Vide évidence

Lui : les platistes confondent le gros bon sens et la raison. Leur gros bon sens dit : “il est évident que la Terre est plate”, donc pour eux elle est plate, fin du débat. Tu peux leur prouver tout ce que tu veux, ils ne te croiront pas, parce qu’ils ne doutent pas, ils ne doutent de rien, ils ont une confiance aveugle en leur gros bon sens. Et selon leur gros bon sens, en effet, et selon le mien d’ailleurs, selon le gros bon sens de tout le monde, il est clair, il est évident — c’est l’évidence même ! — que la Terre est plate.
Moi : Rappelle-moi déjà pourquoi tu ne crois pas en Dieu ?
Lui : Parce que c’est évident : Dieu n’existe pas.

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Deux mains

La main droite est gauche si la main gauche est adroite.

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Vive la Cigale !

La Cigale, ayant chanté
Tout l’Été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’Oût, foi d’animal,
Intérêt et principal.
La Fourmi n’est pas prêteuse ;
C’est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
— Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
— Vous chantiez ? j’en suis fort aise.
Eh bien !dansez maintenant. »

On comprend mal cette fable. La Fontaine l’a écrite dans un monde catholique. Chez les catholiques (comme chez les Grecs du reste) refuser l’hospitalité et l’aumône est un péché de la pire espèce.

La Fourmi est l’incarnation bestiale de ceux qui ne jurent aujourd’hui que par les politiques d’austérité, et disent à ceux du Sud, quand ils voient nos façades colorées, notre humour, nos jupes, nos bistros, notre appétit sexuel, nos plages scintillantes, notre vin plein d’étoiles et notre joie de vivre : “vous nous le paierez”.

La Fourmi c’est le peureux de la parabole des talents, le Lévite de la parabole du bon Samaritain, et le riche refusant au mendiant Lazare jusqu’aux miettes tombées de sa table.

La Fourmi crèvera toute seule avec son envie, et nous la pardonnerons. En vérité, nous l’avons déjà pardonnée. Nous prierons pour elle dans l’hiver et la nuit, et nous chanterons, et nous danserons comme elle l’a suggéré, et nous mourrons, c’est vrai — mais, poètes, nous mourrons d’avoir été en vie.

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Vendanges — C. F. Ramuz

Le monde tient tout entier dans le pressoir, ce soir, mais il tient tout entier partout où qu’on se trouve, parce qu’il est parfaitement satisfaisant partout pour nous : quand il grince et gémit et plaint ainsi dans une demi-nuit ; quand ailleurs il frissonne de feuilles dans la lumière ; quand il sent à la fois fort et doux, acide et sucré, et vous saoule la tête et le coeur avec ses odeurs, mais ailleurs c’est avec des voix, avec son soleil, avec ses feuilles, ses bêtes.
Car où qu’on se trouve est la plénitude, et c’est qu’on la porte en soi-même.
Depuis, on a passé toute sa vie à essayer de la retrouver. Et, selon qu’on la retrouvera ou qu’on ne la retrouvera pas, on aura vécu ou on n’aura pas vécu.
Il faut revenir à l’enfance et se la réincorporer, si on veut avoir été pleinement ; il faut avoir décrit tout le cercle pour être.
Il faut que l’homme ait ajouté à sa dernière saison cette première, qu’il y soit revenu pour un enrichissement dernier.

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La guêpe

Je me souviens dans l’été de nos patins de fer sur la neige rousse des tourillons d’avoine. Je me souviens des colonnes de sable, des escargots magiques, du lierre, d’une guêpe sous une jupe blanche, des lacs, des bicyclettes, du blé coupé, des corneilles méchantes et des tombereaux de fleurs fatiguées. Ensuite, la guêpe l’a piquée et moi, eh bien, je fredonnais.

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Le collecteur de beauté

— Que fais-tu comme métier ? — Je prends des barres à mine et je me les enfonce dans les yeux, je casse des émeraudes avec mes dents. Je me roule, je me désespère dans la beauté. Je demande à Dieu des trucs invraisemblables. Je pleure pour des gens que je ne connais pas. Je donne des coups de pied dans des drapeaux, mes pieds s’emmêlent, c’est con, je dégringole dans la farine de Galilée. Je tabasse des tyrans à peau d’écailles, une sacrée bagarre. Je picole pendant des heures, des vins hallucinatoires, la gueule dans le seau carrément. Je creuse la terre près des villes, au cas où on aurait manqué quelque chose. Je ressens en moi vibrer l’océan pacifique, les paquets d’eau salée, les requins grands comme des granges. Je me souviens de tout. J’oublie, puis je m’en souviens encore. J’entasse des sirènes sur mon dos, je leur fais traverser la forêt. Elles sont lourdes mais elles ont une odeur géniale de cuir et de miel brûlé. — Mais à quoi ça sert tout ça ? — A rien, dieu soit loué. — Mais on te paye ? tu es payé ? — Je suis Midas. Tout ce que je touche devient ma paye. — Mais du coup, c’est quoi, ton métier ? — Poète, collecteur de beauté.

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Quoi, erratique ?

Quoi, erratique ? Qu’est-ce qui est erratique ? Le hasard est-il erratique, monsieur le juge ? La volonté de Dieu, c’est-à-dire la volonté du Hasard, est-elle erratique ?  Les saccades dans l’ombre, la gifle des épées dans le mazout arc-en-ciel, sont-elles erratiques ? Croyez-vous que l’énergie pompée par le chêne, la terre mouillée, et la forme des œufs, monsieur le juge, hein, la forme des œufs monsieur le juge… croyez-vous que tout cela est erratique ? Croyez-vous que la chance est erratique ? Croyez-vous que les disques de fumée dans l’air, la forme crémeuse des nuages et la peau violette des nourrissons, et les bagarres devant les boîtes de nuit et la saillie géniale, la saillie théologique, la saillie meurtrière, monsieur le juge, quand le plaisir et la mort sont exactement le même signe, croyez-vous que tout cela est erratique ? Rien n’est erratique, parce que tout est voulu par le Hasard. Le vol de cet oiseau n’était pas erratique, pas plus que le tir de ce chasseur lorsqu’il a tué mon frère. Seul le néant est erratique. Mon frère, maintenant, est erratique, mon frère qui tergiverse, depuis trois jours, dans la fonction du néant.

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Le coup d’avant

A l’université, j’ai dirigé des centaines de mémoires. Et à chaque fois qu’un étudiant n’arrivait pas à franchir une étape, c’était toujours pour la même raison : il s’était planté sur la précédente. Un étudiant n’arrive pas à récolter ses données ? C’est parce qu’il a mal formulé ses hypothèses. Il n’arrive pas à formuler ses hypothèses ? C’est parce qu’il a mal formulé la problématique. Il n’arrive pas à formuler sa problématique ? Alors il doit revoir son état de l’art.

Je pense souvent à cela en écoutant les écologistes. Nous ne sauverons pas la planète en essayant de sauver les arbres, en diminuant nos émissions de dioxyde de carbone ou en recyclant le verre ou le carton. Enfin si, nous la sauverons peut-être, mais nous n’arriverons pas à convaincre les êtres humains de le faire, personne n’y arrivera, et, donc, nous ne la sauverons pas. Il faut revoir le coup d’avant : qu’est-ce qui a foiré ? Qu’est-ce que l’être a perdu d’humain ? Pourquoi Nicolas Hulot n’a-t-il rien à voir avec Saint François d’Assise ? Il y a eu un divorce entre l’art et la politique, puis entre la philosophie et l’art, et finalement entre la philosophie et la politique. Ce divorce fut orchestré conjointement, et de main de maître, par le droit, la finance, la chimie et l’industrie du divertissement. À la morale fut confié le rôle d’arbitre, et le monde devint sans issue. L’être humain ne l’était plus, ou plus assez, pour préserver la nature, dès lors qu’au lieu de trouver sa place dans le cosmos, c’est-à-dire dans « l’ordre des choses », il déclara : « il n’y a plus de cosmos ! il n’y a pas d’ordre des choses ! » La méditation des Grecs, des Upanishads, des Chrétiens, censée aider l’étant à s’accorder à l’être — l’immanent humain à s’accorder au transcendant universel — devint une pratique dont le seul but était d’aider ceux qui la pratiquaient à s’accorder à leurs propres désirs. Privée de théoria, l’éthica se dérégla.

Nous avons raté le coup d’avant. C’est celui-là qu’il faut négocier, renégocier. Il faut rejouer cette partie-là : la querelle des universaux, puis Descartes, Rousseau, puis les synthèses apriori de Kant, puis Nietzche… C’est là que ça a foiré. « Nous n’allons tout de même pas revenir au Moyen-Âge » dit-on, eh bien il le faudrait pourtant, et d’une manière ou d’une autre il faudra y revenir, à l’âge médian, celui qui a vu le jour avec Saint Augustin et qui brillait encore dans l’âme de Shakespeare. C’est la seule condition pour sauver, comme ils disent, la Terre, la Vie, l’Homme. Et je dis bien « sauver », car il ne faut pas les préserver. C’est ce que les écologistes ne comprennent pas : le jeu auquel ils prétendent jouer n’est pas une téléologie. C’est une sotériologie. Leur argumentation et leur action devraient moins s’appuyer sur les causes finales que sur les buts premiers. Il faut retrouver l’Homme. Il nous faut redevenir humains. Renouer la race. Puis la Terre sera sauvée. C’est promis. Le Ciel aussi d’ailleurs. Même Nicolas Hulot sera sauvé !

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Jorge Luis Borges, Rythmes rouges

« J’ai désiré un hymne à la Mer avec des rythmes amples comme les vagues qui crient ;
À la Mer quand le soleil tel un étendard écarlate dans ses eaux flamboie ;
À la Mer quand elle embrasse les seins dorés des plages vierges qui assoiffées attendent ;
À la Mer quand ses hordes hurlent, quand les vents lancent leurs blasphèmes,
Quand brille dans ses eaux d’acier la lune brunie et sanglante ;
À la Mer quand sur elle verse sa tristesse sans fond
la coupe d’étoiles. »

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Seul l’amour

Dieu existe. Il est. Et il est amour. Dieu est forcément amour. Seul l’amour existe, parce que seul l’amour existe, et il existe de toute éternité. L’amour seul existe et la possibilité de lui dire non, et cette possibilité est amour, parce que seul l’amour existe, et parce que l’amour existe de toute éternité. Nous avons existé, nous existerons, mais nous existerons dans le temps, et le temps existera à travers nous, il s’enfuit, poignée de sable, glu… Il fuit. Il coule. Il colle, il retient, mais il fuit, il coule. Illusion graineuse ! Mirage gluant ! Seul l’amour existe, parce que Dieu existe. Et Dieu existe de toute éternité, parce qu’il est amour, et l’amour éternise l’existence.

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Under the Volcano

Achevé à l’instant ma relecture d’Au-dessous du volcan. Tout le roman se lit au bord des larmes. Max-Pol Fouchet a raison : il se lit mot à mot. Il faut lire chaque mot. Il faut descendre au fond de chaque phrase. Lowry a tissé un pont de singe au milieu de l’enfer.

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Gestell

Deux écrans avaient remplacé les yeux, à l’intérieur desquels des écrans remplaçaient les pupilles dans lesquels se trouvaient des écrans, et encore des écrans, des écrans en profondeur, diffusant la même image noire, verte et blanche provenant de la caméra accrochée au fond d’une gorge en plastique, depuis laquelle jaillissait une langue d’huile cerclée de canines d’aluminium recomposé et de molaires en carton compressé. La fille — appelée Gestell — était soutenue par des câbles en polypropylène alvéolaire qui lui donnaient de la mobilité mais semblaient aussi la maintenir — fausse liberté : extase féminine du tournebroche. Elle poussait des cris électroniques, inopérants, secouée irrégulièrement par des impulsions de courant alternatif ; douze millions de volts lui exorbitaient le corps. Ici et là, des chairs humaines pendouillaient, des lambeaux de jungle, fleurs gâchées, os cassés, grains de souffre et utérus de cochons remplis de soude et de jaune d’œuf, hérésies moléculaires, immondes tentatives génétiques, immondes simulations. Les restes d’œuvres d’art s’accrochaient aux lames de carbone et aux touches empoisonnées du clavier que la Gestell portait sur le dos. A la place du sexe, une icône sainte avait été recyclée en circuit imprimé et couverte de diodes luminescentes. La fille se nourrissait exclusivement des lettres de l’alphabet et déféquait un code binaire sans odeur : des milliards de litres de rien.

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Transmission et famille

La transmission n’est pas un mouvement de l’espace dans le temps (on ne transmet pas “quelque chose” ; ce n’est pas une passe entre footballers), mais du temps dans l’espace (on installe, on déploie le temps ; c’est un baiser entre amoureux). L’extérieur cristallise dans l’intérieur. Le dehors “prend” au dedans (comme en escalade “la prise” et comme une mayonnaise qui “prend”).

La famille n’est pas une ligne de l’espace dans le temps, mais une spirale du temps dans l’espace. Une spirale convergente : des milliers de mains sont tendues vers le centre de la table, non pas pour tirer le plat dans un coin, vers un membre éminent de la famille, mais pour que tous puissent manger au même moment la même chose — communier au pain rompu, au vin mousseux. La famille est la première église, et le ciment indispensable de l’Église.

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Inhumaine morale

De nos jours la tendance “en matière d’éthique”, comme ils disent, est de réduire la question du Bien et du Mal à sa dimension morale, conceptuelle. La “matière d’éthique” autrement dit serait immatérielle. Le Bien et le Mal deviennent le bien et le mal, et, digestes, ils sont avalés par les règles, subordonnés aux régulateurs. La Loi est dans les lois. Les Pharisiens s’en chargent…

Mais la morale est inhumaine. Elle ne ressemble pas à l’homme, parce qu’elle n’a pas de corps. L’homme n’est pas fait à son image, parce qu’il ne l’a pas faite à son image. Comment poser la question du Bien et du Mal — question qui est le propre de l’homme, un socle indispensable à son humanité — en faisant l’économie du corps ? Le Bien et le Mal sont des événements physiques. Ils sont dans la peau. On les sent respirer, chauffer. Ce ne sont pas de purs concepts, mais des âmes pourvues de corps. Ce sont des corps équipés, ils mordent, ils aspirent. L’homme les pratique tous les jours, dans sa chair — qui oserait affirmer le contraire ? lequel d’entre vous oserait prétendre qu’il ne se pose la question du Bien et du Mal qu’en pensée ? ou d’abord dans ses pensées ?

En définitive, il me semble que le bien et le mal sont les ennemis du Bien — et l’arme efficace du Mal. Le bien c’est le Mal. La morale tout entière procède du Mal. Celui qui ne croit pas au Bien et au Mal, et qui voudrait promouvoir le bien, un bien conceptuel, “moralement acceptable”, est tout entier dévoré par le Mal — le corps, les dents du Mal… — à qui il a cédé le pas en refusant au Bien d’être incarné.

L’Amour n’est pas un concept. L’Amour est une folie, une folie par le corps. Le Bien est une folie, et une folie dans le corps, depuis le corps. Et cette folie est seule à pouvoir nous sauver.

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Quelques mots à propos de la supposée intelligence des machines

Voilà que l’homme des “Lumières” se croit capable de créer la conscience, et d’imiter la création de Dieu au point que la création humaine devienne indiscernable de son modèle. Il croit que sa raison peut se confondre avec la raison divine. Mais quand il imagine cela, il imagine aussi que sa raison, en la force de laquelle il a pourtant une foi sans limites, est incapable de “corriger” ce qu’il considère être, dans la raison de dieu, l’imperfection. Dès qu’on consacre une fiction à l’IA, les machines deviennent méchantes, vengeresses, incapables de miséricorde. Elles sont “humaines” au sens affreux que l’humanisme donne à ce terme. Le mythe de l’intelligence artificielle, autrement dit, est éminemment paradoxal : il s’agit de croire en sa propre raison, au point de la croire divine, et de la croire divine au point de lui reprocher ce que la raison humaine d’habitude reproche à la raison divine, et qu’elle prétend pouvoir corriger.

La raison divine ne sera jamais imitée parce qu’elle ne sera jamais compréhensible. La raison divine, c’est le pardon, qui est incompréhensible. La raison divine, c’est l’espérance, qui est contre-nature. La raison divine c’est l’amour, qui est un mystère insaisissable. La raison divine veut que le miracle soit toujours possible, et qu’il y ait toujours quelque chose, à commencer par la nature humaine, qui échappe à la raison humaine.

La vraie raison humaine consiste à s’étonner d’une part et à prier d’autre part. La machine n’est pas plus capable de l’imiter qu’elle n’est capable d’imiter la raison divine. Bref, aucune intelligence n’est artificielle, et rien d’artificiel n’est intelligent. Point final. L’IA est une métaphore qui a mal tourné, voilà tout. Elle n’existe pas. Seuls des êtres humains devenus idiots (i.e. incapables de s’étonner et de prier) croient que les machines peuvent être aussi intelligentes qu’eux. De même, seuls des êtres humains devenus bêtes peuvent croire que les bêtes sont aussi sensibles qu’eux.

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Du pardon

Demander pardon, pardonner, c’est ce qui nous différencie des animaux. C’est ce qui nous empêche de sombrer dans la violence. C’est aussi ce qui nous prémunit du régime despotique, dans lequel tout serait demandé à la loi, au législateur, en permanence, partout, tout le temps : un flic, une menace, une règle ; il n’y aurait plus dans un tel régime que dettes et sanctions ; quant au contrat social ce ne serait qu’un grand livre des comptes.

Le pardon n’a pas toujours existé. Il n’existait pas chez les Grecs. Achille, lorsque Priam vient lui demander le corps ravagé de son fils Hector, a honte, il s’en veut, mais il ne demande pas pardon ; Priam d’ailleurs n’est pas venu pour le pardonner mais pour s’incliner devant sa force. Le pardon existait en revanche chez les Juifs. Le pardon était le trésor des Juifs, mais il ne pouvait être donné que par Dieu. Il s’agissait d’un trésor vertical. Seul Dieu pouvait remettre les péchés.

Le pardon, ce miracle anthropologique, nous a été apporté par Jésus Christ. Ceci est un fait, n’en déplaise à ceux d’entre vous qui ont tellement détesté l’église qu’ils en sont venus à détester tout autant la figure d’un innocent mort sur la croix. Jésus donc, un Juif nazaréen, artisan, vers l’an zéro, dans la grande banlieue de l’Empire Romain, nous a donné le pardon. Il n’est pas mort pour nous l’avoir donné mais précisément pour nous le donner. C’est en mourant qu’il l’a donné, quand au bout de sa souffrance il a pardonné ses bourreaux. Jamais personne avant lui (même pas Socrate) ne l’avait fait. Jésus a horizontalisé le trésor des Juifs, et l’a universalisé en exhortant tous les êtres humains, circoncis ou non, à demander pardon à leurs frères comme ils demandent pardon à Dieu. Il a dicté le “Notre Père”.

Pourquoi est-ce que je m’attarde sur ce point ? Parce que je voudrais souligner que si nous avons vécu avant l’an zéro sans pardon, cela pourrait très bien nous arriver de nouveau. Il n’est pas invraisemblable d’imaginer qu’il y aura eu les deux mille ans du pardon, et puis basta, gloire à la force ! retour du sacrifice ! Adieu message du Christ, adieu ère chrétienne ! Égorgeons Iphigénie… Troie, nous re-voilà !

Le pardon est fragile aujourd’hui plus que jamais. La guerre est sans merci, la politique sans pardon. Trump en est l’exemple le plus caricatural. Je suis sûr qu’il n’a jamais demandé pardon à personne pour rien, et n’a jamais pardonné rien à personne. Il a tout enregistré. Il a tout compté. Et aujourd’hui, il est le roi du monde. Regardez les revendications des cancres de la République, écervelés bizarres, poules méchantes : ils veulent faire payer, punir, censurer, détruire, empêcher, ligoter. Ils demandent cela à la loi, demain ils le demanderont à un despote. Ils ne pardonneront jamais rien. Regardez les pancartes dans les manifestations. Si Polanski sortait dans la rue pour demander pardon, il se ferait tuer à coups de pied dans la gueule. On le dévorerait !

Et si le Christ revenait, et disait “aimez-vous les uns les autres”, que croyez-vous qu’il se passerait ?
On le crucifierait !

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Le cul de lampe

J’ai pris un cul d’ampoule au hasard, sous la façade d’un mensonge, et je l’ai pété en deux, pan ! Un large, un solide coup de pied ! Je l’ai défoncé. J’étais ravi ! Parfois j’aurais voulu atterrir à côté de la vie.

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Une seule pensée

Comment peut-on vouloir d’une pensée qui ne serait que raison, quand n’importe quelle expérience, la plus haute comme la plus banale, suppose l’inverse, demande, exige l’inverse. Comment peut-on gonfler à coups de pompe estampillés et de théories universitaires verbeuses ces essais insupportables et autres boursouflures pédagogiques, revues débiles, éditoriaux paresseux, manuels chiants… et pouah ! la morale !

L’homme ressent toujours. Aucune pensée ne l’arrache à la sensation du temps.

De même, comment peut-on croire que les sens peuvent être autonomes quand au fond du plus profond amour, même dans l’abandon le plus absolu à l’absolu plaisir, et même dans l’enfer total de la plus totale douleur, il y a encore le cerveau — quand même là, il y a encore la pensée ? Elle joue des tours, elle est trompée, salie, hachurée, impuissante, atténuée, mais elle est là. Elle est encore là, présente dans le temps !

L’homme pense toujours. Aucune sensation ne l’arrache à la pensée du temps.

Ce que Dieu a uni, c’est-à-dire l’âme et la raison, rien ne peut le séparer, et certainement pas l’âme, et certainement pas la raison. Divorce impossible, n’en déplaise aux modernes, n’en déplaise aux libertins, n’en déplaise aux luthériens hygiénistes, aux capitalistes et aux érotomanes cons.

C’est pourquoi la poésie est le sommet de la pensée. Elle vise la synthèse pure du sens et des sens. Il faut réarmer la raison, en lui rendant un corps. Il faut ré-équiper le corps en lui rendant la raison. Une fois mis bout-à-bout, ils sont l’échelle de Jacob : nous franchissons par eux la barrière du temps. Leur union seule a le pouvoir de rendre sinon compréhensible au moins préhensible le mystère de l’Eucharistie et celui de la Croix. C’est-à-dire le mystère de la Vie et de la Mort.

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George Steiner est mort

C’était sans doute le plus fin lecteur qu’il y ait jamais eu. Il n’a jamais versé ni dans la pédagogie simplificatrice ni dans le snobisme bourgeois, ni dans le calcul politique, ni dans le cynisme germanopratin, ni dans la sociologie clinique, ni dans la sémiotique stérile, ni dans le désespoir romantique, ni dans le coup de gueule réac. C’est grâce à lui que j’ai découvert Paul Celan. C’est grâce à lui que je me suis lancé à l’assaut d’Heidegger. C’est grâce à lui que j’ai su pourquoi je préférais Dostoïevski à Tolstoï. C’est grâce à lui que j’ai compris comment le “nominalisme” et la “déconstruction” avaient essayé de liquider l’art et la pensée. Son essai Réelles présences est capital. Tout le monde devrait le lire, l’avoir lu. On devrait l’étudier, le citer partout, tout le temps. Parce que Steiner avait tout compris. Tout, tout…. Non seulement le langage dit des choses, mais en plus le langage a des choses à dire. Il ne s’agit pas d’un instrument mais d’une lumière vivante. Et cette lumière ne provient pas (n’en déplaise à celui-ci) du scribe qu’elle éclaire. Quelque chose vibre sous le métal rougeoyant des mots. Il y a une Présence. Une ou deux fois par an je visionne de nouveau les deux célèbres dialogues de Steiner avec Boutang (vous les trouverez sur le site de l’Institut National de l’Audiovisuel : le premier sur Antigone, le second sur la ligature d’Isaac). Et chaque fois j’apprends! Je n’oublierai jamais sa voix métallique, amusée, gentille. Sa façon de revenir en arrière sur son fauteuil. La manière discrète qu’il avait de passer la langue sur les lèvres avant de prendre la parole. Et ses silences foudroyants.
Je sais qu’il est là encore, sous le langage. Et je sais que dans le tombeau Antigone lui tiendra la main et l’invitera à passer la porte étroite avec elle. Il suivra, amusé, cette jeune fille aux yeux noirs.
De mon côté, j’ai ressorti du placard la lettre qu’il m’a envoyée il y a quelques années pour répondre à celle, exaltée, que je lui avais fait parvenir après la lecture de Réelles présences. Cette lettre maintenant c’est mon trésor. Ces mots, cette écriture… à force de les regarder c’est sûr je vais finir par les voir bouger, tandis qu’Antigone, à travers la page, me dira : “Je m’en occupe, ça va.”

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La littérature de “la Terre”

Pierre Michon, Richard Millet, Marie-Hélène Lafon, Pierre Jourde… sont des écrivains assez géniaux dans leur genre, disons des écrivains plutôt majeurs, ou bien disons qu’ils ont parfois mérité d’avoir été parfois appelés comme ça, mais ce sont des branleurs de mottes de terre, qui ont fait leur beurre sur de supposées racines supposément dévoyées, mises à l’air par le vingtième siècle, écorchées. Ils ont titillé chez le lecteur ce qui a supposément été perdu par le père du lecteur, le petit vin blanc, le bar, la moustache, le pif bourguignon, les arbres coupés — qui peut-être n’étaient déjà plus que des simulacres et des fantômes produits par leur mémoire… Ils ont maintenu entre eux et Barrès une ligne de crête esthétique, déplorable, jamais politique, tellement politique… Il fallait pour titiller être de gauche, Millet et Jourde ont payé l’addition… Nous voici à des phrases parfaites, disant un monde de culs terreux tués par des phrases… Dépouillés par le remembrement… Remembrés par la littérature ? Non, exploités… Crucifiés pour des prix littéraires…

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