L’esclave du lion — René Char

UN VIEUX PÊCHEUR : Celui qui dompte le lion, devient l’esclave du lion. Ce qu’il faut, c’est faire du feu entre lui et toi.
SANG-DE-89 : Qui vous parle de lion ? C’est au dragon réel que nous avons affaire !

René Char — Le Soleil des eaux, 1946 (scène XXII)

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Le mystère de la rue de Metz

Vue depuis le carrefour du hideux Monument aux Morts (sculpté si ma mémoire est bonne par Léon Jaussely, on aura raison de mémoriser le nom de pareils criminels), la rue de Metz ouvre une gueule de dieu romain, un serpent sans les yeux, aux flancs plantés d’écailles rougeoyantes et surmontés de chiens bleu roi.  Vue depuis le Pont Neuf, une terrasse sale. Surtout, il y a ce coude, entre la place Esquirol et la rue de la Bourse, à l’endroit exact où la rue de Metz croise l’axe formé par la rue des Filatiers et la Rue Saint Rome. Ce coude n’est pas normal. Jamais les Romains qui ont voulu cette ville autour de ce trivium, n’auraient accepté un tel infléchissement. De là à conclure que la ville a bougé… Y a-t-il une variation tectonique ? Cela expliquerait le nombre de poètes d’un côté de la ville et la kyrielle de banquiers et de marchands de l’autre. Le point central a été travaillé, tiré par la basilique Saint Sernin. La rue de Metz s’est arquée, convexe, autour d’un nom, d’une date, qu’est-ce que j’en sais. Un jour ou l’autre la tension se résoudra, et la rue, dans un mouvement assassin, retrouvera le membre qui lui manque. Les dieux romains n’aiment pas plier l’échine.

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Bach — Suites pour violoncelle (BWV 1007 à 1012)

Suite n°1 : sentiment qu’en insistant on finira par y déceler des mots.
…Suite n°2 : les forêts, l’équilibre. Le ciel est détendu puis pressé autour d’un point essentiel.
…Suite n°3 : le chien a couru jusqu’à ce fameux rivage dont le loup a parlé.
…Suite n°4 : « les cavaliers venaient / et à la vue des eaux ils descendaient ».
…Suite n°5 : Dieu existe.
… Suite n°6 : Que veut-Il ?
…Silence. Du silence composé par Bach.
…Suite n°6 : la mort et comme une victoire.

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Place Saint-Georges

On est place Saint-Georges comme sur le plateau d’un arbre. C’est le même vent entrecoupé. Ce sont les oiseaux, les branches, la rumeur. Le sol est vivant sous nos pieds. On n’est pas au même âge accroché à la même branche. La preuve : je ne m’étais pas approché de ce coin où se trouvent des jeux d’enfants, des services à thé et des biscuits meringués, avant l’âge de trente ans. Lycéen, j’invitais des Espagnoles de l’autre côté, sur la terrasse du Van Gogh, où  nous buvions des demi-pêche et des menthe-à-l’eau glacées en fumant des cigarettes achetées par paquets de dix. Mes amis Claire et Pauline, puis Violaine, Pierre-Louis et leurs enfants, ont vécu rue Fourtanier derrière cette porte sans gloire. Nous appelions le patron du restaurant vietnamien La Pagode “Tonton”, un petit bonhomme lubrique, plus ou moins boat people, c’est ce qu’on disait en tout cas, qui passait ses nuits à danser au Shanghaï, rue de la Pomme, une boîte homosexuelle, et prétendait si on le questionnait que “la jeunesse est l’affaire de tous”. Son fils Laurent, rescapé d’un accident de la route, faisait des plaisanteries idiotes mais sympathiques et allait tous les jours au cinéma place Wilson. Julien dans sa largesse démesurée nous invitait à déjeuner ; nous étions, quatre, cinq, six lycéens autour d’une table à La Pagode : “Vous mettrez ça sur le compte des années.” Là-bas, en direction de l’Hôtel des Ventes, sous les immeubles trop hauts pour ne pas ressembler à d’infâmes clapiers — les contreforts d’une place sertie de balcons méchants — là-bas, se trouve la crèche de mes enfants, dont les hublots posent leurs joues sur le béton. Le café qui s’appelle aujourd’hui “Chez Koss” a changé de nom trois ou quatre fois ces dernières années. Le Van Gogh, lui, est toujours le Van Gogh, ainsi que le Wallace insupportablement bourgeois et désuet sous un micocoulier poussé à un mètre du sol, dont les branches au printemps dessinent des élans de cathédrale, comme l’esquisse d’un chef-d’œuvre religieux tracée directement sur les nuages, un projet pharaonique, qui aura été abandonné comme tout le reste après 1870. Le Wallace, en cuir moelleux, n’a rien à faire là. Il n’est pas toulousain. Rien, à  l’intérieur, n’est toulousain. L’ombre du manège d’autrefois est restée au milieu de la place. Tous les enfants de ma génération ont connu ce manège à deux étages, chevaux de bois, conques autrichiennes. La voisine de la rue du Pont de Tounis, Madame Foch, m’y conduisait. Elle est morte maintenant, elle s’est brisé le cou sur la limite d’une route. Les ombres restent si on fait attention. Puis il y a cette fontaine, dont les cariatides vertes, repeintes d’accord mais invariablement mélancoliques, humiliées, au-dessus d’une rose des vents, portent à bouts de bras le silence et l’amour.

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Port Saint-Sauveur

La caserne des pompiers, ses énormes camions, les péniches et l’arceau en métal rivalisent d’incohérence, jusqu’à cette rupture, et les clapotis vaseux sous le frein de la berge. Les tours ici ne recevraient rien, même pas une lubie réactionnaire. Les moignons des platanes descendent vers les halages. On dirait un alphabet cunéiforme aligné sur une table d’argile fondue et séchée plusieurs fois. Un pêcheur de gardons ou de carpes s’acharne dans son art. Les clochards (d’anciens pêcheurs) le vénèrent, c’est-à-dire qu’ils le maudissent le dimanche et l’ignorent les autres jours. Une lumière exotique et horizontale, céréalière, est provenue du Lauragais. On ne proposerait rien de très sérieux à une fille sans que les bavards de l’avenue Jean Rieux ou du Caousou se targuent de l’avoir prémédité. Quelle drôle d’idée quand même d’avoir accroché un hamac entre la Sécurité Sociale et la rue des Martyrs. A dix-huit ou dix-neuf ans, j’y ai rencontré un chercheur d’or qui élevait une araignée dans sa barbe et pêchait des écrevisses avec de la térébenthine de Venise et de l’urine de lapin.

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La politique considérée comme complot

La politique est un complot permanent, d’une part contre ceux dont les valeurs sont les plus hautes et, d’autre part, contre ceux dont les conditions sont les plus basses.

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Garonnette

Les structures sont en retrait, les portes retirées. L’eau partout est à l’état de signe, à certains souvenir, aux autres avertissement. Sous la terrasse de Julia et les fenêtres de France et de la famille Pech de Laclause, il y a ce club portugais désert la semaine, et comme abandonné, mais plein à craquer les dimanches. Les maçons s’y retrouvent gravement autour d’un Bonzini, et tandis que leurs femmes gavent leurs très nombreux enfants de flans aux oeufs dorés à la bougie et de tartes aux prunes, ils fument des cigarettes de contrebande et s’échangent les journaux du pays qu’ils regardent tour à tour sans les lire vraiment. Un homme, une montagne, assis sur un minuscule tabouret qu’on dirait soudé à son derrière, fait griller des merguez sous le ponceau de la rue de Tounis, dans un bidon d’essence ouvert par le milieu et garni de braises magiques. Les trafiquants d’héroïne, dont c’est la planque du lundi au samedi, sont remontés vers l’île du Ramier ou descendus vers les Amidonniers. La maison de l’Occitanie (autrefois annexe du collège Clémence Isaure), le cou de canne de la Halle aux poissons, le barrage infernal, la Tantina des Burgos où mon père fêta son quarantième anniversaire en décembre 1991, le rappel grotesque du cours d’eau, la crèche municipale, le jardin des Dominicains derrière ses hauts remparts, le HLM de la rue de l’Homme armé où j’avais un ami, Fabien, et l’usine Voltex couverte de lierre rouge et vert à côté du grand cerisier de mes voisins, que le manque de lumière a fait grimper plus haut que le toit biseauté de l’usine, m’ont injecté leur énergie pendant vingt ans. Puis il y a eu ces nouvelles constructions “de plain-pied, beaux volumes”, la chierie du futur. On a oublié qu’ici l’eau avait creusé, et qu’on pêchait depuis la fenêtre de chez soi, la cuisine ou l’alvéole des cabinets, directement dans le fleuve, des truites arc-en-ciel descendues du glacier d’Aneto. Madame Massoutié ma voisine, une ancienne couturière aux pieds gonflés, est morte, et le parking de l’Hôtel de Clary (“l’hôtel de Pierre”) maintenant est fermé à clef.

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Songe

Il ne faut pas négliger la soupe ni le goût que lui aura donné la peau violette et jaune des navets.” On a faim, disaient-ils. Couvre nous de honte.” J’avais réussi la fois précédente, avec les chevaux aux dents pointues, mais cette fois je… Le destin ne mérite pas tout. Au lieu d’obtempérer je suis rentré par le val. La lune évidemment n’y existait pas. Mille fois, j’aurais pu tomber. Un cadre, puis un fauteuil, un miroir monté en trumeau, des tapis, une cheminée et des livres, comme dans un salon. Une alouette dans la main d’un orme, dormait. Feuillages transparents. Une biche. Au loin la fumée joufflue d’une cheminée.

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Pâques 2018

Certains chrétiens trop fervents finissent par souhaiter mourir, car le jour de leur mort, enfin, ils verront la face de Dieu. Ils ne craignent plus la mort, donc, mais, pire, ils l’espèrent. (Est-ce arrivé à Simone Weil ?…) Il s’agit là je le crains d’une terrible erreur. La mort n’est pas souhaitable. Le vivant doit avoir peur de mourir. Être vivant , c’est avoir peur de mourir. (C’est à cause de cette injonction métaphysique que Camus disait du suicide qu’il était “le seul problème philosophique vraiment sérieux”.) Dieu ne nous propose pas de ne pas souffrir, pas plus qu’il ne nous demande de souhaiter mourir. Ce qu’Il nous demande c’est d’accepter le mystère de la souffrance sans pour autant en souhaiter l’épreuve. Jésus lui-même a peur de la mort. Il est tenté d’y renoncer. « Arrière, Satan! Tu ne conçois pas les choses de Dieu, tu n’as que des pensées humaines » (Mc 8:33 ; Mt 16:23). Il dit cela à Pierre, c’est-à-dire à l’Église. « Ne me détourne pas de la mort, mais ne me fais pas non plus la souhaiter. L’un et l’autre sont contraires à la volonté de mon Père. » On ne comprendra plus ni sa peur ni sa tentation, ni son sacrifice, si l’on croit que la mort est souhaitable, pas plus qu’on ne les comprendra si l’on croit qu’elle est la fin de la vie. Ce n’est pas pour rien que nous demandons à Marie de prier pour nous à l’heure de notre mort. La mort est un déchirement. Elle est le point central du doute : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » dit Jésus avant d’extraire son cri atroce. Elle est négation, empêchement. Sur la Croix, la vie ne triomphe pas d’un mensonge, mais de la mort. Elle triomphe de la mort. Le vrai amour ne consiste pas à dire à l’autre “si tu existes la mort n’existe pas”, mais “tu existes et tu ne mourras pas” (cf. Gabriel Marcel). La mort existe, elle existera. Le démon n’est pas l’image d’un démon. Le démon est le démon. Le Christ n’a vaincu ni la peur ni la tentation, qui ne sont aux yeux de Dieu que des effets. Ce qu’il a vaincu c’est à la fois la cause et le résultat de la peur et de la tentation : Satan, le tentateur. A nous de L’imiter, puisqu’Il est le Chemin. Comme Lui, nous ne devons ni céder à la tentation de souhaiter la mort, ni à celle d’y échapper.

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Théodicée printanière

En enfer, point de glace. Le diable a des roses affranchies sous les ongles. Les paysans diraient qu’il a bon dos. Il négocie en tout cas, c’est bien ça le problème.

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Le mérite

Je hais ces guides assis à moitié sur le revers de tout. Je les hais parce que je ne crois pas au mérite. Aucun chat aussi noir fût-il n’est mort de désespoir. Les rivières, que je sache, n’ont pas faim. Parvenir, c’est le rêve faux. Seuls les précipices parviennent. L’ombre il faut le dire hein est affamée. Elle espère. Elle est patiente là-bas à l’intérieur des arbres.

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L’ange boulanger

Ça sentait le pain dans la maison, pourtant toutes les fenêtres étaient fermées, un parfum antique, les céréales broyées longtemps puis mêlées à l’eau, le sel, le levain, avant d’être dorées au four et d’y craquer comme des fleurs. La femme transpirait, les contractions accéléraient. L’homme n’avait plus aucun doute. L’ange, l’ange boulanger avait défait le ciel. A chaque fois que ses enfants étaient nés cette même odeur de pain était venue du sol dans l’appartement et sur l’île des Sœurs. La terre était un ventre, le vent en écartait les jointures, il y avait de la neige, un manteau épais, et dessous du foin mouillé d’eau tiède et, sûrement, des braises ; la terre respirait. Un enfant allait naître et Dieu, le bâtisseur, bâtissait.

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Les moyens justifient la fin

Je voudrais mourir en me battant contre quelqu’un qui me ressemble.

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Géographies

Les ânes et les mulets des Pyrénées, les chevaux de Tarbes, l’Armagnac dans le Gers et les Landes, les moutons du Larzac, le maïs dans le Béarn, les moutons dans les Pyrénées, les abricots et les amandes du Roussillon, le tabac de Gascogne, les pins des Landes, les Châtaigniers du Lot, les vaches limousines, les bœufs de Salers et les taureaux charolais, les moutons du Berry, les roses à Grasse, les oliviers du Lubéron et de Provence, les fruits jaunes et rouges de la vallée du Rhône, les volailles et le maïs dans la Bresse, le fromage de Gruyère, le houblon de Saône, les fières montbéliardes, les vins de Moselle, la bière et le tabac d’Alsace, les moutons de Champagne, le brie, le champagne, les chevaux et le bois noir des Ardennes, le lin gris et blanc de Calais, les vaches flamandes, les gros chevaux boulonnais, le cidre magnifique, les percherons, les bœufs manceaux, les légumes à Paris, les fèves surtout, le beurre et les œufs de Bretagne, le beurre de la Prévalaye, les porcs, des porcs partout, et du fromage, le sarrasin de Quimper, les conserves à Port-Louis, les bœufs parthenais, les mulets du Poitou, et, d’accord, les vins de Bordeaux.

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Qu’est-ce que la sagesse ?

« Qu’est que la sagesse ? Un état d’équilibre intérieur entre la matière et l’esprit, les passions et l’amour, le conformisme et la liberté, le moi et l’âme. Mais, pour que cet équilibre puisse se réaliser, il faut une espèce de miracle : que, par la grâce d’une alchimie surnaturelle, des éléments impondérables acquièrent assez de densité et d’attraction pour contrebalancer l’épaisse énergie des instincts de l’orgueil. »

Gustave Thibon, L’ignorance étoilée, Paris, Fayard, 1974, p. 63.

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Impression

L’autoroute un soir en hiver, d’Albi vers Toulouse, la nuit déjà, la pluie, les voitures assez proches, trop proches, beaucoup de pluie, les yeux rouges des phares, les arbres flous, les essuie-glaces… une impression mélancolique de déjà-vu. Et une espèce de panique morale.

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Infini (quantité) / Eternité (qualité)

L’infini a trait au quantifiable quand l’éternité, au contraire, a trait au qualifiable : seule une quantité peut être infinie, seule une qualité peut être éternelle.

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La mort est éternelle

A propos de la mort une seule chose est sûre : l’espace et le temps tels que nous les connaissons n’y existent pas. Elle n’efface pas autrement dit les limites du temps et de l’espace, mais le temps et l’espace eux-mêmes. Lumière ou néant, cela personne ne le sait avec certitude ; éternité ça oui : temps absorbé, espace dissipé. La mort est éternelle, et l’infini son exact opposé. Dans les légendes d’autrefois, les mauvais princes quand ils mouraient se voyaient condamnés à errer sous forme de fantôme. Privés d’éternité, il leur fallait endurer un espace et un temps infinis ainsi qu’une punition qui n’a peut-être l’air de rien si on y passe vite mais qui à la longue est la véritable raison pour laquelle nous devrions les plaindre : privés de l’expérience de la mort, ils ne sauraient jamais ce qu’il y a après la mort. C’est là l’enfer. C’est là la véritable damnation. Or aujourd’hui il semblerait que le sort de ces fantômes soit très enviable. La punition des contes pour enfant n’est rien de moins pour Google que l’objectif à atteindre. Il faut être drôlement sûr que ce qu’il y a après la mort n’est pas souhaitable pour souhaiter en priver les êtres.

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La tentation d’Adam

Imaginez un type sec au premier matin du monde, entouré d’animaux. Imaginez-le Adam sous un ricin dans sa fièvre onomastique, un crayon à la main en guise de sceptre, pour pas dire autre chose… satisfait, fantasque au dernier degré — il nomme et règne en prétendant régner : « Je suis celui qui dit ! A mon commandement, planètes, océans… Je dis cela qui est ! »

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L’aimant nous aimons

L’aimant nous aimons et nous aimant nous L’aimons.
Aimons, amants, aimez : nous le reconnaîtrons,
Et l’aimant nous naîtrons une seconde fois
Vivant de charité, d’espérance et de foi.

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