un autre roulement.

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Notre affaire Dreyfus

Kerviel n’est pas seulement un individu, ce n’est pas seulement un procès, ce n’est pas seulement la Société Générale ou cinq milliards d’euros. Kerviel, c’est un système. C’est un symbole. C’est la vérité recouverte qui tout d’un coup jaillit et cristallise autour d’un homme, dans un seul homme, par lui, une seule histoire, qui tout d’un coup s’incarne comme on dit d’un esprit qu’il a pris forme humaine. Kerviel ne s’appartient plus, si tant est qu’on puisse s’appartenir. Ça a été lui, ce jour-là, et ça aurait pu en être un autre, un autre jour, mais il y aurait forcément eu un visage un jour, il y aurait forcément eu quelqu’un ou quelque chose ; la Vérité triomphe toujours.

Qui ne sait pas que Kerviel participe à un système plus grand que lui ? Qui peut croire qu’un seul homme a détourné plusieurs milliards pendant plusieurs années sans que personne ne le remarque jamais ? La Justice, en tranchant en faveur de la Société Générale, a tourné le dos à la Vérité. Elle a choisi son camp, qui n’était pas celui des justes. Elle a choisi le camp de la spéculation, qui n’est pas celui du travail. Elle a choisi le camp de la finance, qui n’est pas celui de l’économie. Elle a choisi le camp de quelques uns en sacrifiant celui-là qui ce jour-là, pour cette raison, a représenté tous les autres. Elle l’a sacrifié comme elle nous aurait sacrifiés, et comme elle aurait sacrifié n’importe qui pourvu que la Vérité n’éclate pas, qu’elle ne soit pas dite, qu’elle ne soit pas comprise.

Et la Vérité, immédiatement, évidemment, a éclaté, elle ne fut pas dite mais elle fut comprise, et elle fut comprise parce qu’elle n’était pas dite.

On croyait l’affaire enterrée. Kerviel avait été condamné. Kerviel, barbu, avait marché jusqu’à Rome. Le trader s’était repenti, sans cesser de clamer ce qui pour tout le monde semblait une évidence. L’évidence même. Pour tout le monde, sauf pour les juges et pour les banques. Pour tout le monde sauf pour ceux-là qui s’étaient élevés (croyaient-ils) “au-dessus” du monde. Kerviel n’avait été qu’un rouage dans une machine formidablement grosse qui échappait à l’entendement, et qui échappait à l’appareil judiciaire parce qu’elle était formidablement grosse, mais qui n’échapperait pas à la Vérité. Personne, ni rien, n’échappe à la Vérité.

La commandante de police Nathalie Le Roy, chargée de l’enquête en 2008, a présenté cette semaine à Mediapart la preuve que plusieurs dirigeants de la banque étaient au courant des positions prises par Jérôme Kerviel.

« J’ai eu le sentiment puis la certitude que la hiérarchie de Jérôme Kerviel ne pouvait ignorer les positions prises par ce dernier, aurait déclaré Nathalie Le Roy. Je ne me suis jamais manifestée pour ne pas interférer dans le cours de la justice, mais j’avoue que ma convocation aujourd’hui m’apporte un soulagement. Je me suis très longtemps remise en question ».

C’est cela, la Vérité, exactement cela, Nathalie, parfaitement cela : c’est un sentiment avant d’être une certitude, et c’est une certitude qui se transforme en soulagement. La voilà, Sainte Nathalie ! Voici la bouche qu’a choisie la Vérité pour remettre les choses dans l’ordre et la main qui sera la sienne à présent que l’injustice a œuvré.

Nathalie Le Roy ne blanchira pas Jérôme Kerviel, personne ne le blanchira, ce n’est pas la question. Nathalie Le Roy, en revanche, montrera qu’autour du rouage il y en avait d’autres, et que ces rouages formaient une machine, une machinerie, une machination. Les machinistes ont cru que leur machine pourrait disparaître derrière un seul rouage, car l’appareil judiciaire semblait cautionner la théorie du bouc-émissaire. Les machinistes ont cru que la Justice tairait la Vérité, et que leur machine pourrait continuer de fonctionner en dépit de toute Justice et à défaut de toute Vérité.

Les Banques ne sont pas honnêtes. L’économie financière n’est pas honnête. Qu’elles payent des amendes, ce n’est pas la question. Une seule chose est importante. Une seule chose microscopique mais fondamentale, inaliénable, est importante : la Vérité et la Justice, à la fin, triomphent. Et à la fin, la Raison a raison. Kerviel n’aura pas été un bouc-émissaire, mais le messager malgré lui de ce que nous savions déjà : le visage historique d’une révélation.

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Besoin d’argile

J’ai vu les mains quand j’ai vu ce que les mains ont fait. J’ai vu les pieds en voyant les traces qu’ils y avaient laissées. J’ai entendu leur silence parce que le silence n’a jamais changé.

J’ai eu le privilège d’entrer dans la Grotte des Trois Frères. J’ai marché parmi des crânes ayant appartenu à des ours plus grands que des éléphants, leurs canines comme des poignards orientaux. J’ai rampé dans la boue jusqu’à la chapelle des deux fauves accouplés.

Les Bisons furent accouchés par des hommes qui priaient en déchirant leurs ventres sur des parois sans fleurs.
Les sculpteurs ont délogé les idoles du lieu où elles se trouvaient, — flammes vivantes dans la pierre !

Les Bisons sont comme ils ont toujours été. Lorsque l’univers n’existait pas, ils étaient là déjà et ils attendaient.
Les Bisons m’attendaient (j’avais besoin d’argile).

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Phanères

Les ongles et les cheveux continuent de pousser dans la tombe.
Le cadavre s’enracine.

La fleur sera pour Dieu, le fruit pour ses enfants.

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Ambition

Phacochère avide et spéculatif, l’ambition a réponse à tout. Elle caracole comme un torrent. Au fond de l’eau, elle flotte. Banale bohémienne, elle se veut belle et se sait reine. Elle couche avec des ânes aux crinières d’argent. Elle ne réfléchit pas : le miroir devant elle est un trou sans imagination. Elle voit moins en pensant que c’est mieux. Elle fait mal en jurant que c’est bien.

La vie n’est pas ambitieuse. La vie n’est pas synthétique. La vie ne croit pas qu’il est besoin de mériter la vie, ni que le Temps lui doit quelque chose. Elle n’attend rien, sinon la vie elle-même. Elle est longue et normale. N’en déplaise aux faiseurs de soi, incroyablement longue et normale. L’ambition, elle, ne pisse jamais. On explose quand on ne pisse jamais. Les yeux se ferment, et on explose.

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Rousseau

Rousseau a formé une entreprise qui n’a que trop servi d’exemple lorsqu’il a refusé  à la Vérité le droit d’être vraie et à la Justice celui d’être juste . Une pensée sectaire, politique, nietzschéenne, qui ne reconnaît pas ses torts et ne pardonne rien, sauf à elle-même à qui elle pardonne tout.
Et lorsqu’il a souhaité remplacer l’espérance par l’ambition, la fierté par l’orgueil, la charité par la solidarité.

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Adverbes

Oh, nous devons nous méfier des adverbes !
L’enfer est pavé d’adverbes.
Les mauvais romans en regorgent, mousse inutile et amère. Les sciences sociales en sont corrompues. Les poèmes s’en servent de béquilles, espérant y enfouir un manque congénital.
Les adverbes menacent ce qu’il y a d’intuitif et d’inachevé dans le raisonnement. Ils menacent ce qu’il y a de nécessaire dans ce qui ne comble pas et n’est comblé par rien.
Les utiliser, oui. Mais avec parcimonie. Sans oublier que la Vérité n’a pas besoin d’adverbe.
La Vérité bronze nue dans le jardin dont Adam et Eve ont fui en s’habillant.

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Cyrano et son double

« Comment ! s’était exclamée une de mes voisines, vous n’avez pas vu le Cyrano de Pierre Dux ! » Honteux, j’avais décidé de me rendre le soir même au théâtre. Seulement quand j’arrivai, une rumeur montait : Pierre Dux était malade… On se demandait si Cyrano laisserait jouer Montfleury.

Un ouvreur annonça que Pierre Dux ne viendrait pas. Une protestation envahit le théâtre. « Et l’argent qu’il va falloir rendre ! »
La rumeur devint une fièvre. Raymond Rouleau annonça sous les huées que Pierre Dux serait remplacé par Bernard Noël. Je me pris de sympathie pour ce comédien qui portait sur les épaules la déception de Paris, non pas parce qu’il était mauvais mais parce qu’il n’était pas Pierre Dux. Bernard Noël mentirait à Roxane pendant que Christian usurperait son identité, ou bien Bernard Noël avouerait-il la vérité à Roxane en usurpant l’identité de Pierre Dux ?

Bernard Noël se surpassa ! Christian sur le carreau, mort, Roxane invincible, trompeuse et trompée comme l’amour seul sait être invincible, trompeur et trompé. La scène du balcon me tira des larmes décisives. Je vis Christian être Cyrano, et Cyrano être Christian, Cyrano qui aurait dû être Pierre Dux mais qui était Bernard Noël, et Bernard Noël devenir, peu à peu, Coquelin jouant Cyrano, Cyrano jouant Christian.

« Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire,
D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
C’est justice, et j’approuve au seuil de mon tombeau :
Rostand a du génie et Pierre Dux était beau ! »

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Divi(ni)sé

1 /9 = 0,1111111111111111111111111111111111111111111…
2 /9 = 0,2222222222222222222222222222222222222222222…
3 /9 = 0,3333333333333333333333333333333333333333333…
4 /9 = 0,4444444444444444444444444444444444444444444…
5 /9 = 0,5555555555555555555555555555555555555555555…
6 /9 = 0,6666666666666666666666666666666666666666666…
7 /9 = 0,7777777777777777777777777777777777777777777…
8 /9 = 0,8888888888888888888888888888888888888888888…

Neuf est le plus grand de tous les chiffres. Sous sa coupe, chacun des autres chiffres se répand à l’infini.
Divisé par lui-même, Neuf est divi(ni)sé :

9/9 = 1

La fusion a besoin d’une fission. Neuf est à lui-même un primaire Tsetse.
Face à son double métaphysique, il ne se disperse pas — il se réunit.
Neuf divisé par Neuf, cela donne, non pas le plus petit, mais l’unique. Cela donne l’unique.

Dante a besoin de Virgile pour accéder au Paradis, le Christ du Christophoros de Lycie.

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Rendez-vous

Ailé aléa…
Quand il l’a hélée,
Elle est allée là
Où il se trouvait
(C’était par là-bas) ;
Et elle a hélé
Mais n’était pas là
Où il l’attendait.
Ailé aléa…
Aléa ailé !

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Homère (Péguy, 1912)

Dans le double parvis des deux faces de l’être,
Que d’autres soient Césars de tout ce qui se fait,
Que témoins du paraître et greffiers du connaître,

Que d’autres soient savants de tout ce qui se sait ;
L’aveugle vagabond sera toujours le maître,
Sous tout ce qui se dit, de tout ce qui se tait.”

Charles Péguy — L’aveugle — 1912

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Quelque chose d’absent

“Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente.”

Camille Claudel — Lettre à Auguste Rodin — 1886

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Références

Ce ne sont pas les relations qui comptent mais les références (et l’agencement des références).

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Saint-Pierre

Saint-Pierre a été crucifié le cœur en l’air.

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Prépositions

N’importe qui est lié à n’importe qui ou quoi par une préposition. Les humains, les choses, les idées, les dieux.
Max Jacob : « tout ce qui existe est situé ».

Tu prends un café AVEC moi, AU Café des Trois Cochons, tu vis A Toulouse, tu ne connais pas Paul Dupont qui vit A Strasbourg, donc tu vis SANS Paul Dupont, tu crois EN Dieu et tu dors CHEZ toi.

Ton existence est liée aux autres existences, ainsi qu’aux non-existences, au néant, aux objets, par des prépositions.
Dis-moi quelles prépositions te lient à qui et quoi, quand, où… ; je saurai qui tu es.

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Vengeance

C’est pour se venger qu’on écrit.

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Volonté

Max Jacob : « L’art est une Volonté de s’extérioriser par des moyens choisis ».

Arthur Schopenhauer : « Le monde est ma volonté. »

Gonçalo M. Tavares :
« Dans le fond, chaque vie, dans son ensemble, n’est rien d’autre qu’un style littéraire. […]
Qu’est-ce qu’un jour sinon un jeu de dés entre la Volonté et la matière ? […]
La vie est remarquable et minutieuse,
mais rétives aux explications. […]
Et quand la vie est authentique, seule la Volonté importe. […]
L’érudit est-il un analphabète de la Volonté ? »

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