L’opération de Marie

Le mystère de la Vierge a transformé une question éthique (“Comment dire oui à Dieu?”, la question des pharisiens), en une question métaphysique (“Pourquoi lui dire non?”).

Posted in Pensées | Leave a comment

Liberté sous conditions

Pour être libre il faut avoir détruit en soi le miroir (la volonté de plaire : les dorures sinistres, la montagne intime avec au sommet une effigie ridicule, un drapeau, le souvenir vengé d’un professeur) et le mètre (la comparaison, le décompte des médailles au clou poussiéreux et l’héritage, l’envie d’argent, être reconnu sur la place du village, donner son avis à un comptable, etc.)
Puis oublier qu’on les a détruits, et rire, enfin, et enfin regarder sous les marais salants du langage — pour s’étonner, car Dieu est là, et sa Croix, d’accord sous l’étonnement.

Posted in Fragments | Leave a comment

Palingénésie

Si je tire une infinité de fois un dé ayant une infinité de faces, chaque face apparaîtra au moins une fois, puis une infinité de fois.
Si le temps est infini, alors absolument tous les événements susceptibles d’avoir lieu finiront par se produire, et, ce, quand bien même l’un d’entre eux serait infiniment peu probable.
Et tous les événements susceptibles d’avoir lieu auront lieu au moins une fois, puis une infinité de fois.
La matière se ré-agrègera de cette façon, à cet instant, exactement comme ça, et ce jour reviendra encore, et je serai là, comme ça, en train de faire ceci au lieu de faire cela. Et ce jour reviendra une infinité de fois.
Si le temps est infini, on peut dire que chaque instant se reproduit au moins une fois, puis une infinité de fois. Chaque événement se reproduit infiniment. Et le temps, lui-même, est un instant.

Posted in Pensées | Leave a comment

En lisant Maritain…

je me dis qu’il faut que l’Être infini et absolu nous aime infiniment et absolument pour avoir permis que nous le trompions avec le Non-Être, brisant ses motions une à une sous prétexte d’abord qu’elles étaient brisables, puis sous aucun prétexte, nihilisant pour commencer, annihilant pour finir, avec constance, rigueur, “raison”. Il faut que l’Être nous aime infiniment pour être quand nous n’avons suivi en nous que ce qui n’était pas, dans la faille, l’absence, le rouet. Il faut que le Bien soit infiniment bon pour accepter de n’être pas partout et toujours, et qu’il nous aime infiniment puisque partout où il n’est pas c’est parce que nous y avons été.

Posted in Notes | 1 Comment

Olivier Rey, Le testament de Melville — penser le bien et le mal avec Billy Budd

“Les bien-pensants écrivent de la mauvaise littérature, parce que leur bien-pensance les rend aveugles et sourds à un pan gigantesque de la réalité. En voulant être bons ils sont faux, et donc mauvais. Soucieux d’éviter cet écueil, certains croient que la bonne littérature se doit d’ignorer les catégories de bien et de mal — d’être ailleurs, ou au-delà. Le remède, hélas, s’avère aussi nocif que la maladie qu’il voulait guérir. Pour éviter une cécité on en contracte une autre, car les catégories de bien et de mal appartiennent à la réalité d’une âme humaine. L’écrivain n’a pas à faire la morale — certainement pas —, mais il a à exprimer l’humaine condition dont le phénomène moral fait partie, aussi adhérent à notre être que l’est notre peau.”

Olivier Rey, Le testament de Melville — penser le bien et le mal avec Billy Budd, Introduction, 403-413

Posted in Les autres | Leave a comment

Vies minuscules — Pierre Michon, 1984

“Ces jours-là, au sortir tourbillonnant des bistrots de Chatelus, Saint-Goussaud, Mourioux, il s’affalait pour la nuit au hasard d’une grange, dans les gerbes dociles, et se parlait à lui-même longuement dans le noir avec des rires d’orgueil, des décrets et des emportements, jusqu’à ce que les enfants du village à pas louches vinssent et, lui jetant en pleine face un seau d’eau ou dans sa chemise l’éclair froid d’un orvet, emportassent sa royauté fragile, éparpillée, dans des rires qui s’enfuient.”

Posted in Les autres | Leave a comment

Lettre à un jeune poète (extrait)

En vous lisant, j’ai parfois eu l’impression que vous étiez un alcoolique qui refusait de boire, accro à la lumière mais trop stratège (ou pas assez tragique ?) pour vous jeter dans le feu.

Posted in Fragments | Leave a comment

A propos de Nicolas Hulot

Profil limpide, rapace, page florentin aux jambes de cigogne et à la frange héraldique, il marche, il va, il entreprend, il filme, il photographie, il écrit, il annonce, dénonce, prend, méprend, espère, mais il ne prie pas. Ou pas encore, il ne croit pas en la prière. Partout où il est allé (partout donc) il a trouvé l’écho d’une même vibration, dans les nuages, les yeux des loups des Carpates, sous les mers de basse Californie, au fond de l’Afrique et sur les plateaux forestiers d’Amérique Centrale. Une énergie unique appelait à l’aide l’homme devenu égoïste, ce berger de l’Être transmuté en putain de l’Avoir ; il essaya avec les dents et le coeur, ou les yeux d’une caméra, de rappeler à ce diviseur que ce qui est unique ne peut qu’être unifié. Avec des gestes lents, l’oreille contre la pierre ou contre le ventre des panthères, entouré d’oiseaux, Hulot essaya de formuler cette contradiction : la nature existe en dehors de Dieu, qui est tout, avant tout et partout. Elle est amorale, pourtant son avenir est l’avenir de la morale. Contrairement à Saint François d’Assise, il n’avait pas compris qu’on n’appréhende et ne résout ce genre de contradiction que par le Très-haut. La télévision est au service de la politique moderne, et vice et versa, et la politique moderne sera ennemie de la nature tant qu’elle exigera que Dieu n’existe pas en public. Qu’est-ce qui est plus public et divin — à la fois et irrémédiablement public et divin — que la nature ?

Un saint c’est toujours un peu l’idiot du village. Lui il marchait en forêt, il jouait sur des cordes et sous l’eau, avec les mains, il parlait aux poissons. Il n’avait pas compris qu’il s’agissait davantage de convertir que d’enrôler et de prier que de sermonner. Plutôt l’espérance que l’espoir, et le Nouveau Testament que les accords de Paris.

Posted in Notes | 1 Comment

plaisanterie eschatologique

Au commencement était l’âme humaine accouchée dans la douleur, à la fin est la philosophie de l’Etat de Hegel.

G. Lukacs, Der junge Hegel, 1948.

Posted in Les autres, Plaisanteries | Leave a comment

Mauvais augure

Twitter c’est moins le Colysée que les tambours de guerre ; et sous les apparents antagonismes s’élève à l’oreille de ceux qui savent écouter une annonce unique et infiniment regrettable.

Posted in Fragments | Leave a comment

Le corps

Qu’est-ce qui est plus chrétien que le corps ? et qu’est-ce que c’est, un corps ? Que dit cette peau ramassée sur les chairs elles-mêmes traversées de capillaires blanchâtres ? Quelles sont ces poix et ces odeurs de terre ? et ces planètes, quelles sont ces planètes ? De quelle idole la lave des volcans est-elle l’excrément, et de quelle philosophie, la nourriture ? Pourquoi, surtout comment — le corps fut-il lié ? De quelle divinité est-il  la prison ? De quelle divine solitude, la clef ? L’amour ? Qu’est-ce que l’amour sinon la volonté inscrite dans un corps de remplacer le monde entier ? Qu’est-ce que l’amour sinon ce qui a fait du corps une œuvre d’art, vouée comme toutes les œuvres à connaître Dieu depuis l’alcôve glacée d’un narthex ? Car le corps n’est-ce pas est moins l’obstacle de la morale que sa duplicité, de même que le sexe est moins ce qui empêche Dieu de nous rejoindre, comme le prétendent certains épicuriens, que ce qui nous supplie de l’écouter. Le sang ne parle pas mais la Parole a saigné.

Posted in Notes | Leave a comment

Insomnies

François avait mal dormi dans sa chambre d’hôtel avec sur le meuble des hortensias synthétiques et des bonbons acidulés à la menthe et à la fraise des bois. Le matelas était rembourré, aucune raison de se plaindre à l’écolier pâlichon embauché pour distribuer aux clients les clefs et les indispensables dépliants ; quant à la température dans l’établissement elle était tout à fait acceptable, malgré le froid métallique sur lequel un vent descendu depuis les récifs pointus de Gaspésie soufflait comme sur un feu qu’on attise ; seulement voilà que depuis quelques mois il n’arrivait plus à trouver la bonne position (celle capable sur demande de voir deux fois midi au cadran). Son excitation en sortait grandie, de même que ses colères ou certaines trouées mélancoliques ; bizarre sensation d’être à la fois plus humain et moins là.

Posted in Fragments | Leave a comment

La méthode hégélienne, une forme participative d’objectivité

Hegel ne pense pas contre lui-même mais contre soi-même, il engage le lecteur. Cette forme de dialectique conjointe est assez étonnante et, il me semble, malgré tous les prétendus imitateurs de Hegel, inimitable, ou en tout cas inégalée. La contre-pensée (aufhebung) génère un “avec” qui fait du lecteur le support de la pensée au même titre que celui qui pense, de sorte que la pensée n’est pas soumise, comme c’est le cas en général, au lecteur, mais supportée par lui. Voyons cet extrait des Leçons sur la philosophie de la religion :

Par la pensée, je monte vers l’Absolu et me dresse au-dessus de toute finalité ; je suis conscience illimitée et en même temps conscience de soi finie, et cela en accord avec la totalité de ma constitution présente empirique. Les deux côtés se recherchent et se fuient en même temps. Je suis, et il y a en moi et pour moi, ce conflit mutuel et cette unité. Je suis le combat. Je ne suis pas l’un des combattants. Je suis au contraire les deux combattants et le combat lui-même.

Ici, le “Je” a une consistance double, qui engage le lecteur. Sans devenir ce “Je” le lecteur y participe, de sorte que la pensée produite participe du lecteur. Hegel ne s’efface pas, au contraire, il se dévoile et, ce faisant, rend soluble sa pensée dans la pensée du lecteur. Il en ressort que la phénoménologie est moins un subjectivisme, comme je l’ai cru longtemps, qu’une forme verticale et “participative“, dirait-on aujourd’hui, d’objectivité.

Posted in Notes | Leave a comment

Réelle (2018)

Roman paru le 22 août 2018 aux éditions de l’Observatoire

Revue de presse

LE livre que l’on attendait sur la télé-réalité, symbole des nineties et emblème de toute une génération. Un roman d’une grande sensibilité, qui s’inspire autant de Rene Girard que de Clément Rosset. —Les Inrocks
Un hommage à la décence des gens et des vies ordinaires — Le Figaro Magazine
Un roman familial qui dans cette veine donne ses scènes les plus réussies — Libération
Beau comme du Pialat — Les Inrocks

Présentation de l’éditeur

Enviée, choisie, désirée : Johanna veut être aimée. La jeune fille ne croit plus aux contes de fée, et pourtant… Pourtant elle en est persuadée : le destin dans son cas n’a pas dit son dernier mot. Les années 1990 passent, ses parents s’occupent d’elle quand ils ne regardent pas la télé, son frère la houspille, elle danse dans un sous-sol sur les tubes à la mode, après le lycée elle enchaîne les petits boulots, et pourtant… Un jour enfin, on lui propose de participer à un nouveau genre d’émission. C’est le début d’une étrange aventure et d’une histoire d’amour intense et fragile. Naissent d’autres rêves, plus précis, et d’autres désillusions, plus définitives. L’histoire de Johanna est la preuve romanesque qu’il n’y a rien de plus singulier dans ce monde qu’une fille comme les autre
Posted in Romans | Leave a comment

Juillet 1969

Marcher sur la lune n’a pas servi comme certains l’espéraient à vaincre la mort, mais à l’imaginer toute nue.

Posted in Plaisanteries | Leave a comment

Vulgarité (définition)

Est vulgaire n’importe quelle attitude consistant à ne pas voir dans sa relation au reste du monde (les êtres, les choses, les concepts, le néant, l’histoire) un rapport à soi-même, ou dans le rapport à soi-même une relation au reste du monde. (Pensez à la plage…)

Posted in Notes | Leave a comment

Avenue de la Gloire — Guilheméry — Côte Pavée

Sur ce flanc, au-dessus du Canal, les maisons toutes différentes, mais toutes pareilles, tirent à elles la nappe orangée du centre ville. Chaumière des moustiques, le cimetière n’a pas de vocation. Les petits magasins clignotent. Feux rouges, verts, les yeux de la colline. Le lycée Saint Joseph ressemble à une piscine municipale en faïence bleue. Le Caousou à un manoir grand siècle, un jour ce sera une maison de retraite. Les scouts dévalent l’avenue Camille Pujol et l’avenue Jean Rieux. Entre ces deux, la concurrence est subtile, d’un côté la lumière, Balma, le Caousou, de l’autre l’ombre fraîche, la place de l’Ormeau, la route de Revel, Saint Joseph. Chacun ses pizzérias. Les cyclistes sont courageux mais crispés ; sur leur passage les dames s’adossent près des rails. Quant aux petites familles, elles investissent : une maison, un jardinet, papa a acheté des outils. On monte en grade, maman a retrouvé un vieux copain avec qui elle déjeune le midi. C’est notre Saint Cloud (le Busca c’est Neuilly). Le genre de quartier où les chiens ont des gantelets et les lampadaires des prénoms.

Posted in Toulouse | Leave a comment

Canal du Midi

Sous la main de Michel-Ange, la courbe et le pli sont moins créés que rendus. De même, sous celle de Riquet, le canal du Midi. Avant de vouloir le temps, Dieu avait voulu ce trait d’eau verte, cette terre et ces arbres blancs et gris ; ces reprises, ces décrochements en pente douce au-dessus des péniches calmes, et ces mystères à gueules d’écluses — à dix-huit heures, ces gouttes de lumière. Riquet n’a rien voulu que ce que voulait Dieu. Il a concrétisé dans les positions de la pierre un plan inscrit dans les dispositions du ciel. Riquet, autrement dit, fut un artiste, et c’est parce que le canal est une œuvre d’art, son œuvre, qu’en le longeant on a moins l’impression d’être en présence d’une rivière dans son lit que d’un couteau sur l’autel. Les barques noires prennent des tours funestes, et les clochards édentés près du Pont des Demoiselles ne sont pas miséreux mais la misère du monde. Le temps est catégorique, et quand l’orage y vient on est à l’intérieur de la foudre. L’eau a une couleur d’émeraude à peine délogée, mate et terreuse, pupille souterraine. Les platanes surgissent des profondeurs et se développent en millions de ramures squameuses. Le ciel, le soleil, les nuages y vibrent comme dans un orgue couvert de peau. Parfois un cercle trahit la présence, sous la lèvre, d’une poule d’eau infiniment joyeuse, son bec rouge, ou de quelque autre créature, les ragondins, les crapauds malades. Aux paradis, leur lot d’enfer. Les pêcheurs s’inquiètent ; l’un d’eux hier a remonté sur le halage l’aile déchirée d’un ange ; elle bougeait… Au loin, les clochers, les ports, l’épiphanie des champs de blé — Montgiscard, Carcassonne, l’Empire ! Au loin, les plaines ravagées ! Ici, le silence aquatique, les appréhensions amphibies ; ici la ligne brune où les suicidés face à l’eau ont l’air de nager. De Toulouse, la trachéotomie… Le sourire de Gwynplaine, justice naturelle !

Posted in Toulouse | Leave a comment

Transition (Hölderlin)

Les poètes se révèlent pour la plupart au début ou à la fin d’une ère. C’est par des chants que les peuples quittent le ciel de leur enfance pour entrer dans la vie active, dans le règne de la civilisation. C’est par des chants qu’ils retournent à la vie primitive. L’art est la transition de la nature à la civilisation, et de la civilisation à la nature.

Hölderlin, cité par René Char (Recherche de la base et du sommet, trad. Denise Naville)

Posted in Les autres | Leave a comment

éducation

Le manquement à l’amour engendre l’amour manqué. Il faut que les parents de Marie eux aussi aient été sans péché.

Posted in Pensées | Leave a comment