Effraction

En te saisissant du mot dont j’ai ouvert les fruits,
Lecteur,
Tu auras enfreint la totalité de ma vie.

Posted in Fragments | Leave a comment

Souvenir du 11 septembre

Il faut détester ceux qui disent que la réalité dépasse la fiction. Pour preuves : les armes nucléaires, les cosmonautes, les sous-marins, l’ordinateur, la robotique, Jules Vernes et Isaac Asimov.
C’est de la Volonté que tout provient.

« Le concept du 11 septembre » (Derrida) existait depuis la nuit des temps, mais s’est matérialisé  lorsqu’un deuxième avion est entré dans une deuxième tour. Le doute s’est effacé au profit de la certitude ; les hypothèses ont fusionné. Cet avion nous est rentré dedans à tous. En direct, l’Occident a tendu la deuxième joue. Les avions, qui avaient jusqu’ici servi à rétrécir le monde, s’étaient transformés en missiles qui l’agrandissaient et le divisaient.
A force de l’avoir répété, on avait oublié qu’Icare était tombé.

L’écroulement venait de nos salons, de nos câbles et de nos médias. Finance dégommée. Bulle internet éclatée. L’ennemi dématérialisé. Meurtre immédiat, total, télévisé. AlQaïda participait comme tout le monde à une émission de télé-réalité.

Posted in Variations | Leave a comment

Révocations

L’enfant se déforme autour de la langue, l’adolescent la déforme, le politique s’abrutit parmi ses “éléments”, l’animateur la ridiculise, l’adulte la travestit, les dindes la sucent comme un noyau, les vieux la bégayent, la ruminent, la crachent. Et Camus est mort. Même Muray est crevé. Révocations d’évocations. Le Panthéon est un classeur Excel.
La chair est triste, hélas ! il faudrait réécrire tous les livres.

Posted in Fragments | Leave a comment

Les pèlerins d’Emmaüs

Je vais parfois au musée Jacquemart-André scruter Les pèlerins d’Emmaüs. La toile émet  un vert fluorescent et une ombre d’où la clarté écume. C’est du jaune et c’est de l’orangé, c’est du bleu, du rouge, de l’indigo, c’est du silence. Dans l’ombre, le Christ perd sa matérialité pour gagner en divinité. Impossible de dire si son profil a découpé la lumière ou si la lumière l’a révélé.
Faut-il qu’il y ait l’ombre pour qu’il y ait la clarté ? Laquelle provient, laquelle advient ?

Posted in Variations | Leave a comment

Les Grands Singes

Il y a approximativement deux cent mille ans, un grand singe au crâne hypertrophié râtela un objet – cep de vigne, souche, artefact – et s’écria : « C’est à moi ! »

Ses griffes, qu’il avait redoutables, y laissèrent une trace : la sienne. Déjà un témoignage.

Le singe rangea l’objet près d’un lieu où il décida de passer chaque nuit. Cet endroit s’appropria bientôt son odeur : le grand singe possédait le lieu et le lieu le dépossédait. Il y entreposa les bêtes qu’il avait tuées, les os rongés et les peaux, les dents — preuves de sa patience et de son courage.

Le grand singe urinait toujours sur le même arbre, éloigné : ses excréments l’indisposaient. Quelque chose, en lui, le gênait.

L’endroit où il dormait, en revanche, qui n’était pas en lui mais projeté autour, comme son odeur, le rassurait.

Le grand singe rencontra une femelle et lui proposa de partager son endroit et ses objets à condition qu’elle acceptât de lui donner des enfants capables de les nourrir lorsque la force les aurait abandonné. Car bientôt, la force les abandonnerait. D’ici là, il promit à la femelle de la protéger. « Ce soir, lui dit-il, ce soir je te possèderai. »

D’autres grands singes imitèrent celui dont j’ai parlé : ils dénichèrent un endroit et des objets qu’ils partagèrent avec des femelles en échange des enfants qu’elles leur donnaient.

Les singes étaient devenus des semblables qui se reproduisaient et s’imitaient. (Je te singe. Tu me singes. Il nous singe. Nous les singeons.)

Avant de mourir, l’un d’eux dit à son fils : « Ces objets et cet endroit sont à toi ; tu trouveras une femelle et, avec elle, tu les partageras. » Il inventa la transmission.

Le fils additionna les objets de son père aux objets qu’il possédait déjà et n’eut aucun mal à trouver une guenon calme et féconde.

Non loin de là, un grand singe désira bientôt s’approprier les objets, endroits et femelles d’autres grands singes tout en conservant ceux qu’il possédait déjà. Il n’avait besoin ni de ces endroits ni de ces objets ni de ces femelles, mais l’idée qu’un autre puisse avoir un objet, un endroit ou une femelle qui, peut-être, étaient mieux que les siens, lui était insupportable. Il voulait être celui qui a.

Le besoin céda sa place à la concupiscence.

De la propriété, la hiérarchie : il était préférable de posséder certains endroits, objets et femelles plutôt que d’autres, eux-mêmes préférables à d’autres, etc.

Ce qui était rare était préférable, car il était difficile, tout singe qu’on fût, d’en singer le propriétaire. Ne pas être imité, mais envié : « Richesse » (Richeise).

Dévoré par l’envie de ne pas être imité mais envié, un grand singe ramassa sur le sol un objet et, plutôt que de se l’approprier, le planta dans la gorge de son voisin avant de déclarer que ce que le mort avait possédé serait désormais sa propriété, et que celui qui ne serait pas d’accord subirait le même sort : il n’imiterait plus aucun vivant mais serait forcé d’imiter les morts, c’est-à-dire de ne plus rien posséder.

Les grands singes se mirent à tuer leurs semblables pour une raison qui n’était pas liée à leur survie mais, déjà, au succès.

La violence se généralisa.

Les guenons étaient attirées par les singes qui possédaient des endroits et des objets plus nombreux et préférables, car elles pensaient qu’ils les protègeraient d’autant mieux et que leurs enfants seraient respectés et craints — enviés.

Chaque femelle voulait d’un mâle inimitable.

Un jour, l’un des grands singes, qui était le plus fort, le plus meurtrier, le plus possédant et le plus possessif, décréta qu’il était le chef des autres grands singes, et que tout ce qui leur avait appartenu lui appartiendrait désormais, en échange de quoi il s’engageait à ne pas les tuer et à les protéger. Immédiatement, certains grands singes s’associèrent pour lui tendre un piège et l’assassiner.

Mais celui qui avait organisé l’assassinat déclara ensuite : « C’est moi, maintenant, le chef. Car il vous faut un chef ! »

D’autres grands singes, moins costauds, essayèrent de trouver une alternative à la violence pour s’approprier ce qu’ils désiraient et qu’un autre qu’eux possédait : ils décidèrent d’échanger certains objets, endroits et femelles. On inventa l’économie.

Mais la tentative avait ses limites, car les grands singes voulaient du même objet, du même endroit et de la même femelle : chacun avait le même désir de devenir inimitable. Ainsi, dès lors qu’un grand singe regrettait un échange qu’il avait fait, ou qu’on le lui refusait, le meurtre devenait la seule possibilité pour étancher sa soif.

L’économie n’a rien résolu, cela parce que la circulation des objets n’empêche pas leur hiérarchisation du plus rare au plus commun : du plus inimitable au plus reproductible.

Un grand singe, assez vieux, incapable de se battre, tailla un silex et récupéra le feu sur un arbre frappé par la foudre. Il fit des expériences : quel bois, comment, quand, etc. Plusieurs fois, le feu s’éteignit et le grand singe dut attendre que la foudre tombe à nouveau non loin de là. Grâce à un travail constant, il apprit à maîtriser le feu.

Le même grand singe utilisa le feu pour cuire la viande qu’il digérait ainsi plus facilement. Il ajouta certaines herbes qui lui appartenaient et s’aperçut que, depuis qu’il mangeait de la viande cuite, il était moins malade, plus fort. Ce grand singe décréta que le feu était à lui, mais la saison des orages fit que, bientôt, d’autres grands singes l’imitèrent et acquirent également la maîtrise du feu.

Le grand singe comprit qu’on ne peut pas posséder une idée.

Les idées ne sont pas inimitables.

Puis un soir, ce même grand singe fut tué par un de ses « semblables » qui lui planta un silex taillé dans le cou puis brûla son corps avant de prendre possession de sa femelle et de liquider sa progéniture. Celui qui avait taillé le silex et avait cuit ses aliments fut tué par un silex et brûlé par une idée, la sienne, dont d’autres s’étaient emparés.

Les grands singes décrétèrent alors qu’ils n’appartenaient pas à la Nature, mais qu’au contraire : ils la possédaient. Un rationalisme bestial remplaça dans leurs esprits les hasards de la biocénose.

Les grands singes continuèrent d’évoluer, de moins en moins singes, de plus en plus bêtes. Un jour, l’un d’eux, las de trop de guerres, de sang, pourtant toujours dévoré par l’envie de ne pas être imité, peignit les murs d’une grotte. Il dessina des figures apparues dans son sommeil : corps de cerf, oreilles d’éléphant, griffes de puma, sexe de baleine. Il projeta ainsi un désir qui était désir d’exister et non plus de posséder — désir que le grand singe nomma aussitôt « Volonté ». Il s’aperçut que ce désir et son résultat ne pouvaient être parfaitement ni réduits ni imités : le grand singe pensa qu’il avait trouvé ce qu’était véritablement « la richesse ». Les figures dansaient à la lumière du feu, plus vraies que ce qu’il y avait au dehors de la caverne et dont certains parleurs commençaient à prétendre qu’il s’agissait de la Réalité. Le grand singe pensa que la vérité et la richesse étaient en lui et consacra le reste de sa vie à projeter et à fixer des figures imaginaires sur les parois des grottes dans le but de les traverser.

Quelques années plus tard, quelques minutes, peu importe, les cadavres de leurs frères et de leurs parents éparpillés un peu partout, les grands singes désignèrent l’un des leurs, dont l’oreille était grande et le lobe ventru : un autre manifestement autre.

« C’est ta faute ! crièrent les grands singes en chœur ; C’EST TA FAUTE ! » (Aucun grand singe n’avait déjà crié aussi fort.)

Le bouc émissaire fut égorgé en place publique, et les autres s’apaisèrent. La conscience était née.

Après avoir assassiné celui de leurs semblables qui leur ressemblait le moins, les grands singes vénérèrent cet ancêtre au lobe ventru, car il leur semblait que sa mort avait épargné leurs vies et que, d’une certaine façon, il les avait sauvés. On le représenta sur les parois des cavernes, les yeux et la gorge ouverts ; puis on sacrifia un autre grand singe chaque année, à la lune des semailles, dans l’espoir archaïque que le miracle fût renouvelé.

Posted in Variations | Leave a comment

Aux plis

Le soleil a plié la gravité autour de lui.
Les planètes l’ont réclamée.
La gravité, nécessairement, a choisi.
La Nature s’est mansardée.
Désert : origami de sable et de lumière.
Ornières, failles, etc. — Passage Nord-Ouest.

L’espace et le temps se plient pour rectifier le tir.
Les galaxies se juxtaposent.
Les noms changent d’objets. Les mots ont changé de noms.

Posted in Fragments | Leave a comment

Sainte-Cécile d’Albi

On entre à Sainte-Cécile d’Albi par le flanc. Le portail ressemble à un baldaquin, matelassé d’une dentelle de pierre extrêmement précise, où des apôtres entourent la Vierge et son enfant.

Ce qui ressemble de l’extérieur à un château fort est à l’intérieur un havre de lumière orné et peint de toute part : voûte bleu-roi, nuit céleste et précieuse, pastorale, ciel de lapis-lazuli, d’oxyde de cuivre, pastel et saphir, bleu de France, orné de rinceaux, d’arabesques et de candélabres — spumosités versicolores. Il n’y a pas de nef latérale, ainsi que le veut le style méridional : les chapelles perfusent une nef unique. Des atlantes soutiennent un buffet d’orgue peu profond et très haut, du sommet duquel s’élancent deux licornes en tilleul blanc. Perchés sur les tuyaux, de petits anges s’amusent qu’on imagine plus volontiers jouant Mozart que Bach. Au second plan, deux anges plus âgés soulèvent leurs trompettes au-dessus des angelins.

La cathédrale est séparée en deux par un jubé de pierre aux arceaux si détaillés qu’on jurerait pouvoir les décrocher comme des fleurs. La statuaire polychrome présente des sibylles et des apôtres aux sourires de santons. Le jubé isole l’autel des chanoines.

Si une église est un corps, la lumière sert de sang à ce corps ; opaque et dense dans l’édifice roman, translucide et légère dans l’art gothique — préfiguration d’une société hémophile.

Au fond de la cathédrale, derrière l’autel, le mur est entièrement peint à la détrempe, sûrement par des artistes flamands plutôt que méridionaux. On reconnaît leur style à une sombreur et à une inventivité morbide, brune, étanchée à la bière — Amsterdam et sa halle aux poissons.

Au centre s’ouvre une brèche menant au clocher comme à un cul-de-sac. Les  murs de part et d’autre figurent des centaines de bonshommes réunis dans l’attente du Jugement Dernier. A gauche, à mi-hauteur, les appelés, penauds, calmes comme des vaches sacrées, patientent au-dessous d’une banderole où l’Apocalypse avertit:
« J’ai vu aussi les morts, les grands et les petits, debout devant le trône. On ouvrit des livres, puis encore un autre livre, le livre de la vie. Les morts furent jugés selon ce qu’ils avaient fait, d’après ce qui était écrit dans les livres. »

Chacun des prétendants porte un livre ouvert contre sa poitrine nue, endosseur de ses vertus, et espère que Dieu y apposera une approbation crucifique. Ce qu’il y a eu de meilleur est écrit noir sur blanc, dernier vêtement avant l’Eternité.
Chaque être est soudé à son énoncé comme la torche à la flamme — l’irréfragable et le symbole.

Sur le mur de droite, d’autres prétendants, nus eux aussi, portent des livres mais ne sourient pas, ne prient pas. Ils sortent de leurs tombereaux et s’enchevêtrent en une pagaille de chair molle. Leurs livres sont déchiquetés. A ceux-là, l’enfer est destiné. En voyant ces saints et ces damnés accompagnés de leurs livres, on comprend comment la chair et le discours peuvent être liés en un même ensemble mystique, à la fois réel et infiniment hypothétique (le réel est une hypothèse infinie). Vision lumineuse du lien entre la faillibilité du corps et l’exigence de la pensée. Au centre, deux anges, vêtus de l’aube et de la dalmatique, annoncent au son luisant de leurs clairons la Résurrection et le Jugement.

A gauche, au-dessus du Purgatoire, le Paradis n’est pas une île exotique parsemée de palmiers, mais une rangée d’êtres humains patients et pauvres, certains rois, d’autres empereurs, les quatre ordres mendiants et les apôtres auréolés. Le paradis n’est fait que de chair et d’énoncé, tandis que de larges nuées traversent son pendant, à droite du chœur, au-dessus des damnés, comme pour accuser ceux qui ont cru que le ciel serait vide de l’avoir, par là même, vidé.

Enfin, de part et d’autre de l’autel, loin des anges et des saints, mugit l’enfer dantesque : fournaises, écorchements, lézards venimeux, masques enchantés. Six des sept péchés capitaux sont représentés. Seuls les Paresseux ne s’y trouvent pas. Les orgueilleux sont attachés à des roues, nombrils dégringolant aux ventres des montagnes. Les envieux hennissent dans des fleuves d’eau glacée. Le démon Baalberith et ses milices fourchues dépècent les coléreux. Les avares mijotent dans des chaudrons d’or. Les gloutons mangent des charognes, tandis que des monstres à plumes d’oiseaux s’affairent, cornes de buffles, langues de caméléon, désarticulés — sbires de Mammon ! Enfin, les luxurieux, qui n’ont pas d’imagination, sont livrés à un puits en flammes, comme si le diable, à leur endroit, n’avait pas daigné faire preuve de créativité, les confiant seulement au régal d’Asmodée.

(Sûrement le grand Bosch a-t-il été à Albi avant de peindre son triptyque. Les dates correspondent.)

La représentation est pleine d’espoir, car le Paradis est plus peuplé que l’enfer. Donner plus de place au Paradis fut un choix conscient de la part des peintres et une contrainte qui en dit long à leur sujet. Dire le Beau et le Vrai est moins facile que de dire l’affreux et la duplicité.

Il y a eu une partie centrale au Jugement, détruite à la fin du dix-septième siècle par un archevêque au nom loufoque et remplacée par cette ouverture vers un cul-de-sac. Le mur en question figurait le Christ et Saint-Michel, qui n’étaient ni du côté des bons ni de celui des mauvais mais au centre éclairé du Jugement Dernier. A leurs pieds avaient été représentés les Paresseux.

La modernité a enlevé le Juge du Jugement et la Paresse des péchés.

Posted in Variations | Leave a comment

Orgues

Les orgues sont littéraires. Le poète Tristan Tzara, par exemple, est un orgue.

Toulouse a la particularité d’avoir dans ses églises des orgues de factures allemandes, italiennes et françaises ;
Il n’y manque que l’orgue espagnol à chamades, comme si nous n’avions rien désiré qui eût le souffle court et horizontal.

Posted in Fragments | Leave a comment

La Division par Neuf

La maîtresse nous demanda de sortir nos cahiers. « Assez additionné, dit-elle, trop soustrait, maintenant nous allons diviser ».
Elle nous expliqua les parts de tarte, les quartiers de pomme, etc. ; on pouvait couper en plusieurs morceaux. Puis elle nous montra comment il fallait s’y prendre. Il suffisait d’y aller carrément. J’ai toujours eu un côté boucher. Soutine, j’aïkoute. Je suis un détaillant.

« Maintenant, dit la maîtresse, effectuez une division de deux par neuf. Attention, il y a un piège ! »
Je m’aperçus que le résultat s’étendait, s’étendait…

2/9 = 0,2222222222222222222222222222222222222222222222222222222222

Ce fut la première fois que j’expérimentais l’infini. L’exercice de ma Volonté avait donc une limite et sa limite était sans borne. Je n’écoutai plus la maîtresse, et posai d’autres divisions.

1 /9 = 0,1111111111111111111111111111111111111111111… (jusqu’à ?)
2 /9 = 0,222222222222222222222222222222222… (jusqu’à ?)
3 /9 = 0,333333333333333333333333333333333… (jusqu’à ?)
4 /9 = 0,444444444444444444444444444444444… (jusqu’à ?)
5 /9 = 0,5555555555555555555555555555555555555… (jusqu’à ?)
6 /9 = 0,666666666666666666666666666666666… (jusqu’à ?)
7 /9 = 0,7777777777777777777777777777777777777… (jusqu’à ?)
8 /9 = 0,88888888888888888888888888888… (jusqu’à ?)

Je divisai Neuf par lui-même ; et le miracle s’opéra :

9/9 = 1

Neuf est le plus grand de tous les chiffres. Il libère ceux qu’il dénomine.

Quelques jours plus tard, la maîtresse convoqua mes parents. « Depuis que je leur ai enseigné les divisions, leur expliqua-t-elle, votre enfant ne fait que des divisions par neuf. Il en écrit partout, même quand j’ai demandé autre chose. Ce matin, je leur dictais un texte de Victor Hugo quand votre fils a rempli les lignes d’une division de trois par neuf ! 0,3333333333333333… sur quatre copies ! »

Il s’agissait de la meilleure dictée possible : littérature insubmersible — du pur Victor Hugo !

« Vous avez lu jusqu’au bout ? » demandai-je naïvement.

Posted in Fictions | Leave a comment

La couleur mélancolique

Nous préférons les photos en noir et blanc parce qu’elles nous donnent le sentiment d’avoir existé.
Nous avons la couleur mélancolique.

Posted in Fragments | Leave a comment

Génération Y : remix etc.

Le temps avait été vidé de sa substance. Plutôt que de venir du passé, on faisait comme pour le reste : on l’instantanéisait ;  champions de la retape, du vintage et du souvenir. Les soirées avaient pour thème les années 80. On mélangeait les époques pour encadrer les photos.  Aux enfants on donnait les prénoms des grands-parents – Léon, Thérèse, Edgar – en espérant que cela leur suffirait pour être originaux.
« Original », d’ailleurs, on l’écrivait partout : corn-flakes, brochures, etc.

Pour la musique, c’était pareil. Rien ne nous appartenait. On n’arrêtait plus de mixer : best-of, anthologies, rétrospectives, hommages, etc. On pressait le citron à de vieux tubes dans l’espoir d’en tirer un jus néo-conceptuel, néo-trans ou néo-rock. On était DJ ou interprètes, arrangeurs. En écoutant Bob Marley ou Franck Zappa, on croyait reconnaître notre propre déchéance, nos combats, etc. Nous finissions par nous sentir concernés par la guerre du Vietnam, incapables de parler des manœuvres en Irak.

Les chanteurs léchaient leurs micros avec la même voix, toujours la même ; la chanson n’en finissait plus d’être dépucelée : « Non rien de rien ! Non, je ne regrette rien ! »

Quant à la télévision, c’était La Grande Vadrouille, le Petit Baigneur, Le Gendarme et les Gendarmettes, du sépia, Brigitte Lahaie.
Tout était « culte », rien n’était neuf. A part les contenus d’Endemol.

Posted in Variations | Leave a comment

Physique des cantiques

— Vous êtes ?
— Vendeur de sujets d’examens.
— Les examens sont dans cinq mois !
— Je fais un prix compétitif, je vous conseille d’acheter maintenant. Vous savez : le chômage, les familles recomposées…
— Où avez-vous déniché les sujets ?
— Sur Internet, avec les corrigés, des romans inédits de Pierre Benoît, des tickets Groupon et en cadeau mon poids en Petits-Suisses ! J’ai récupéré des diplômes aussi, regardez : « Commerce international», les tampons, tout y est !
— On peut faire quoi avec ?
— De la communication, au moins !
— C’est combien ?
— Trente-cinq mille.
— A ce prix, je préfère glander pendant cinq ans… Avez-vous les sujets ?
— Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
— Leadership phénoménologique.
— « Chimie du plan comptable », c’est pareil !
— Combien ?
— Deux cent.
— Vendu !
— “Physique des cantiques”, ça vous intéresse ?
— Je prends ! Donnez… J’achète !
— Avec ça « Anthropologie des tournevis », je vous l’offre !
— Merci !
— C’est un plaisir, des clients comme vous !

Posted in Plaisanteries | Leave a comment

Le sagard et le bedeau

 Tous les matins, Octave allait à l’entrepôt.
Au bout de l’avenue du Général de Gaule,
Il retrouvait François, un ami du boulot,
Et ils marchaient tous deux épaule contre épaule.

S’ils étaient en avance ils prenaient un café
Au bar Les Trois Cailloux dont le patron offrait
Un expresso suave et un très bon croissant
A chaque ouvrier pour un euro seulement.

Puis Octave et François reprenaient leur chemin
A pied dans la banlieue. Ils remontaient la rue
Sainte Marie du Var où un clocher sans teint
S’adressait avec peine à la noirceur des nues.

A chaque fois, Octave entrait dans la chapelle.
Il murmurait un mot en regardant l’autel
Et sortait aussitôt pour rejoindre François
Et aller à l’usine où ils sciaient du bois.

Un prieur remarqua l’étrange individu
Qui entrait et sortait dans la maison de Dieu
Sans jamais s’adonner aux signes convenus,
Comme s’il était là dans un tout autre lieu.

Le prieur demanda : « Pourquoi viens-tu ici ?
Sais-tu donc où tu es ? — Chez la Vierge Marie,
Dit Octave amusé par le ton du bedeau,
Je la salue et hop ! Je m’en vais au boulot.

— Et tu veux que je croie que tu ne voles rien ?
Que la Mère du Christ est pour toi une amie ?
— Crois ce que tu voudras, je m’en contrefous bien,
Il est l’heure pour moi d’aller user ma scie. »

Ce manège dura un peu plus de vingt ans.
Tous les matins, Octave entrait un court instant
Dans le lieu consacré pour saluer Marie
Pendant que le prieur le traitait en impie.

La vieillesse courba le dos de l’ouvrier.
Le mal de Parkinson vint obscurcir sa vie.
Un mauvais mouvement planta dans son mollet
Bien trop profondément la lame de sa scie.

Ne voyant plus l’impie venir chaque matin,
Le prieur s’inquiéta et demanda aux saints :
« Pourquoi ne vient-il plus ? Où est le vieil Octave ?
Il doit s’être passé quelque chose de grave ! »

Après un mois complet le prieur décida
Qu’il devait s’informer. Il ouvrit l’annuaire
A la page « scierie » puis il téléphona
A l’employeur d’Octave : un certain Monsieur Claire.

« Un ami ? Ça alors ! J’étais prêt à jurer
Qu’il n’en avait aucun et n’en aurait jamais.
Vous ne savez donc pas, un horrible accident…
Il est à l’hôpital, amputé et mourant. »

Le prieur fut choqué d’apprendre la nouvelle.
Il pensa au sagard, seul sur son lit de mort,
Refusant de partir, hanté par l’éternel,
Maudissant mille fois l’ironie de son sort.

Le bedeau s’en alla, dans un élan chrétien,
Accompagner celui qu’il estimait païen
Lors des derniers moments de sa vie de labeur
Et lui tenir la main lorsque viendrait son heure.

Mais quelle ne fut pas sa surprise en trouvant
Octave qui riait sur son lit d’hôpital,
Pas inquiet pour un sou, comme un petit enfant
Qui n’aurait pas compris ce que c’est d’avoir mal.

« Et moi qui te croyais dans un bien triste état,
Toi qui dans peu de temps va faire le grand pas.
Comment peux-tu être aussi à l’aise et content
Tout seul dans cette chambre, abandonné des gens ?

— Pourquoi le contraire ? J’ai apprécié ma vie,
Elle était simple et belle ainsi que je voulais,
Elle avait la couleur du ciel dans le Midi
Et le parfum soyeux des fleurs au mois de mai.

Vous posez des questions. Vous vous méfiez de moi.
Vous voulez que je pleure et que je m’apitoie.
Laissez moi être heureux et partir joie au cœur !
C’est parce que j’ai vécu qu’aujourd’hui je meurs !

Et vous devez savoir : je ne suis pas si seul.
François vient le dimanche avec du vin rosé
Et nous trinquons à la santé de mes aïeuls
Que dans très peu de jours je m’en vais retrouver.

Et puis chaque matin la Vierge me visite :
Elle me dit bonjour et repart assez vite
S’occuper de tous ceux qui ont besoin d’amis.
— Et que lui réponds-tu ? — Je vous salue Marie. »

Posted in Poésie | Leave a comment

Matador

Un matador était pendu par les pieds dans l’appartement vis-à-vis du mien.
— Allo, le Samu ?
— Qu’est-ce que vous lui voulez au Samu !
— Un type est pendu par les pieds en face de chez moi.
— A-t-il les yeux fermés ?
— Difficile de savoir, mais oui, je crois qu’ils sont fermés.
— Dans ce cas, nous ne pouvons plus rien. Y a-t-il un détail dont vous souhaitez nous faire part avant que nous ne prévenions Europe Ecologie ?
— Le cadavre est habillé en matador.
— Ah, c’est un espagnol ?
— Aucune idée.
— Un matador, c’est espagnol, qu’en pensez-vous ?
— Il dort la tête à l’envers, comme les opossums.
— Mouais… vous êtes animateur télé ?
— Je suis étudiant.
— En médecine ?
— Non.
— Dans ce cas, allez sonner chez votre voisin et s’il ne répond pas (il ne répondra pas), je vous expliquerai la marche à suivre ; mais je vous préviens : il y aura des formulaires, des déplacements, etc. Europe Ecologie ne rigole pas avec les Espagnols !
— Y a-t-il une autre solution ?
— Fermez les volets et dormez, dormez.

Posted in Fictions | Leave a comment

Palais de Tokyo

Le palais est rempli d’actes manqués.

En général, il s’agit d’une exposition à la gloire de Marcel Duchamp. Sinon, c’est une exposition à la gloire de Marcel Duchamp. Conformément à la loi, c’est anticonformiste ; Total a sponsorisé.

Marcel est mort dix fois.
(Dans un monde sans mémoire, la postérité est un assassinat à répétition.)

Posted in Plaisanteries | Leave a comment

Appartement

Trouver un appartement à Paris, c’est chercher le trou du cul d’un oursin.

Tu cherches la nuit, le jour, tu épluches les journaux, tu les manges, tu as des dossiers et des Post-it, des stylos qui gouttent et des comptes sur Craiglist, PAP et BAO. On te demande : « des maladies vénériennes ? », « pas d’ami noir au moins ? »
Il faut des photos, des signatures, trois cheveux d’un banquier, la bave d’un assureur, le foie d’un conseiller, purée foncière ! chaudron fiscal ! Tu touilles — incantation des formulaires !…

Posted in Plaisanteries | Leave a comment

Internet

Droit sans fondement, économie sans prix, sociologie sans chair,
Caravelles — l’Amérique ! La terre !
Coloniser, rationaliser, légiférer, exploiter.
Les signaux passent. Les signaux sont passés.

 Agir ! Parler !

Structure sans matière ; — feu sans fumée !

Posted in Fragments | Leave a comment

Attroupement

L’attroupement est un ensemble symplectique, injustifié et cohérent, à l’abandon dans une sébile de rien. Comme pour les crabes : il est palliatif. Les crabes s’attroupent pour ne pas devenir comme ces coquillages que les goélands picorent à marée-basse. Embobelinés à plusieurs, on finit par croire que le risque est moindre : « La foudre tombera sur un autre que moi ! » La masse donne l’illusion de la durée.

La société est un thermos que les savants ont confondu avec une horloge. On soigne le vertige en se persuadant que le vide est plein, en tout cas qu’il y a quelque-chose, on-ne-sait-quoi, « un signe », « le bonheur » ; mais le corps est conducteur et, agglutinés, il suffit que la foudre touche l’un d’entre nous pour que la coalition soit pulvérisée.

Le goéland emporte une grappe de cadavres.

Posted in Fragments | Leave a comment

Théorie du coeur

Le cœur se situe dans le médiastin, c’est-à-dire « au milieu ». C’est le point vers lequel l’Être converge, fragment d’une matière dont Hésiode prétend qu’elle contient l’ensemble des “Tout” et des “Rien”.

Le coeur a le pouvoir d’absorber, de digérer et de projeter. Il prouve la théorie du BigBang.  Fétiche sanguinolent, violacé, oxygéné, bourré de larmes et de fissures, entrelacs de tissus rougeâtres et de fleurs liquides, serpent né du fond de la vie ; il n’a besoin d’aucun stimulus conscient pour fonctionner. Okay, mais pourquoi bat-il ?
Vraiment, pourquoi le cœur bat-il ?
Il manque un mode d’emploi.
C’est comme si un autre corps était perfusé au mien.

Le cœur fonctionne parce qu’il n’est pas à nous. Il me tuera lorsque j’aurai perdu trop de terrain pour qu’il ait envie d’en gagner.
Le cœur ne bat pas, il est animal : il se bat.

Je voudrais que mon coeur me quitte comme une jeune fille quitte son amant lorsqu’il est moins vigoureux. Qu’il s’en aille avec d’autres. Qu’il me trompe. Qu’il ouvre ses oreillettes à d’autres symphonies.

L’homme est un porte-cœur, mais du cœur n’est pas le propriétaire : il en a l’usufruit pour une durée déterminée.
(Simon Weil : “Dieu m’a donné l’être pour que je lui rende.”)

Le coeur, c’est le sexe de l’infini : partout où il pénètre, Dieu est allé aussi.

Un cœur peut-il battre privé de corps ? J’en suis convaincu — et mieux, plus fort.
Dans le noir de la tombe, un feu rougeoie encore.

Posted in Variations | Leave a comment

Arc-boutant

La poésie, par essence, est apolitique, anarchiste, originelle. Elle s’oppose au gouvernement des hommes et à celui des choses. Elle ne se mêle pas de/à ce qui est déterminé.

La poésie se construit contre la vie et la mort, c’est-à-dire près d’elles, avec elles ; elle les soutient.
Arc-boutant, elle résiste à l’existence en même temps qu’elle l’édifie et en fixe la limite.

Posted in Fragments | Leave a comment