**********************
- Essais (18)
- Fictions (65)
- Fragments (198)
- Le peintre de Matthieu (1)
- Les autres (112)
- Notes (172)
- Nouvelles (2)
- Pensées (205)
- Plaisanteries (83)
- Poésie (124)
- Prières (62)
- Romans (6)
- Théâtre (3)
- Toulouse (28)
- Trésors évangéliques (22)
- Variations (83)
Fleuve Saint-Laurent
Sur l’île des Sœurs, le printemps chargeait l’air de fines pulsations. Des élévations roses montaient depuis les rues. Les plages ouvraient leurs paupières de galets, éveillées par des vaguelettes très froides. Des poches d’algues fermentaient au pied de la digue qui autrefois avait retenu une baleine dont les fanons, pourris au soleil, ressemblaient à des branches de palmiers. Les brumes empêchaient de distinguer où était la limite du Saint Laurent, et les limites en général. Le ciel, l’eau, les glissières des routes dans la poudre miroitaient. La lèvre granuleuse de l’horizon tergiversait à la poupe (qui embrasser, du soleil ou de l’ombre infinie ?) et ce faisant affectait jusqu’aux arbres dont le roulis ne permettait pas de dire si le vent soufflait ou si la terre avait tremblé. Un homme poussait un chariot vers un camion dont les phares tiraient un trait entre la devanture d’un magasin de journaux et la truffe à hublots d’une maison. Sur le fleuve, dans la lessive poussiéreuse, des marins récoltaient les troncs et les carcasses métalliques, les déchets, les pneus et des choses en plastique, à l’aide d’une usine flottante, orange, surmontée de grues et de conduits par lesquels s’engouffraient des mamelons de fer. Les mouettes piochaient dans les godets les poissons attrapés, en tâchant d’éviter d’être prises à leur tour, auquel cas les déchets se couvraient instantanément de duvet hirsute et de taches de sang. Les pêcheurs, retenus à terre, observaient la dragueuse depuis le quai du Cours-du-Fleuve, fumant, énervés moins par le spectacle que par l’inactivité qu’on leur avait imposée. L’un d’eux leva les yeux vers le bourrelet ferrugineux du Pont Champlain qui petit à petit prenait pied dans la brume.
Posted in Fragments
Leave a comment
être et avoir
L’être est servi par les mots. Un mot dit ce qui est. Une rose est une rose est une rose. L’avoir est servi par le nombre. Le nombre dit ce que j’ai et non cela qui est. Si j’ai dix pétales, je n’ai pas forcément une rose. Si j’ai dix fleurs, je n’ai pas forcément un bouquet, mais si j’ai un bouquet j’ai un bouquet, parce que l’avoir-bouquet est l’avoir-bouquet. L’être ne peut pas être exprimé par le nombre. L’être est ce qui subsiste, ce qui insiste, ce qui reste. L’avoir est ce qui n’existe qu’en passant — et pour passer.
L’être n’a rien. L’avoir non plus n’a rien. Personne n’a jamais rien que pour un moment, c’est-à dire que personne n’a rien.
L’être est. L’avoir est. Même mort, celui-qui-a-vécu est. On ne dit pas “il a vécu” mais “il est mort”. Il est.
Le lieu de l’être est la conscience. Celui de l’avoir le marché. Le big data ne dit rien, il compte — ça pour compter il compte — mais il ne se rend compte de rien. Aucune intelligence n’est numérique, numérisée, artificielle. La science du calcul ne peut saisir que ce qui est variable, c’est-à-dire qu’elle ne peut saisir que ce qui dans la Réalité n’est pas la Vérité, et pourra être jeté en pâture au marché.
Posted in Notes, Pensées
Leave a comment
C’est sûr…
C’est sûr, on peut ne pas s’intéresser au monde, aux choses, aux mouvements des ondes, à la lumière, au temps. C’est sûr, on peut ignorer délibérément ce qu’est la musique, trouver que la science est “un truc d’intello”, et penser que l’art, la religion et la philosophie, au fond, c’est pour les autres, les profs, les vieux. C’est sûr, on peut penser que tous les avis se valent et qu’il n’est pas nécessaire dès lors d’apprendre quoi que ce soit. C’est sûr, on peut éviter la peinture, la sculpture, la danse, Bach, Shakespeare, se vautrer dans son smartphone, meubler sa vie comme on peut, prendre des petites photos débiles, manger au restaurant, regarder des séries et des émissions de télé, se plaindre à cause du travail et des enfants, passer ses vacances dans des resorts à la con, ne réfléchir à rien, gagner le plus d’argent possible, soupirer en croisant un pauvre dans la rue. C’est sûr… Mais qu’on ne vienne pas, une fois qu’on aura renoncé à tout ce qui a jamais rendu humains les êtres que nous sommes, qu’on ne vienne pas, par pitié, m’expliquer que nous ne valons pas mieux que n’importe quel animal.
Posted in Pensées
Leave a comment
Les trois temps de la littérature
Tous les romans se déroulent dans le passé. En lisant un roman dont les verbes sont conjugués au présent ou au futur, j’ai quand même l’impression que les personnages sont venus, qu’ils sont allés. Par nature, le roman est imparfait, romantique.
Tous les poèmes ont lieu dans le présent. L’expérience poétique est synchrone. Lorsque Rimbaud écrit “J’ai vu des archipels sidéraux…”, il les voit, et les voyant il les fait apparaître. Le poète est présence. Le poème est parfait, mythique.
Une pièce de théâtre enfin est une prophétie. Je me dis en lisant Hamlet ou en l’entendant que cela finira par arriver, exactement de cette façon. Je me dis en lisant Tête d’Or que le règne de Simon Agnel viendra. Eschyle, Sophocle, Shakespeare, Racine, Claudel nous montrent l’avenir, et à quel point — par certains côtés qui sont l’essence même de leur art — il est réel et monstrueux : tragique.
Posted in Pensées
Leave a comment
Le diable est une méthode (éditions Ovadia, 2019)

Dans cet essai, je prétends que les pires drames sociaux ont la même cause depuis toujours. Ils sont liés à la tendance chez les êtres humains à diviniser des lois qu’ils ont édictées au nom d’un principe, qui, lui, contrairement à elles, était réellement divin, et auquel ils se sont empressés de tourner le dos aussitôt les lois fixées dans le marbre. Je crois que cette erreur n’est pas seulement regrettable, mais qu’elle est le mal lui-même. La modernité lui a dégagé la voie. Le Malin règne, et les Pharisiens sont à son service. Certains se réfèrent à un livre sacré, d’autres à un manifeste politique, d’autres encore aux droits de l’homme, aux lois du marché, au répertoire des possibles techniques ou aux lois de la nature, mais c’est toujours à une règle qu’ils se réfèrent plutôt qu’à un principe, et à la fin, c’est systématiquement la loi du plus fort qui a cours, celle du Malin.
Posted in Essais
Leave a comment
Rendez-vous
Il ne faut pas s’abandonner, car “s’abandonner” suppose que l’on s’appartient. Il faut se rendre.
Posted in Pensées
Leave a comment
Carpe Diem
Zone tranquille, sablonneuse de cette journée… Sans navire d’abord, j’ai eu faim, j’ai cherché. Vivant, je vivais. Maintenant je suis au bord tranquille et sablonneux de cette journée. Là-bas, une sirène est morte — dans sa bouche du sable — elle commence à empester.
Posted in Notes
Leave a comment
Dépôt lapidaire
Mémoire : dépôt lapidaire de la conscience, gargouilles de mes actes manqués, moisissures sur le marbre qui sans doute ont à voir avec le désir. Gorgone, ma mère… Et la morale : la maladie de la pierre… Le soleil autrement aurait tout repris. Il aurait tout lavé, s’il n’y avait eu dans l’herbe, devant les fenêtres de l’hôpital, ces blocs sinistres et irrésolus.
Posted in Notes
Leave a comment
La mort de Sénèque
Je n’aime pas Sénèque, ce Bouddha maigre… La description que Tacite donne de sa mort est ridicule. On lui coupe les veines du poignet, ça ne fonctionne pas, puis celles des jambes et des jarrets, toujours pas, il prend du poison donné par Statius Annaeus, ça ne fonctionne pas non plus, la mort ne veut pas venir, parce que la mort ce n’est pas “une chose” qu’on consomme. Il comprend, le pauvre, tout ensanglanté, séparé de sa femme qui finalement ne sera pas tuée, que la vie n’est pas l’inverse de la mort. Vivre, ce n’est pas “ne pas mourir jusqu’au jour où…” Vivre c’est vivre. La mort, pour la vie, est une question. En voulant consommer la mort, je refuse de poser cette question. Je l’évite, comme si je séchais l’examen après avoir suivi les cours sans en manquer un seul. La philosophie n’est pas là pour ça, ni la religion. Tout au plus, elles sont là pour aider à formuler la question, mais surtout pas y répondre. Seule la mort y répondra. Ceux qui veulent éviter de poser la question, ou croient pouvoir y répondre depuis la vie, en se donnant la mort, sont des idiots, rien de plus. Sénèque était un idiot qui, comme tous les idiots, refusait d’être inquiet, et cherchait l’approbation des autres et de lui-même. Il voulait être rassuré. Les stoïciens n’ont jamais cherché autre chose il me semble : toute leur philosophie est une tentative pour être rassuré.
Posted in Pensées
Leave a comment
L’étant est l’étant
La forêt est au supplice : sous le bois, dans la légère pugnacité des ombres, il n’y a pas l’hiver ou le printemps mais le charnier des anges. La nature n’était pas cet arbre, ces feuilles, la tempête sous le bosquet ou les voiles roses et mousseux de l’été. Ce n’était pas non plus le délire militant de Lucrèce. La nature est la nature, comme l’étant est l’étant. Si on ouvre au couteau des pierres, on n’y trouvera pas l’essaim doré du jour, n’en déplaise au synode, ou une volée de coccinelles, mais la pierre seulement. “Tu es pierre et sur cette…” Le Royaume est parmi nous.
Posted in Notes
Leave a comment
Orphée
Si Orphée ne s’était pas retourné, le monde était sauvé. La mort n’existait plus. Seulement voilà, Orphée s’est retourné. Il a voulu préserver la mort. Nous voulons la garder, la sauver. Nous la servons. Même au sommet de l’amour, nous lui restons fidèles… En fait, c’est elle que nous aimons. Nous adorons son mystère au lieu d’adhérer à l’évidence de la vie. C’est cela qu’il faut comprendre quand Orphée se retourne. Il n’a pas manqué de confiance en lui-même, ou en la vie, ou en l’amour. Il a eu trop confiance en la mort. Il savait qu’elle était là, et le sachant il s’est assuré qu’elle y soit. C’est sa confiance en la mort qui a sauvé la mort.
Posted in Notes
Leave a comment
De l’amour et de la tolérance
J’aime mon frère. Si mon frère a tort, je le lui dis. Si mon frère veut agir mal, je le lui déconseille, et si je peux, je l’en empêche. Je ne veux pas qu’il se blesse lui-même ou qu’il blesse quelqu’un d’autre, parce que je l’aime. Je suis prêt à donner ma vie pour lui, parce que je l’aime. Et mon frère m’aime. Si j’ai tort, il me le dit. Si je veux agir mal, il m’en empêche. Il me sauve, il me sauvera, car il est prêt à donner sa vie pour moi. Il me protège contre les autres et contre moi-même. Il me protège contre mes passions tristes. La tolérance ne peut rien de tout cela. La tolérance ne me protège pas. La tolérance ne sauvera ni les hommes ni l’Histoire. La tolérance au bout du compte est une passion triste. Voilà pourquoi Jésus n’a pas dit “tolérez-vous les uns les autres”. Nous ne devons pas nous tolérer, mais nous aimer, et cela n’a rien à voir.
Posted in Pensées
Leave a comment
Pour être libre
Du désir les murs penchent et la mine se pose, les ouvriers étouffent. J’ai tassé en moi la racine romantique. Seigneur, il faut être très vieux pour être libre.
Posted in Notes
Leave a comment
Je me demande…
Je me demande ce que les Grecs ou même les Latins auraient pensé de cette civilisation où la morale est partout présente, et où la vertu n’est presque nulle part. Je me demande ce qu’ils auraient pensé de cette société où la règle morale est partout imposée sans que le principe vertueux ne soit jamais invoqué. Je me demande ce qu’ils auraient pensé de ces individus qui croient que leur liberté — comprise comme “la possibilité de faire ce que je veux tant que cela n’empêche pas les autres de faire ce qu’ils veulent” et érigée au rang de cause à défendre — est ce qu’il y a de plus chère, et non la Justice ou la Vérité, dont la seule vraie liberté possible est un résultat (ce qui signifie qu’elle n’a pas besoin d’être défendue autrement qu’en défendant les causes — la Justice et la Vérité — dont elle est l’effet).
Posted in Pensées
Leave a comment
Sept sorcières
Pharisaïsme, adoration de la force, nominalisme, cartésianisme, french theory, libéralisme, transhumanisme. Avec ça, vous faites brûler l’Homme.
Posted in Notes
Leave a comment
Chemin
J’étais dans la chapelle au supplice intérieur,
Entièrement livré au soutien des lueurs ;
“Abandonné” on dit — et sans joie,
aux délices du fer.
Dans mon landau, le premier jour,
J’avais le grain de peau et la liberté d’un vieillard.
Posted in Poésie
Leave a comment
Bois de Ho
La vapeur sur les copeaux du camphrier avait donné une huile épaisse qui coulait sur le sable, de plus en plus grasse et odorante — et chauffait, chauffait, chauffait.
Posted in Notes
Leave a comment
En l’air
Des arbres, les graines aérolithes,
Du temps, la fumée vivante,
Des fleurs, le succès, les pollens,
De l’homme, les ondoiements respiratoires,
De la femme, les parfums lourds et sacrés.
Posted in Poésie
Leave a comment