La question de Dieu

Toutes les grandes oeuvres parlent de Dieu ou de l’absence de Dieu. C’est le propre de l’art. Sinon il s’agit de divertissement, de technique, de raffinement, et ça peut être très bien, très divertissant, technique, raffiné, mais ça n’est pas de l’art.
L’art pose obligatoirement, forcément, nécessairement, absolument, essentiellement la question de Dieu.

PS : voir à ce sujet George Steiner, Le Sens du sens. Présences réelles (Vrin, 1988)

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Ethnocentrisme

Si c’est vrai qu’il existe dans l’Univers une autre planète habitée, alors je suis sûr qu’il y a là-bas au moins un ou deux Français.

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La Vérité est à chacun

La Vérité n’est pas ce qui sépare mais ce qui unit. Elle est ce qui rassemble. Elle est la Vérité. C’est pourquoi il est très dangereux de dire : “A chacun sa vérité”.
Il faudrait dire : “La Vérité est à chacun.”

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Les portes de l’été

Lorsqu’en juin les trottoirs de Toulouse ont été brûlés par le soleil du jour précédent, quand la nuit wisigothique y a collé sa face noire et froide comme de l’eau, cela libère, entre six et huit heures du matin, un parfum qui est celui de mon enfance. Je savais alors que l’école fermerait bientôt et que je partirais dans les Corbières m’égratigner les genoux avec mes cousins, chercher le trésor oublié de Pépita, la veuve du croquemort, nous baigner dans un trou d’eau dont nous étions les seuls à connaître l’existence, escalader Montahut et le Col du Poteau,  guetter les sangliers à la tombée de la nuit, nous gaver de biscuits au vin, de dents de loup, de figues et de glaces à la menthe au lait, tailler des cannes dans des noisetiers, grimper sur les branches des chênes verts et des micocouliers, et jouer aux cartes, les jours de pluie, éclairés par le vacillement amical et sec d’une lampe à pétrole.

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La mère de Socrate

Socrate était le fils d’une Pélasge. Elle mêlait au feu de la maison des aromates, des fleurs et de la résine de cèdre blanc. Elle murmurait des mots sans alphabet, incantations,  formules héliotropiques. Au-dessus de son lit elle avait accroché une houssine d’olivier. Thaumaturge ordinaire, Phénarété (l’accoucheuse) était la descendante d’une abeille. Socrate a grandi dans le bas-ventre du langage.

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Auvergne

Sylves de sapins noirs sous la narine des volcans. Région impraticable, hasardée, troupière, chevelue de nuées hydrocéphales. La lumière abrasée et tenue dégouline en lave organique. C’est un pays de magiciens et de bergers. Il y a de la rosée dans la pierre, une verticalité.

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Liberté

Si j’exerce ma liberté, je m’enchaîne à quelque chose, à quelqu’un, je choisis un destin. Aussitôt que je l’ai exercée, je ne possède plus ma liberté. Je me possède, mais je ne la possède plus, elle.
La liberté est un don à usage unique.
Pour qu’un homme soit libre, il faut qu’il n’ait pas choisi de destin. En ce sens, la liberté procède d’une forme de lâcheté. Ou de bêtise, ce qui revient au même. L’âne de Buridan reste libre, c’est pour cela qu’il meurt.

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Alibi

Les alibis n’auront bientôt plus besoin de criminels pour commettre leurs forfaits.

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L’amoureux

Le monde existe en même temps que toi et au même endroit.
Donc il s’en ira si tu t’en vas.
Il ne te suivra pas plus qu’il ne se confondra avec ton absence.
Il ne se transformera pas, ni ne disparaîtra.
Il s’en ira.
Le monde s’en ira si tu t’en vas.

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Perspective

Je suis heureux mais les drames viendront. Nul doute, les drames viendront.

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Ecrire au presque présent

Les lieux, les monuments, la technologie, les équilibres et les déséquilibres, les préoccupations, les clivages, les pratiques médicales et les modes vestimentaires sont exactement les mêmes que dans le présent.

Les noms des personnes vivantes, en revanche, sont des noms qu’on ne connaît pas. Ce ne sont pas des pseudonymes utilisés pour désigner ceux qui existeraient dans le présent, mais des noms authentiques de protagonistes et de personnages dont l’existence n’a lieu ou n’a eu lieu que dans le roman écrit au presque-présent .

Autre particularité importante : les protagonistes ne connaissent pas les personnes célèbres du présent. En revanche, ils connaissent celles du passé. Platon, Attila, Voltaire, Clemenceau et Hitler existent à la fois dans le présent et le presque-présent. La réalité réelle et la réalité romancée partagent ainsi le même système de références aux personnes et aux événements du passé, et les mêmes contraintes à l’égard de ces références.

Des exceptions sont acceptées pour les êtres qui existent en chair et en os dans le présent, et qui pourront agir ou être mentionnés dans le presque-présent à la seule condition d’être suffisamment éloignés de l’action pour ne pas jouer de rôle décisif ni pouvoir en jouer un. Ils seront dans ce cas la représentation d’eux-mêmes, et non pas eux-mêmes directement. Un patron d’entreprise deviendra le patronat, un chanteur deviendra la chanson, etc. Si l’auteur veut donner de la chair et des os à un patron, à un chanteur, etc., s’il souhaite en faire un personnage crédible, et pour cela sortir des clichés, il devra le créer de toutes pièces, et lui donner un nom qui n’est le nom de personne et qui ne ressemble au nom de personne, en tout cas au nom d’aucun patron, chanteur, etc.

Le récit est rapporté au passé, et l’action a lieu dans ce qui semble être l’avenir, étant donné par exemple que le Président de la République porte un nom inconnu, mais un avenir très proche, puisque l’état de la technologie, de la mode, etc., sont exactement les mêmes que dans le présent.

Si l’auteur doit se mettre en scène, que son narrateur quitte le présent et habite entièrement le presque présent. Il ne doit pas essayer d’être un pont entre les deux, ni de se situer uniquement dans le présent.  Ces deux erreurs le conduiraient sans aucun doute à des échecs qui l’obligeraient à reprendre depuis le début. Il aurait travaillé pour rien.

Le recours au presque-présent confère une grande liberté à l’auteur, à qui il permet de parler de sa propre époque sans évoquer ceux qui comptent (ou croient compter), et qui ne sont pas plus ambitieux et communs, butors, crétins, fascinants, spécieux et géniaux, pas plus humains en somme, que ne le sont les protagonistes d’un roman. Parce qu’il arrive que le mot soit plus humain que la chose, autant créer des personnages qui ne sont faits que de mots. Les biographies de ceux qui comptent (ou croient compter) dans la réalité réelle, et le fait qu’ils existent et voudraient, ou ne voudraient pas, qu’on parle d’eux de telle ou telle façon, pourraient contraindre la narration ou en polluer la réception. Le recours au presque-présent permet à l’auteur de déjouer cette contrainte sans verser dans la science fiction, le roman d’anticipation, ou faire comme ces écrivains qui prétendent analyser le présent alors que l’action de leur roman se situe quarante ans plus tôt.

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Sans titre

Les gars zélés
Du KGB
Sont casés près
Des cages et
Des Ka zébrées

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Figure sans proue

Notes pour une héroïne :
Hanches larges, le dessin lent de Jeanne Hébuterne, lueur diaphane sous un front de sacre. Belle encore, mais perdue, vague, dépensée, contemporaine.
Sexualité de coquillage.
Des élans l’ont secouée autrefois, quelques possibilités, puis ça a été comme pour sa mère: crétins, brochures, RTT, religion du ventre. Le cigare insolent de George Sand s’est éteint dans le tambour d’une machine à laver… Adieu, Ysé.
Un matin elle a découpé sa voisine en morceaux.

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Distinction

Bourdieu, ce pitre.

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Grandiloquence

Il y a une violence sacrificielle dans le mouvement qui permet au mot de remplacer la chose.
En le nommant, Adam a sacrifié l’agneau.

“[La violence] est, tout comme le narcissisme et de manière générale la grandiloquence, une sorte de tribut à payer contre l’octroi de la capacité humaine de représentation du réel.”

Clément Rosset, Le Réel. Traité de l’idiotie, 1977/2004, p. 139

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Dernier vice

C’est toujours la faute de l’orgueil.

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Guy Novès, dresseur de rhinocéros

Accroupi sur la touche, sous le vent, la pluie, parfois la neige — jamais un sourire / il ne cligne pas des yeux —, mal rasé, comme après deux mois au mitard, Guy Novès porte les mêmes fringues rouges et noires qu’il y a vingt ans. Magistrat (sceptre à trois doigts), sa couronne est un bonnet — pour lui un habit d’apparat.

D’un peuple superstitieux et génial, il n’est bien que sur la touche, dans le vent, la pluie, parfois la neige, accroupi ; il maîtrise ses joueurs comme le pâtre mongol maîtrise ses oiseaux de proie. Les rhinocéros le craignent : l’énorme Servat, le colossal Picamole, le géant Dusautoir dégoulinent de larmes quand Novès, deux fois moins grand, siffle en levant la main.

Le Stade, sous sa houlette, pendant plus de vingt ans, a cherché l’avenir dans des poignées d’herbes séchées.
Oh Guy, tu vas nous manquer.

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Des espérances

Chez les Anciens (Homère, Hésiode), l’espérance est adressée à quelque chose : elpis, elpôrê, elpesthai, eolpa. Même celle qui se trouve dans la jarre de Pandore a une finalité : l’âge d’or, le retour en arrière.
Chez les Grecs, l’espérance est une projection horizontale. C’est un prétexte tragique.

Chez les Chrétiens, elle est intransitive, pur mouvement vers Tout.
Dieu ne sait et ne fait qu’espérer (cf. C. Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu).
L’espérance est une action verticale. C’est une aptitude à la grâce.

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Au temps pour lui

Il faut croire que le temps qu’il fait précède de quelques jours le temps qui passe.
Cela expliquerait pourquoi Monsieur Duruy porte une écharpe et un blouson alors qu’il est en parfaite santé et que la température avoisine les vingt-huit degrés.
Le vent, avant hier, était frais (et Monsieur Duruy n’est pas du genre prévoyant).

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Prométhée

J’ai éprouvé du plaisir mêlé d’une folle inquiétude après avoir rêvé dans un flash, en plein jour, d’une forêt de frênes par la foudre incendiée.

Pourquoi Hésiode est-il si difficile avec Prométhée alors qu’Eschyle lui a tout pardonné ? La différence ici est d’ordre métaphysique. Nous devons faire un choix : Prométhée coupable et justement puni (Hésiode) ou Prométhée innocent et nécessairement sacrifié (Eschyle). De quoi les chaînes sont-elles faites ?

Même question avec la Genèse :
Adam a-t-il condamné la race des hommes ou bien l’a-t-il libérée ? Celle-ci pourra-t-elle être rachetée, et dans ce cas s’approcher de Dieu plus près qu’elle ne l’a encore jamais été ?
Quel rôle essentiel Eve et Pandore ont-elles joué, le fruit et l’écrin ? Nous ont-elles donné un mal pour tester notre capacité au bien, ou enlevé un bien après avoir testé notre capacité au mal ?

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