Question

L’existence est une question formulée par l’existant.
La divinité de l’homme ne se trouve pas dans sa capacité à expliquer le monde mais dans sa capacité à le réunir autour d’une question unique à laquelle il accepte de ne pas répondre et à laquelle, pour autant, il ne renonce pas.

Nous ne sommes rien ; c’est ce que nous cherchons qui est tout.” (Hölderlin)

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Deuil

J’ai rencontré son absence comme un inconnu muet et sans-gêne (Bartleby ?) avec qui il aurait été question désormais d’aller et de venir, de dormir, de manger et de boire.
Les morts sont plus envahissants que les vivants !

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Extrémisme

Au bout de la croyance, il y a le doute ; au-delà la miséricorde et l’héroïsme — les autres.
Au bout de la certitude, il y a la bêtise. A un stade élevé de bêtise, l’autre est invraisemblable.
L’extrémiste doit tuer tout le monde. Dérive rousseauiste. Quand il ne doute de rien (dubito ergo, etc.), “Je” est le meurtrier de l’autre.

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Char, 1943-44

Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté.”

René Char — Feuillets d’Hypnos (dernier fragment) — 1944

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Confession d’un hacker

Je désintègre les piles de données pour que le temple s’effondre à l’heure exacte de son achèvement. Je ne veux pas que l’homme puisse s’unir à un autre homme sans avoir à aimer, tuer ou laver les pieds. Les amandes ne palpitent que si elles ont été décortiquées. Le roi saigne sous la couronne…
Je désincarne ce qui n’est pas incarné. Je combats le signal avec les signaux.
Il faut des yeux à l’alarme.
Pour notre survie, l’altérité doit rester dangereuse et organique — elle doit être vivante !

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Craignez la paix (Brecht, 1949)

« La guerre est finie, craignez la paix. […]
Dieu t’a fait un sexe, et toi, qu’est-ce que tu fais ? »

Bertolt Brecht — Le Cercle de craie caucasien — 1949

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Douze transformations

Les flux, le froid, l’effluve envenimé
Du soir, brûlants vertiges de vacances
D’hiver, tourmentaient la nuit d’Irénée.
Le temps a longtemps été en avance.

S’abandonner comme un objet au seuil
De soi-même en renonçant au confort
De la pensée solide. Haïr l’écueil
Lointain… Seul le danger est assez fort !

L’imagination doit stopper, mourir,
Elle a trop pactisé avec l’esprit,
Il faut encor chasser les souvenirs,
Les solutions, tout ce qu’on a appris.

Dans l’idéal spécifique chercher
L’universel ; et dans l’individu
Tous les individus. Enfin, trouver
Comment ne rien chercher — pour n’être plus.

1.
Irénée s’est absenté de lui-même
Autant qu’il a pu. Il s’est transformé
D’abord en épi de blé mûr. Qui sème
Récoltera, qui récolte a semé !

Des vapeurs d’or, des mousses de soleil,
Filtres surexposés, braseros, soirs
Iridescents… Des arbres jaunes veillent
Sur la campagne et tiennent l’encensoir

Dont la fumée dévore une étendue
Qui rougeoie, se ramasse et disparaît
Sous la lèvre inouïe, de plus en plus ;
— hasard précis où l’illusion est vraie !

Dans un élan d’orgueil, l’horizon, net,
Au soleil amarré, lance un ultime
Flambeau sur les épeautres ; la comète
Enflammée lèguera son feu aux cimes !

2.
Irénée, qui n’est plus Irénée, croit
Maintenant être un ostensoir en fer
Très cabossé. Dedans, on entrevoit
Un peu du Paradis et de l’Enfer.

Pour chaque impossibilité d’un Nombre,
La nécessité du Principe. On veut
La lumière, on ne peut résoudre l’ombre.
Ne pas savoir où est Celui qui peut !

La cible de l’ostensoir est visée
Par le ciel, qui se projette en dedans
Tout entier, d’un seul coup ! L’éternité
Aura un jour le dessus ; et l’instant

N’a qu’à bien se tenir, là, à sa place,
Réduit où il n’est plus qu’un animal
Verdâtre et lâche, enragé, un rapace
Dont le bec est becqueté par le mal !

3.
Irénée a tout été, tout connu,
Du moins le pense-t-il, car désormais
Il parcourt un livre sombre et cornu
Ecrit par un prophète qui jamais

Autrefois n’avait daigné partager
Le fruit sacré du savoir recueilli
Depuis cent dix mille et cent mille années,
Au fil ténu de l’eau — pensées bénies !

Du grimoire s’échappe, par bouffées,
Une vapeur ultraphysique et blonde,
Barrée de fléaux noirs puis aspirée
Comme une âme vers la gorge du monde.

Ce grimoire en bure, c’est Irénée,
Les pages, la peau, le vélin, l’odeur
De musc et de ruisseau, le délié
Des formules antiques. Eclaireur !

4.
Clarté ! Transfuge ! Ses yeux sont les mains
D’un maître chanteur. Le poignard au poing,
Le feu au poignard ! Irénée, demain,
Rançonnera la gloire ! — pour le moins !

Il taillera des éclairs écarlates
Aux écorces dorées des acrostoles ;
— Qui a eu n’aura plus ! Argent, or mat !
Irénée, brabançon, mangeur d’idoles,

Soiffard, gredin et coquillard, s’en va
Par les chemins descendre les repus
D’un coup de lame ! Il ouvre avec fracas
Le sein qui a trop mangé et trop bu !

Surtout, rien ! il ne faut rien vouloir ! Nul
Besoin n’est comblé sans être aussitôt
Assoiffé de lui-même. Les pustules
Arrivent quand on pense être assez beau.

5.
Dans le drap béni d’un paneton blanc,
Irénée, emporté par le langage,
Est devenu le chausson d’un enfant,
Et les enfants, eux seuls, ont tous les âges ;

Les fesses d’un angelot potelé
Blanches et roses, ses mollets, ses joues,
Des fleurs coupées, des compotes, du lait,
Du talc et des coussins, de clairs joujoux,

Tout cela rapproche Irénée d’un ventre
Orbe et fourré de chair élémentaire
Où il rentre — antre, ventre entre les ventres !
Chère chair chérie, chair entre les chaires

Qui, des sanctifications de l’enfance
Où tout est grave et où rien ne s’achève
A fait un drame irrévocable — et lance
A l’avenir un flot constant de sève !

6.
C’est la respiration d’un condamné
A mort, lente et pitoyable oraison,
Qu’est devenu maintenant Irénée.
La cellule tranchée par les rayons

Prend autour de ce corps qui va s’éteindre
Aussitôt que les tambours scelleront
La vérité qu’aucun dieu n’a su peindre
En leurs treize estomacs ablépharons.

Défaire l’ambition et le désir —
A quoi bon emporter de cette vie
Dont on n’emporte pas de souvenir
Ce qui nous a arraché à la vie ?

Cris, fièvres d’enfant, poussière, gerçures,
Urine des prisons, latrines aux bords
Couverts d’excréments… Le supplice dure
Jusqu’à ce qu’on lui préfère la mort.

7.

Irénée va de ce triste infini
A l’infiniment plus écervelé
Corps d’une foule d’un milliard d’amis
Pouvant agir mais ne sachant penser…

Il s’est transformé en démocratie !
Il est la voix de tous — cœur de personne —
La bêtise n’est plus son ennemie
Depuis qu’on peut voter par téléphone.

« Libérez-le ! Libérez Barabbas ! »
Hurle Irénée avec tout son grand corps
Qui est tout sauf une âme. C’est la passe
Aux poissons où nagent les peuples morts

Et où les idées sont de longs serpents
Hérissonnés d’échardes vénéneuses,
Sur les langues desquels poussent des dents
Violettes, inassouvies et hideuses.

8.
Devant lui, un sexe comme une fleur
S’entrouvre, incandescent et parfumé,
Dont le plaisir exige la douleur.
Irénée s’en va expérimenter

Un événement qui n’aura de bouche
Et d’yeux que lorsqu’il aura bâillonné
Sa bouche et ses yeux. Les yeux et la bouche
Ouvriront leurs mains pour voir et parler !

C’est soi, soi ! soi ! toujours soi ! et c’est lui
Pourtant, toujours l’autre qui n’est pas soi,
Miroir où Irénée penche et s’appuie
Comme à un crucifix sans Christ en croix ;

Il lèche son nombril, défiguré
Par l’attraction d’un désir sans remord,
Insatisfait car il a désiré
Un sexe ouvert, vide, temporel, mort !

9.
Irénée est maintenant un énorme
Animal sans verbe, dont le regard
Flotte derrière lui, protéiforme,
Comme un autre animal venu plus tard.

Epuisé, il porte sur l’encolure
Le signe de l’ami qui l’a nourri
Et le mangera, puisque sa nature
Requiert qu’il soit le repas d’un ami.

Déesse Apis ! Veau d’or ! Grand sacrifice !
Cris innocents des bêtes désignées
Pour endosser les péchés et les vices
Des hommes n’ayant pu se résigner.

Le bouc-émissaire a tout pardonné
A son bourreau aussitôt que la lame
A plongé dans son flanc pour y trouver
Le souvenir mythique d’Abraham !

10.
Irénée plante ses pieds dans un sol
A l’intérieur duquel il prend racine
Et décarcasse de bleues alvéoles,
— venin solide, écœurantes glycines !

Ses bras sont massacrés par milles branches
Qui jaillissent de son dos et son ventre,
Lui percent des trous affreux sur les hanches
Et détruisent son cerveau par le centre.

Irénée, quand s’achève le supplice,
Est un cyclope fixe et végétal,
Un cèdre du Liban dont le complice
Oiseau émet un couplet radical.

Tout est mouillé, tout est vif et vivant
Dans cet ange immobile aux ailes vertes
Qui le soir est penché comme un servant
D’autel venu sucer l’hostie inerte.

11.
A la pierre ! Au marbre ! A la forme intacte !
Fractures ! Substances ! Combinaisons !
Le marteau de Michel-Ange en contact
Avec le feu donne au feu la raison !

L’Ange, seul Italien qui fut antique,
Réconciliant l’Occident et la Grèce,
C’est lui, c’est Irénée, sculpteur épique,
Le messager du Christ et des déesses !

Sa Rondanini, dans un mouvement
De foudre, découvre le ténébreux
Mystère dissimulé dans le sang
Des atomes et la cuisse des dieux !

Il comprend : la lumière a une voix,
Elle a des mains, un cœur, elle a un nom,
Elle rassemblera comme autrefois,
Un jour, bientôt, la flamme et le tison !

12.
La lumière, en plus d’une intensité,
Est le lieu d’une impulsion, a un poids,
Elle est symbole, vecteur, densité ;
Elle est le Seigneur Christ après la croix,

Zeus en larmes sur le sein d’Athéna ;
Elle est tout l’univers et son contraire
Ce qui existe et qui n’existe pas,
Atome, planète, interstellaire

Et insécable vérité présente
Partout et de tout temps, en tout, toujours,
— secret final, Monade bienfaisante !
La chaux et le feu, l’étoffe du jour !

Irénée est le poumon du volcan
Par lequel l’univers a inspiré
Alors qu’il était encor un enfant
Par lui seul entrepris et accouché.

***

La vraie limite a été transposée.
Tout cela, ce rêve, n’est que langage,
Que parole, que symbole ; Irénée
Vivra mille ans et l’enfance est son âge.

Le rythme a fondu, la phrase a parlé ;
Tout parle ! Tout parlera ! Préscience
D’un univers où ce qui fut créé
Résistera aux chocs : résilience…

Mystiques détours de l’esprit au bord
Du cœur et du cœur autour du cerveau,
Pour que soient accouplés l’âme et le corps
Et que brûle le feu dans le tombeau !

Ses yeux ouverts comme des fruits l’été
En garde à la limite de lui-même,
Irénée est maintenant éveillé
Absolument. Il n’est plus qu’un poème !

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Soleil tragique (Camus, 1944)

« …j’ai hâte de trouver ce pays où le soleil tue les questions. […]
…j’imagine avec délices cet autre pays où l’été écrase tout, où les pluies d’hiver noient les villes et où, enfin, les choses sont ce qu’elles sont. »

Albert Camus — Le malentendu — 1944

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Le village des savants (Weil, 1942)

« [Le village des savants], comme tous les autres villages, est fait d’humanité moyenne, avec quelques écarts vers le haut et vers le bas. Il a des traits singuliers ; ainsi le fait d’être périodiquement bouleversé par les changements de mode ; tous les dix ans à peu près une génération nouvelle s’y enthousiasme pour de nouvelles opinions. Comme ailleurs, la lutte des générations et des personnes y produit à chaque moment une opinion moyenne. L’état de la science à un moment donné n’est pas autre chose ; c’est l’opinion moyenne dans le village des savants. Cette opinion, il est vrai, s’appuie sur des expériences ; mais il s’agit toujours d’expériences exécutées dans ce village, sans aucun contrôle extérieur, avec des appareils coûteux et compliqués qui ne se trouvent que là ; expériences préparées, recommencées, rectifiées par les seuls habitants du village, et surtout interprétées par eux seuls […]. Il n’est donc pas vrai que la science soit une espèce d’oracle surnaturel, source de sentences différentes, certes, d’année en année, mais nécessairement de plus en plus sages. Car c’est ainsi qu’on se la représente communément aujourd’hui, et l’ivresse que nous éprouvons à crier : « La Science dit que… » n’est même pas refroidie par la certitude qu’elle ne le dira plus dans cinq ans. On croirait – à cet égard comme à plusieurs autres – que l’actualité a pour nous valeur d’éternité. Valéry lui‑même a parlé plus d’une fois de la science conformément à la superstition commune. Quant aux savants, ils sont, bien entendu, les premiers à faire passer leurs propres opinions pour des sentences dont ils ne seraient pas responsables, dont ils n’auraient à rendre aucun compte, émanées d’un oracle. Cette prétention n’est pas tolérable, car elle n’est pas légitime. Il n’y a aucun oracle, mais seulement les opinions des savants, lesquels sont des hommes. »

Simone Weil — A propos de la théorie des quanta — 1942

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Hôpital

Echeveau de procédures. Héroïsme vascularisé.
Les porte-manteaux à roulettes auxquels sont suspendues des poches de liquides jaunes, violets ou transparents suivent les malades comme des chiens de garde.
Evaluations, bilans, chiffres, courbes — algèbre de la vie, mystère de la sonde et de l’avalanche ;
—  les crocs du sorcier en blouse blanche.

Les bénévoles  sont plus indispensables encore que ne le sont le personnel et le matériel (c’est d’abord l’âme qu’on vient soigner et l’âme a besoin de charité).
Le métier difficile des médecins et des infirmières : réconcilier le malade et l’avenir. Si le miracle ne vient pas, prévenir les proches sans pleurer. Prodiges ordinaires. Les sourires gênés des femmes de ménage… Stupeur muette. Compassion.

La cafétéria : cappuccino, sandwichs, salades, cendriers remplis de mégots et de seringues.
Les hélicoptères aux ventres pleins de tragédies secouent le disque du soleil. Même les anges s’accrochent à des perfusions.
La pénombre dégringole parfois à midi. Le jour est soulevé en pleine nuit par le cri d’un nouveau-né.

Vacillement faible mais persistant d’une bougie, possibilité de Dieu, éventualité de Rien. Hélas, la vie n’est pas mieux que la vie. La faille ne peut être comblée.
Les chirurgiens lancent des ponts aussi loin que possible mais la faille ne peut être comblée.

La souffrance oblige à la théologie. A ceux qui ne croient pas elle apprend l’espérance ; aux autres le sentiment d’avoir été abandonné.
Inquiet pour son peuple, Moïse a frappé deux fois sur le rocher.
Le Christ, fils de Dieu, Dieu lui-même, incarné, humain, fragile, au bout de la souffrance, a crié : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?

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Debout, à haute voix

J’ai relu mes classiques — debout, à haute voix.
Le corps en équilibre, je pouvais fuir, sauter, m’allonger, mais je n’avais pas encore fui ou sauté. Je ne m’étais pas encore allongé.
Il paraît que Jacques Brel écrivait ses chansons debout.
Place des Vosges, dans la maison de Victor Hugo, une écritoire est présentée où le poète (dont André Gide disait qu’hélas il avait été le plus grand) écrivait — debout, à haute voix.

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Engrammes

En neurophysiologie, on appelle les traces laissées dans le cerveau par les intuitions : “engrammes”. Ces traces existent. Je veux dire qu’elles existent réellement. On ne peut pas les déchiffrer, mais il est possible de les observer grâce à des appareils.
L’écriture est un de ces appareils. Ecrire permet de localiser l’expérience métaphysique sans la brusquer, et de lui présenter, comme à une source de lumière, un négatif.
L’écriture est un IRM — topographie des intuitions. J’ai pensé, j’ai formulé et j’ai enregistré. Une fois l’intuition objectivée, il a suffi de développer le négatif. C’est affaire de technique : un coup de main à prendre. La qualité d’un poème dépend moins du procédé de révélation qu’elle ne dépend de ce qui a précédé la chambre noire : volonté, vitesse, intensité, obturation, sensibilité.
Seule l’intuition compte, le reste est un résultat.
L’existence est une représentation de ce qui existait déjà.

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Tous les Français écrivent un livre

Tous les Français écrivent un livre. Il y a des manuscrits dans toute la France, les commodes, les armoires, dans les bureaux d’architecte, les cabinets des médecins, les chambres d’étudiant, sous les lits des banquiers, cachés dans les culottes — comme des larmes. Partout, une ambition essaye de rugir, féérie plagiaire, prurits d’immortalité, enculages en Kansas… Il n’y a qu’à voir l’accumulation des manuscrits chez les éditeurs — du travail pour mille ans, à éplucher ces nombrils !

La NRF croule sous la demande : demande d’exister. C’est le secours littéraire, ONG pour bourgeois. Les gens font des relances au téléphone : ils veulent savoir pour quand sont prévues la gloire et les annuités. Les éditeurs travaillent pour dénicher des jonquilles dans la sciure. Et pour vendre. Pour corriger. Les manuscrits qu’ils refusent sont envoyés au pilori (mauvaises braises, grandes flammes !).

Il y a des éditeurs qui font leur beurre là-dessus : « à compte d’auteur », ils s’appellent. Ceux-là proposent au poète de payer pour être génial : distribution garantie, émissions télévisées, etc. Le poète signe et boit du champagne. Il émet un chèque sans le dire à personne : trois mille euros, adieu veau, vache, vacances ! Il fluctue sa copine sans l’avertir pour le Codevi. Il tente la levrette, mais elle lui signifie qu’il ne faut pas exagérer. Ça attendra le Goncourt. Et puis, les illusions se perdent : les émissions ne viennent jamais. L’éditeur a changé de numéro de téléphone. Le gars joue les princes : ce qu’il a écrit était en avance, trop percutant. Il pense qu’ils vont se rendre compte. « Après tout, pense-t-il, René Char a publié à compte d’auteur avant que son Acquis par la conscience ne tombe entre les mains d’Eluard. » Mais le Salon du livre passe et il n’est pas invité. Eluard, mort, ne téléphonera jamais. Il ne reste qu’à mentir sur les chiffres, sans trop en faire : « J’en ai vendu mille… ». Même les mensonges ne bandent pas. Les éditeurs à compte d’auteur se nourrissent de la vanité. Ils sont payés par la vanité. Pour les autres, la situation est difficile : tablettes numériques, traductions à gros tirages, agents littéraires… Eux ils la rémunèrent, la vanité. Il y a tellement de manuscrits dans leurs remises qu’ils ne savent plus comment s’en tirer. Le Minotaure erre dans un labyrinthe de solutions de vente ; Ariane a ligoté Thésée. Nouvelle colère, orgueil pacifiste, cynique… Tout le monde écrit, personne ne lit.

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Ecriture scientifique

L’écriture scientifique est froide et tranchante comme un poignard hollandais. Elle fend et ne plie jamais, souple pourtant — mais radicale. Exercice poétique qui consiste à extraire beaucoup d’espace d’un peu de temps.
Ce qu’il y a d’encombrant, ce sont les notes de bas de page. Pas de notes de bas de page dans Platon ou dans Pascal. Aucune chiure dans la marge. La Vérité bronze nue dans le jardin dont Adam et Eve ont fui en s’habillant.

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Education

Je suis resté dans les buissons du cours primaire en apprenant par cœur à ne plus posséder ce cœur que j’avais.
J’aurais voulu montrer à mes professeurs comment une plaie avait séparé chez moi la volonté du désir d’être aimé.

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Extension du domaine de la périphérie

Les téléphones devinrent des ordinateurs, les ordinateurs des télévisions, les maisons des ordinateurs. Tout se connecta à Internet. Les mailles du filet se resserrèrent. On était connectés partout.

Les campagnes finirent de se vider et les villes, connectées, se rassemblèrent en une surface temporelle homogène dont la périphérie était partout et le centre nulle part.

Au commencement était le Verbe ; à la fin : le smiley.

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L’ordinateur ne résoudra rien

Je me souviens de mon père armé de ce carton qu’il serrait près de son genou comme une solution.
« C’est un ordinateur » dit-il en croyant me rassurer.
Il installa l’objet près d’une fenêtre et le brancha. L’écran s’ouvrit sur une fausse prairie. Mon père disposa devant la machine un fauteuil en simili cuir dodu, confortable, que quatre roulettes  finissaient de rendre insaisissable ; puis m’expliqua qu’il s’agissait d’un “super-calculateur”. D’abord respectueux, je m’assis et formulai sur le clavier : Un divisé par Neuf. 0,11111112.
« C’est faux, constatai-je.
— Impossible ! s’insurgea mon père.
— Cette machine n’est pas mieux qu’un être humain.
— Si l’ordinateur le dit, c’est que c’est vrai ! »
Hypocrisie, simulation, imposture, mensonge, artifice, canular, bourrage, lâcheté, pesanteur, fiction, sophisme, infidélité, trahison : 0,1111111… Deux !
Je compris que l’ordinateur ne résoudrait rien.
« Tu vas pas chipoter, conclut mon père, c’est à peu près ça, non ?
— A dieu près » rectifiai-je.

Le monde changea d’abord en douceur. Les enfants n’apprirent bientôt plus à tracer le fragile dessin des mots. Désormais, on « tapait » les mots. On les « frappait ». Jadis statuaire, le scribe travaillerait à la chaîne. Même ça, il avait fallu qu’on le taylorisât. Alors que chaque écriture avait autrefois eu son penchant, nous en avions fait une activité poujadiste et divertissante. Du principe, un protocole.

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Mémoire juive

Chez les Juifs, la vie éternelle est dans le souvenir car le messie n’est pas venu. Les âmes des morts vivent dans le cœur des vivants. Si l’on sait cela, on a compris La Recherche (judaïquement, Proust a atteint le paradis). Et l’on a compris pourquoi chaque Juif a autour du cœur une grappe vivante de paires de chaussures et de lunettes brisées.

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Paradoxe sorite

Le nom de « tas » attribué à un ensemble de grains amassés est à la fois un qualificatif non-quantifiable et une quantité inqualifiable. Rien n’y est marginal, tout y est granulaire.
J’ai beau vouloir instiller du quantitatif dans du qualitatif et tartiner le quantitatif de qualificatif, mon tamis ne différencie rien. J’entasse, je tasse : impossible ! impensable !
Une foule surgit pour le dénombrement de laquelle je n’en suis pas à un individu près.

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Paris

Paris est un orphelinat, vieille toujours et toujours filtrée, mille fois oubliée et ressuscitée, mirifique putain que les taxis labourent, les médailles de baptême abandonnées au clou, l’andouillette, Notre-Dame, la pisse, l’odeur de pisse, le métro, les escrocs de la place du Tertre, les flaques, les libellules de Guimard, les travelos du Bois, les gamins avec leurs casques, les sucettes de Stark, l’ombre géniale de Modigliani, toute cette chienlit, ces noms on ne sait pas de qui, de quoi, les sourires des chevaux et les romans qui flottent dans la Seine, les cadenas aux balustres du Pont des Arts, les joueurs de loto, les filles du Quatorzième.

Le génie de la Bastille vibre comme une flamme  — Thanatos ivre-fou sur un phallus d’éléphant !
Chaque individu a son drapeau, ses couleurs, son ordinateur et son téléphone. Chaque individu est une nation. A Paris, il est d’usage de faire peuple avec soi-même. Les Parisiens se réfugient aux contreforts du Panthéon où ils grignotent les os de leurs ancêtres pendant que l’Histoire s’évade au-dessus d’eux comme un marin. Chacun fait l’autruche à l’intérieur de son nombril et les Parisiens marchent, ainsi pliés en deux, si bien que leurs trous du cul s’observent en chiens de faïence.

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