Puissent sur vos joues

Mes chers enfants, mes anges, mes ours, puissent sur vos joues s’imprégner mes caresses : qu’elles soient tatouées, marquées dans le souvenir de votre peau, puissiez vous garder à jamais quelque chose de ma main près de votre cou, et plus précisément à la jointure de la mâchoire et du cou où la peau est plus fine, plus douce, et où elle tremble, où elle palpite comme un oiseau — de sorte que dans l’âge infini, dans la faiblesse, dans l’inquiétude des derniers jours, quand vous serez des vieillards fragiles et étonnés comme des nourrissons, brisés dans les draps d’un hôpital, et gênés : gênés par la gêne de vos propres enfants — de sorte que ce jour-là vous sentiez sur vos joues, et à cet endroit qui bientôt ne palpitera plus, ma main ferme et tendre de père ; alors vous aurez moins peur, parce qu’aucun enfant n’a peur quand son père se tient près de lui — vous aurez moins peur et j’aurai peur à votre place, j’aurai peur oui, je serai terrifié comme je l’ai été à chaque fois que je n’étais pas certain d’être en mesure de vous protéger. Puissiez-vous sourire à cet instant malgré la souffrance et les questions sans réponse, et personne autour de vous, ni vos enfants, ni les infirmières s’il y en a — personne ne saura pourquoi dans ce crépuscule vous souriez ; ils mettront cela sur le compte du grand âge, tandis que vous serez en train de retrouver l’empreinte de l’âge tendre, le tatouage de mes caresses, les mercredi après-midi saucisse-frites-glace, les dessins-animés, les histoires de Claude Ponti, les dimanches en famille, la messe, le parc, le manège, le sapin, Gragnague, Montrafet, le phare du Cap Ferret, les sauts au-dessus des vagues, les bobos qu’on embrassait pour qu’ils s’envolent, les trajets pour l’école, les soirées pyjama, les messages sous l’oreiller, les bains, les devoirs, le miracle des jours fériés, les cauchemars après minuit. Puisse tout cela se trouver sur vos joues de vieillard, dans votre cou, à cet endroit qui sous les rides palpitera encore… Souriez. Je suis là. L’éternité ne se trouve pas après la vie mais derrière, dans le double-fond de l’Espace et du Temps, par-delà les silhouettes de la Caverne. Je suis là. J’existe. Je vous attends.

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à propos de “Pudeur du donateur” (Nietzsche, Aurore, §464)

Nietzsche écrit : “Quel manque de noblesse que de jouer sans cesse au donateur et au bienfaiteur, qui plus est de façon ostensible ! Au contraire : donner et combler, en prenant soin de dissimuler son nom et son don ! Mieux : être sans nom, comme la nature où, ce qui nous réconforte, c’est de ne plus y rencontrer ni donateurs ni bienfaiteurs, plus de “visage empli de bienveillance” ! — Mais vous vous gâchez aussi ce réconfort, ayant placé un Dieu dans cette nature… Ainsi tout est à nouveau sous le signe de la dépendance et de la contrainte ! C’est cela que vous voulez ? Ne plus jamais être seul avec soi-même ? N’être jamais plus sans surveillance, sans garde, sans protection, sans présents ?

Mais n’a-t-il pas lu la Genèse ? Dieu donne à l’homme la vie et ce faisant lui donne la liberté. Il n’est pas là quand Adam est seul et s’ennuie. Il n’est pas là non plus quand Adam est avec Eve dans la plénitude de son amour. La plénitude de Dieu suppose cette absence. Son don est parfait, c’est-à-dire que son don est total.

Genèse, chapitre 3 : “Le Seigneur Dieu appela l’homme et lui dit : « Où es-tu donc ? » Il répondit : « J’ai entendu ta voix dans le jardin, j’ai pris peur parce que je suis nu, et je me suis caché. »

Est-ce là ce que Nietzsche appelle “surveiller” ?

Dieu de nous surveille pas. Il ne nous enchaîne pas. Il nous appelle. Il nous pardonne. Il nous donne tout. Celui-qui-est me donne d’être à mon tour. Il donne “moi” à “moi-même”.

Le nouvel Adam le sait sur la Croix : Dieu pour tout donner, et devenir Jésus, s’est éloigné. “Notre Père qui es au cieux”, c’est-à-dire “Notre Père qui pour nous donner la vie s’est éloigné”. Il n’a pas fait de son don une chaîne. Il ne nous surveille pas. Donner c’est abandonner. C’est inexplicable, et le “pourquoi m’as-tu abandonné ?” est la plus belle prière possible.

Nietzsche ne veut pas que la vie soit une dette. Mais elle n’est pas une dette, un don s’il est parfait n’est pas une dette. Dieu est le seul à pouvoir faire qu’un don soit parfait. C’est sa nature. Il existe dans ce don. Ce don c’est l’Esprit Saint. Ce n’est pas une chaîne. Ce n’est pas un oeil qui surveille.

Vivre de sa foi, c’est consentir à ce don. Vivre d’espérance, c’est faire de ce don la plus gratuite et la plus chère des expériences. Vivre de charité, c’est devenir soi-même le véhicule de ce don.

Dans ce même texte, Nietzsche écrit plus loin: “N’est-on pas tenté de vendre au diable, corps et âme, pour échapper à cette impudique présence céleste, à la contrainte de ce voisinage surnaturel ?” Mais la voilà, précisément, la chaîne ! la voilà la surveillance ! Une chaîne pour le corps, une caméra pour l’âme. Le Diable ne donne rien, mais il promet, il propose, il ment, et au diable l’homme vend… “Se vendre”. Les choses diaboliques ne se reconnaissent pas : elles se con-somment. La voilà la contrainte de ce voisinage surnaturel.

Tout donner, c’est nécessairement accepter que le donataire puisse refuser ce don et qu’en le refusant il transforme la distance qui le sépare du donateur en mur. Derrière ce mur Dieu continue à appeler. À travers lui, il nous envoie la force de le franchir. Mais il ne peut pas le briser, ou le franchir à notre place, car autrement son don ne serait pas parfait.

Le philosophe Martin Steffens dans son Petit traité de la joie, a commenté cet extrait de Nietzsche bien mieux que je ne le fais moi-même en précisant bien qu’il “n’est pas vrai de dire que le fait de rendre grâce pour la vie reçue nous mette en position de débiteur”. Nous ne devons pas à Dieu la gratitude. Nous ne lui devons rien en fait, précisément parce que son don est parfait, et parce qu’il serait orgueilleux de croire qu’un Dieu tout puissant puisse exiger de moi quoi que ce soit en échange de son amour. Mais nous pouvons reconnaître Dieu. Nous pouvons être émerveillés par son don. C’est cela la Foi. C’est cela la prière. Et nous pouvons placer cet émerveillement au-dessus de toutes les souffrances susceptibles de l’amoindrir : car si je peux souffrir c’est précisément parce que je peux aussi ne-pas-souffrir, de sorte que la souffrance peut elle aussi conduire à l’émerveillement. C’est cela l’Espérance. Enfin, nous pouvons annoncer ce don, et nous en faire les médiateur. C’est cela la Charité.

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À propos de “Faire l’amour”, Jean-Philippe Toussaint (2002)

L’écriture est singulière parce qu’elle est retenue sans être tenue. Elle est précisée mais pas au point d’être précise ; et du coup ce n’est pas froid, rien n’est froid, malgré cette espèce de distance maintenue par le narrateur entre sujet et objet, c’est-à-dire entre son âme et celle de Marie. L’image finale du narrateur quand il se promène au milieu des tableaux en tenant le flacon d’acide “comme une bougie” représente parfaitement cette distance entre le sujet et l’objet, cette distance qui couvre la lave brasillante d’un lavis de glace avec ses bulles d’air, avec ses diffractions, avec son épaisseur. Et puis il y a le cosmos, les lumières au loin, le vertige pascalien, la sphère dont les contours sont partout et le centre nulle part…
Et puis bien sûr il y a cette fleur qui s’éteint comme une flamme sous la larme d’acide, qui est la fleur mallarméenne, “l’absente de tous bouquets“.
Tout est symbole et psychologie, mais rien n’est discours, rien n’est psychologique.
Cela m’a fait penser aussi à certains tableaux de Paul Klee lorsque sa main hésite, tentée par l’abstraction, et qu’il est à deux doigts de Kandinsky, puis finalement la figure s’impose. Sa phrase a une race. Elle a des racines.

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De toute façon Nice est immortelle

Article publié dans La Revue des Deux Mondes (décembre 2018, p. 84-90)

Les façades sont jaunes, terre de sienne, rouge brique, pastel, grattées ; elles sont orange, dorées, parfois roses, rosies ; il y a des corolles sous les arceaux et des fractions de pierre ; mais jaunes surtout. Oh, vraiment, jaunes par-dessus des spirales. Jaunes comme de l’or vieux, sans reflets ni paillettes ; un jaune qui absorbe, privé de réaction mais renforcé, le nord de l’Italie, une couleur solipsiste ; frottées depuis deux siècles par les grelots du soleil ; et menacées : les Romains, l’Autriche, l’envahisseur acharné. Malgré cela il n’y a pas de politique ici parce qu’il n’y a pas beaucoup d’étudiants, mais il y a des amants russes qui se suicident près des poubelles, à midi, pour des raisons qu’ils n’expliquent pas. Les volets sont verts, vert d’eau, gris vert, un vert religieux et végétal, qui n’est pas mélancolique ; en persiennes, cintrés, lames américaines, ouvrables en grand, comme des bras, ou par le milieu, vers le haut, comme des paupières ; il y a un battant (« portissol » il faut dire) dont le recours généralisé (et obligatoire j’imagine : la morale…) crée sur les façades une succession de décalages et, à l’intérieur, certaines ruptures qu’on dirait faites pour éclairer l’amour. La ville d’ailleurs est chargée d’une sensualité qui n’échappe à personne ; une lenteur tectonique à laquelle les portissols ont fait des crans de couteau.

Je croise un homme sans grâce, bâti autour d’une porte ; il imite, il est imitateur.
— J’imite Garibaldi, vous êtes Italien ?
— Je me suis perdu.
Effectivement, il imite la voix du Héros des Deux Mondes.
— A Nice, dit-il, toutes les rues s’éloignent de la mer.
— Je ne m’attendais pas à ça.
— Figurez-vous que je sais aussi imiter Rousseau.
— Tiens donc…
Il s’enfuit, je vérifie qu’il n’a pas volé mon portefeuille.

Les caniveaux sont sans objet, la pierre est neuve, les angles ne sont même pas émoussés. Nice est un palais construit avec les atouts d’un jeu de Tarot ; il y a des scénettes, des robes. La place Saint-François a une fontaine. Quatre poissons prognathes s’entortillent en fleur renversée. On m’avait dit “Nice la bourgeoise, les vieux, les racistes, les boîtes de nuit, le vin rosé et les traces ensanglantées sur la promenade des Anglais” ; je trouve une fille féconde, italienne, j’ai trouvé des flammes, le réflexe achilléen de la France — Bergame au bord de la mer. C’est la même colline qu’à Vérone (je me souviens 2007, une jupe, les mèches blondes d’un amour de jeunesse, le chant d’un coq, mon Dieu, Vérone…). Les murs en pierre beurrée patrouillent au milieu des cyprès dont les billes de bois (les billes caractéristiques) font des pièges dans les herbes hautes à mes semelles en cuir. C’est la même colline qu’à Vérone, autour de la ville, une seule, la même exactement, transplantée, un mirage avec des cornes, garnie celle-là de temples païens et de petites cascades aux reflets composites. Un cimetière, et tout d’un coup la mer — la mer qui surgit !

Les mouettes brunes sur les galets, au milieu des packs de bière, sous les colonnes néoclassiques de la place des États-Unis, picorent à la recherche d’une crevette ou de quelques grains de biscuits. Une femme frisée, les hanches en évier de cantine, combinaison, boucles d’oreilles larges et interstellaires, maquillée jusqu’à la moelle. En face d’elle, un homme au nez d’aigle, profil basque — il grappille une cuiller (ce besoin qu’ont les hommes de tripoter leurs couverts !).

— Je te dis que je t’ai rendu les clefs.
— Elles seraient dans mon sac.
Démonstration imparable.
— Je te les ai données quand je suis sorti de la voiture.
La femme en pensées décortique les nuages.
— Tu ne m’as pas dit bonjour.
Un chat rôde près de ses jambes, apparemment le serveur la connaît. On peut tuer quelqu’un avec une cuiller.
Le bonhomme s’énerve.
— Arrête de gueuler !
Cinq minutes plus tard, il l’embrasse sur les joues, trois fois, puis s’en va ; il a volé la cuiller et n’a pas réglé la menthe et le café. Dans la rue, il y a la misère du monde.

Trois chênes-verts place Garibaldi rentrent la tête dans les épaules, à côté desquels se trouvent des acacias de Constantinople aux fleurs aériennes. Il y a des catalpas, j’en ai vu un peu plus haut, leurs feuilles en plateaux. Les moulures du Saint Sépulcre emmènent mon regard jusqu’aux gigantesques pots à feu découpés sur le ciel. Avant la rue Bonaparte, il existe une façon de ne pas trouver la mer : on peut presque se perdre. Je longe finalement le port jusqu’au cours Saleya, où se trouve une taverne à la face jaune derrière un balcon de fer : Les 3 Diables. Le marché primeur s’installe, il est sept heures du matin devant la chapelle de la Miséricorde. Je n’ai pas dormi, je ne dors pas. Les tomates sont venues tard cette année, elles ont un goût d’amande.

Clément Rosset a enseigné à Nice son Traité de l’idiotie. Je me souviens de mon désarroi quand il est mort au printemps dernier. Je voulais le rencontrer, j’aurais dû lui écrire. Hélas, ma vie est une succession d’actes manqués. C’est peut-être pour ça que j’écris, ou alors c’est pour me venger. J’imagine Clément Rosset au Paradis, l’accueil que lui a préparé Jean Baudrillard : “Finalement, l’amour…” Avec lui quelques moralistes, et Vernant enthousiaste comme un doctorant de première année : “Œdipe n’est pas double, c’est vrai, il n’est qu’un ; mais Dieu, lui, est triple, et n’est qu’un !” Haussement d’épaules côté Clément Rosset : “Putain, j’ai soif !”

Un ami niçois me parle du voyage en France de Hölderlin, qui, me dit-il, l’a fasciné pendant des années et l’a même empêché de terminer un roman. Puis il m’explique que Nice est en Occitanie. Le niçois c’est du provençal mais c’est de l’occitan. Le provençal, répète-t-il, c’est de l’occitan, et dans les Alpes, “le vivaro-alpin, figure-toi, c’est du nord-occitan !”. L’Occitanie fut un miracle grec : je lui parle du texte de Simone Weil. Cet ami a une barbe de pope, c’est à la mode, la peau mate, nez fin, pointu, des yeux intelligents, un côté bon camarade et en même temps un contour thermidorien, avec de longues mains et des yeux rentrés genre Greco, quand la chair devient l’âme (ni signe ni partie, l’âme tout entière). Il m’explique qu’à son avis les Auvergnats sont arabes. Les Arabes, dit-il, ont inventé le Moyen-Âge et Aristote. Surtout, ils ont inventé l’amour. L’Auvergne, ou l’Occitanie je ne comprends plus, a retenu l’amour chez nous. Il insiste sur ce verbe : historiquement, nous avons retenu l’amour. Ce fut cela à son avis le miracle occitan.

Je fais d’autres promenades à différentes heures. Je pense au Romain Gary des Enchanteurs et à Chagall, évidemment, en me disant que ces deux-là ont en commun de ne pas être sortis de l’enfance sinon pour mieux y retourner ; l’enfance des danseuses la fleur entre les dents, la chasse au capricorne en fin d’après-midi, les joues chauffées et fendues par les herbes folles des week-ends scouts, et les soldats de plomb à grandes moustaches, les magiciens gitans, devant la jungle, en turban, leurs boules de cristal, leurs sabres ; l’enfance en bateau comme à bord d’une montagne aux voiles immenses et gonflées.

La vendeuse de maillots de bain près de Castel :
— Dans votre taille, je n’ai plus qu’une couleur, est-ce que cela vous convient ?
Elle me tend un maillot orange.
— Ça dépend, comment sont les poissons ici ?
Elle est étrangère, slave peut-être — en restant dans son magasin j’aurais l’impression d’avoir bu un verre de champagne à trois heures de l’après-midi. Une fleur. C’est une fleur !
— Je ne veux pas vous déranger, combien je vous dois ?
— Dix-sept euros.
Elle vérifie.

Une pensée pour Joseph Kessel, qui a été adolescent ici, lionceau devant la mer, la gueule carrée, déjà trop grand partout. Je l’imagine rouler des mécaniques sur la Promenade des Anglais, un peu loubard, avec l’œil glacé. Je l’imagine au bistro, les filles, les copains, le flipper, la fumée, les bagarres. Une pensée aussi pour James Joyce. L’énigme Joyce. L’éternel, l’impossible Joyce et son chapeau claque ! Tout compte fait, je me dis qu’on est peut-être obligé d’être aveugle pour avoir écrit L’Odyssée.

Les serveurs en chemises noires, colliers de barbes, tatouages maoris, les femmes blondes, sculptées, élixir, tout cela existe…  et l’odeur de chlore. Et les joueurs de couteau papillon, à qui il manque une ou deux molaires, les touristes allemands et chinois, les Russes, les femmes russes.
Les femmes russes !
Un chien maintenant, allons bon…
— Monsieur, vous allez l’écraser.
— Mais il est tout petit.
— Au contraire, pour sa race…
Le chien a les fesses relevées, on dirait qu’il tombe en marchant et qu’à chaque fois il se rattrape. Au Moyen-Âge, amour ou non, les rats l’auraient tué, ou bien un paysan auvergnat l’aurait revenu à la moutarde comme un lièvre, dans des cubes de panais et des carottes à l’eau minérale ; le fumet aurait attiré les enfants des voisins.

Un historien au physique de gendarme (la santé, les dents, la volonté des gendarmes) :
— On ne sait pas ce qu’est réellement l’administration.
J’essaye de répondre :
— Je suis passé l’autre jour devant la préfecture…
Mais le serveur nous interrompt (il y a des serveurs partout à Nice).
— Le saumon, la salade.
Une conservatrice de bibliothèque est avec nous à table :
— Je déteste quand c’est salé.
L’historien est un spécialiste des bords de Loire.
— Kafka l’avait senti, poursuit-il, l’administration ne sert qu’à une chose, les réunions, les papiers, une seule chose…
Le serveur :
—  Un risotto ?
L’historien :
— C’est pour effacer l’autre.
La conservatrice :
— Ce sont des idées noires.
— Aucunement.
La conservatrice, qui, je trouve, ressemble à une de mes tantes, considère qu’il s’agit d’une provocation.
Au loin un avion, les premières étoiles.
— Qu’est-ce que tu as dit !
— On meurt, mais il y a un projet.
Le serveur :
— Un dessert ?
J’essaye de calmer l’ambiance.
— Un complot tu veux dire ?
— Je veux dire que si l’administration n’était pas un système fasciste, on ne serait pas obligé d’avoir un numéro de Sécurité sociale.
Deux corneilles sur le bord d’une gouttière, leurs reflets noirs comme de la gouache ; au loin une alarme, des enfants…
Nice, donc ! Je suis à Nice !

Un ferry jaune et bleu s’en va en Corse ; il pourrait y être dans six heures, me dit-on, mais il ralentira pour arriver au moment du réveil. Les croissants sont meilleurs en mer, mais les clients s’inquiètent si en ouvrant les yeux ils ne voient pas la terre : les rochers en forme de hachoirs.

Nice c’est Rome, les collines, les hauts murs, l’huile d’olive, les insectes gros comme des oiseaux, et l’érotisme, un érotisme antique, la lenteur, la tentation de la tyrannie.

Hier soir, j’ai longé le port où sont amarrés les yachts rutilants, le cinq-mats Club‑Med‑Deux et trois plongeoirs faits pour l’infini, sur un rocher. Depuis la terrasse d’un ancien séminaire, près d’un temple indien, j’ai regardé longtemps de l’autre côté de la Baie des anges les avions décrire tour à tour un virage radical, ou atterrir, réduits à la lumière sous leurs ailes, puis disparaître.

J’imagine Aragon et Elsa Triolet sur la promenade où ils ont séjourné. Elsa dans mon évocation n’a pas de pupilles, comme un Modigliani. Aragon est un cœur avec une bouche et rien d’autre. Il travaille trop à faire semblant. Nice pourtant lui va bien ; Nice ce n’est pas la Grèce ; c’est Rome ; c’est la civilisation. Aragon est un sommet de civilisation.

J’en parle au chauffeur du taxi qui me conduit à l’aéroport, un centaure à lunettes de soleil.
— Nice, tranche-t-il, c’est surtout la ville des femmes. Tu m’étonnes que certains deviennent dingues.
Le rétroviseur mange la bouche ouverte…
— Et les hommes ?
— Ils se taisent les hommes, ils ont peur.
— De quoi ?
— Qu’est-ce que j’en sais !
J’aperçois le dôme de Sainte-Réparate.
— De toute façon Nice est immortelle, dit le chauffeur, et il braque violemment.

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Quelle sincérité !

En art, il faut haïr la sincérité. La sincérité, c’est comme la morale : c’est faux. La sincérité ment. Personne n’a au fond du coeur un coeur qui parle avec sincérité.

Il faut aller contre la sincérité. Là est l’art. Il faut aller contre le confort moral, l’écriture bourgeoise… Et ne pas se laisser avoir par le “je” puisque “je” est un autre, je” est joueur, “je” est faussaire ! Qui pense que Proust était sincère ? Qui pense que Casanova ou Rousseau l’étaient ?

La sincérité c’est toujours l’orgueil, c’est la fausse modestie, c’est la connerie bourgeoise déguisée en intelligence et en hauteur de vue.

Même Saint Augustin n’a pas été sincère. Augustin a décidé d’aller contre lui-même. Il est allé trouvé en lui Judas, et Judas lui a parlé de Jésus. Judas est le meilleur catéchiste possible, parce qu’il n’est pas sincère. Il tremble. Il renie. Il hésite, et malgré cela il essaye d’être fort, il se cabre…Il faut se cabrer ! Pierre aussi s’est cabré ! Paul se cabrait !

Quand on exige de l’artiste qu’il soit sincère, on tue l’art. Cette époque tue l’art. Elle n’en veut pas. Et cette époque veut à tout prix substituer la psychologie, qui révère le néant et la sincérité, à une religion qui érige au-dessus de tout la miséricorde et l’espérance.

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Sur La reine morte (Montherlant, 1942)

Dans cette pièce dont l’intrigue repose sur des ficelles usées au point, se dit-on, qu’elles ne devraient plus rien se voir confier, surtout en 1942, qu’est-ce qui étonne ? L’absence d’éthique. Il n’y a plus la de destinées tragiques : Inès n’est pas Antigone. Ni de drame : Don Pedro n’est pas romantique. Non seulement personne n’incarne une éthique, mais surtout l’éthique n’existe pas, elle n’a pas lieu, elle est impossible. Et pourtant on n’est pas chez Ionesco. C’eût été trop facile, l’absence d’éthique, chez Ionesco… Ici on est bien à la cour. On est dans le Portugal immortel. On est en dehors du Temps, sur l’autel, où le sacrifice a lieu, où la destinée des hommes tout à coup est consubstantielle à celle des dieux: dans le feu des âges, à la lie des universaux.

L’Infante, c’est la tentative éthique… C’est l’autre monde, c’est l’Espagne, qui essaye d’avoir prise. Elle voudrait signifier quelque chose. C’est l’honneur, l’honneur bafoué, c’est la tentation du Salut. Mais rien ne marche. Elle ne change pas le cours des événements. Elle n’influe sur rien. Elle pourrait être absente. Elle est absente d’ailleurs. Elle est morte. La reine morte.

Le roi Ferrante règne sur un monde où aucune victoire n’est véritable, puisque les valeurs ne sont coextensives à rien : l’évaluation est un mensonge, les principes interchangeables. On peut tuer n’importe qui car n’importe qui est coupable, et parce que dans un tel monde on a besoin d’un coupable à tuer. Il faut tuer… Là est l’horreur : le sang est à la fois gratuit et nécessaire. Écrire une telle pièce en 1942, et la faire jouer au Théâtre-Français, était sans doute autrement plus subversif que de distribuer des tracts bourrés de fautes d’orthographe dans des rades après la tombée de la nuit.

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Sur Jean Genet

Jean Genet, c’est le pédé nietzschéen, l’ombre suave du corps dans la prison de l’esprit, c’est le glaviot, le glaire, la larme de sperme, la saleté grise, les plaies sans couture. Au milieu de tout cela, dans toute cette horreur, Genet trouve une beauté naturelle. Il ne l’invente pas. Il la montre. Il la connaît. Il nous la rend évidente. Il y détecte aussi une chaleur, celle des légumes quand ils moisissent et deviennent tièdes, et qu’ils deviennent autre chose : tout à coup une fleur, un arbuste, un nouveau monde, un rayon de lumière frais et doux comme du beurre sur de la peau.

La madeleine de Genet est un tube de vaseline. La vaseline lui rend sa mère. Elle lui rend son humanité. Si le tombeau est humide et chaud, la mort sera grouillante, l’éternité moins froide. Si je suis ce que je fais, il faut que je sois humide et chaud, je dois devenir grouillant.

Il y a plus de Sartre dans un paragraphe de Genet que dans toute l’oeuvre de Sartre. Genet c’est Sartre mais dans l’action, dans les choses, dans l’oeuvre d’art. C’est ce que Sartre a fait de mieux. Sartre ne mérite pas Genet. Sans lui, Genet aurait sauvé la Palestine. Ou bien il aurait inventé la Palestine, ce qui revient au même. Sans Sartre, on aurait reconnu en Genet le philosophe tragique, le seul vrai Français existentialiste. Sartre a empêché Genet d’exister : il l’a catégorisé, et ce faisant a empêché ses ailes de s’ouvrir, comme font les philosophes avec les poètes aussitôt qu’ils en ont l’occasion.

Genet c’est déjà Foucault, mais c’est mieux que Foucault, parce que c’est ouvert, c’est vivant, ça grouille. C’est la rue. C’est le ruisseau. Pas le Collège de France… C’est désespéré. C’est menteur, voleur, inconséquent, maladroit. C’est humain. Foucault n’était pas humain, c’est ce qui a empêché à sa philosophie d’avoir lieu. Genet est humain, trop humain, infiniment humain. Il pleure lui aussi devant le cheval fouetté, mais il pleure tout autant sur le cocher et finalement les encule tous les deux — en riant !

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La patrie des choses

“Cette étrangeté des choses, lumière de toute poésie — de tout art — est vraiment liée à leur nature autre, à ce qu’on appelle leur objectivité. (…) La fleur est une vision parce qu’elle est aussi autre chose qu’une vision. Ou, si l’on préfère, la fleur est une vision parce qu’elle n’est pas un rêve. Telle est pour le poète l’étrangeté des pierres, des arbres, de toutes choses fermes et stables — étranges parce que fermes et stables.” Chesterton — Saint Thomas du Créateur

« Parmi le cuir fin des oranges,
parmi des massacres d’oignons,
je touche, absurdes compagnons,
aux grandes patries étranges. »
Benjamin Fondane — Ulysse

« Dieu a pris les semences dans d’autres mondes, les a dispersées sur cette terre et a cultivé son jardin, et tout a levé de ce qui pouvait lever, mais ce qui a crû ne vit et n’est vivant que par le sentiment de son contact avec d’autres mondes mystérieux. » Fiodor Dostoïevski — Les Frères Karamazov

« Je propose à chacun l’ouverture de trappes intérieures, un voyage dans l’épaisseur des choses…» Francis Ponge, Proêmes

« Sur toutes choses périssables, sur toutes choses saisissables, parmi le monde entier des choses… » Saint-John Perse, Vents, I. 1.

« L’horrible, le somptuaire, le très lent,
l’auguste, l’infructueux,
le fatal, le crispant, le mouillé, le lugubre,
le tout, le très pur, le ténébreux,
l’âpre, le diabolique, le tactile, le profond… »
César Vallejo, Poèmes de Paris, 1937

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A propos des Contreforts

Extrait d’un échange avec AL :

“L’enfance est un château qu’il faudra nécessairement quitter, le temple de la mémoire, et dont l’administration — c’est-à-dire pour faire simple l’âge adulte, l’âge sans littérature — cherche à nous expulser. Ce qu’il y a d’autobiographique ici est moins dans les événements que dans les sensations qu’ils donnent. Je voulais rendre “communicables” les sensations de mon enfance, de mes grandes vacances, de mes aventures. Je voulais communiquer mes peurs aussi. Et mon envie : celle qui a précédé les premiers désirs érotiques, et qui était par-là même sans objet véritable. Qui était pure littérature.”

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Charybde et Scylla

En vieillissant, on court le risque du naufrage. D’un côté, Charybde : l’amertume. L’amertume qui isole l’âme avant de l’aspirer dans un tourbillon de néant. De l’autre, Scylla : la folie. La folie qui terrifie l’âme avant de la dévorer.

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Les Contreforts (2021)

Roman paru aux éditions Calmann-Lévy le 18 août 2021.

Au seuil des Corbières, les Testasecca habitent un château fort fabuleux, fait d’une multitude anarchique de tourelles, de coursives, de chemins de ronde et de passages dérobés.
Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur ; Pierre, quinze ans, hypersensible, braconne dans les hauts plateaux ; Léon, le père, vigneron lyrique et bagarreur, voit ses pouvoirs décroître
à mesure que la vieillesse le prend ; Diane, la mère, essaie tant bien que mal de gérer la propriété.

Ruinés, ils sont menacés d’expulsion. Et la nature autour devient folle : des hordes de chevreuils désorientés ravagent les cultures. Frondeurs et orgueilleux, les Testasecca décident de défendre coûte que coûte le château.

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Deux ifs

Deux spécimens, le mâle et la femelle, cinq cents ans chacun, baldaquin millénaire à l’entrée du jardin ;
Le mâle clair et auguste, se couvre au printemps de pointillés blonds ; à l’automne la femelle, sombre comme un sapin, de perles rouges léthifères.
Une chouette hargneuse, diurne, un couple de palombes, des guêpes, des scolopendres — insectes des premiers âges, les âges scrupuleux — habitent ce portail.
Arbres immortels, couple immortalisé, pourquoi votre ombre est-elle d’un calice inversé ?
De quel signe étiez-vous à la nuit des Temps — celle que la hache d’Adam a brisée — les portefaix,
De quelle énergie primordiale, l’insigne ?
Quand vous fouettez mes carreaux et frappez à ma porte comme des créanciers, qu’attendez-vous de moi ?
À quoi devrai-je renoncer pour que vous ne m’ennuyiez pas ?

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Séféris

Séféris écrit depuis “quelque part”. Le langage chez lui observe le langage : le premier est calme, il constate, il voit, il regrette ; le second, pris à la vague, aspire, tâtonne, court. Le vers se déploie en deux temps. Toujours l’action est doublée ; toujours elle se révèle, et, révélée, n’entre pas dans le piège du commentaire, tout en déjouant, par avance, les plans de ceux qui voudraient l’y faire entrer. Séféris nous donne les clefs avec le château, mais ne nous fera pas l’affront de marquer, au feutre, l’évacuation des eaux, comme font certains ouvriers qui, l’ouvrage à peine achevé, prévoient déjà de réparer, et marquent avant de partir l’endroit où il faudra percer pour voir, sonder, refaire. Le travail de Séféris ne se voit pas. Pas une goutte de sueur sur le front du maçon. C’est d’un très vieil homme, un très ancien ouvrage, à peine blanchi par le soleil de Santorin.

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Anatomie

Plongé dans un des quatre tomes du manuel d’anatomie écrit par mon oncle chez Flammarion, j’atterris : “noyau salivaire inférieur (parasympathique)”. Je décolle, je poursuis : “hypoglosse”. Les planètes tournoient. L’univers est une spirale. Le corps est un répertoire. L’os hyoïde : l’oshyoïde, je pense à un monstre, avec des dents, des écailles, un amphibien hystérique haut comme un petit immeuble. L’anatomie est moins une mécanique qu’une mythologie. Quel rôle joue le nerf glosso-pharyngien au juste, dans le complexe de Peter Pan ? Comment est celui de mon fils ? Je m’amuse à me “retirer en moi-même”, comme disent les auteurs de psychologie positive. Je cherche les vieilles clopes, et les anciennes idées, les combats perdus. Que reste-t-il de cette époque où je révérais Rousseau ? La fissure orbitaire a-t-elle une fonction métaphysique ? Je m’amuse ; parfois je panique. Pourquoi le corps fonctionne-t-il ? A quel principe est-il moulé ? Que dirait le récessus piriforme — à quel monde secret nous donnerait-il accès — si seulement il savait parler ?

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Le réalisme magique est un raisonnement synthétique a fortiori

Les auteurs sud-américains ont démontré l’existence des fantômes. Ils les ont requalifiés pour ce qu’ils sont. Captée comme à un pluviomètre, nous avons senti, et dans certains cas nous avons bu grâce à eux, leur respiration liquide. Nous avons soupesé leurs larmes. On leur a parfois donné le droit de vote, quelle drôle, quelle romantique idée ! João Guimarães Rosa, Bolano, à présent Mariana Enríquez… n’ont rien de “fantastique”, au contraire ; la littérature ici est méthode empirique. Elle échantillonne. Elle révèle. Elle se fait chimie organique, exobiologie, raisonnement synthétique a fortiori.

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Richard Powers

Je tiens Orfeo, l’Arbre-Monde, et le tout juste paru Sidérations, pour des chefs d’oeuvre. Powers regarde la science avec tendresse, sans malice, sans ironie voltairienne, et ce faisant il la rend ductile. En la fragilisant, il la rend consommable. Son attitude est celle des premiers philosophes, moins une méthode qu’un état d’âme : l’étonnement, la disponibilité.

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Matthieu, chapitre 3

Lire “poils de chameaux” et les avoir sur la langue, collés par “le miel sauvage”, chauffés par “le cuir” et rehaussés par le craquement des “sauterelles”.

Jean le Baptiste pue la transpiration. Il sourit. Sans doute ses dents sont-elles jaunes, certaines sont tombées.

Il faut un homme de chair, de poils et de dents déchaussées pour baptiser Jésus. Il faut un visage dans une enveloppe de souffrance…

La foi de Jean précède l’incarnation, alors même qu’elle est foi en l’incarnation : les pierres elles-mêmes, il le sait, seront de chair sous la main du Seigneur. Sa parole va directement où la substance vibre : à la racine amère, et l’abricot noirci, palpitant. “Déjà la hache est prête…”

Puis Jésus vient, Jean le baptise. Entendez l’eau sur ses cheveux, sur ses joues… La colombe vient, la même que pour Noé. A cet instant, sans doute, Jean pressent le mystère de la résurrection des corps. Le Temps est un naufrage : jamais ne cesse le déluge, mais l’arche n’est pas rien. Il a été construit pour sauver le coeur des êtres, oui, mais aussi pour être sauvé lui-même. Les choses ne sont pas rien. Elles respirent. Dieu est partout. Il a tout voulu. Dans les pierres, dans la glace, dans la boue, dans la vermine, dans le béton armé, les plumes, les cornichons, les sangliers, dans les paillettes et les croutes de sang : tout est appelé à notre suite, parce que Dieu veut tout sauver. Il veut sauver tout ce qu’Adam a nommé. Il appellera tout ce qui par les fils d’Adam aura été appelé, et bénira tout ce qui par eux aura été baptisé. C’est Adam qui baptise, et c’est Dieu qui sauve ce qui est marqué par sa Croix.

Le fils d’Adam, Jean, baptise Dieu lui-même. Il nomme Dieu lui-même, pour que le nom de Dieu soit connu, voulu, accepté, et que son règne vienne. Et que sa volonté soit faite (au début Jean résiste, mais Jésus insiste, il cède…). Il le bénit. Il le baptise. Il le supplie…

Il l’aime.

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Genèse, chapitre 5

D’hile en hile, de cicatrice en cicatrice… Adam fut divisé. Eve se dispersa. Le Temps ravage tout, mais dans le Temps la famille est préservée. Tout n’est pas temporel, même ici-bas… Tout n’est pas horizontal. Une chaîne existe jusqu’au premier maillon, avant la Chute. Dans le langage, à l’intérieur, demeure un lien parfait. Nous nous en sommes éloignés, mais le maillon est encore là — et la chaîne sur laquelle il faudra tirer. Tirer jusqu’à Lamek, Noé, puis Adam, et depuis lui monter, s’approfondir, s’éterniser.

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Genèse, chapitre 4

Caïn, le sédentaire. Abel, le berger. Celui qui reste. Celui qui part. Celui qui attend. Celui qui avance. La haine de Caïn. L’indifférence d’Abel. Les deux faces de l’Homme. L’Homme divisé contre lui-même.

Puis le meurtre, le premier meurtre… Le premier détournement total. Le premier homme mort, dans le Temps, n’est pas mort à cause du Temps. Il n’est pas mort à cause de Dieu. Il a été tué, assassiné, par son frère, c’est-à-dire par un autre lui-même.

Pourquoi l’a-t-il tué ? Parce qu’il n’aimait plus Dieu. Il ne le comprenait plus. L’envie, le désir mimétique… Si on aime Dieu, on aime le prochain. Si on respecte le prochain, on respecte Dieu. Il y a identité de l’axe vertical et de l’axe horizontal. Le Christ, c’est le centre, où se croiseront les axes.

Tout de suite après avoir tué Abel, à qui il ne pouvait mentir, Caïn ment à Dieu, qu’il ne peut pas tuer.

Le sédentaire sera vagabond. Il n’en sera pas moins sédentaire, et, donc, il sera triste, triste… Il a tué l’autre lui-même, et, donc, il sera seul. Si seul… Quiconque le trouvera le tuera, et, de fait, s’éloignera de Dieu davantage qu’il ne s’en est éloigné lui-même. L’Humanité divorce.

Caïn habitera l’Orient. Il vivra à l’intérieur d’un mystère.

Eve enfanta un autre fils… L’Humanité se répandait. Dieu était Seigneur, parce qu’il était plus loin, et parce qu’il devait régner sur des hommes qui, sans lui, eussent été divisés davantage qu’ils ne l’étaient déjà — et qui, malgré lui, l’étaient de plus en plus. Le Temps passait, filait, s’épaississait.

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Matthieu, chapitre 2

Les rois mages arrivent depuis les limites orientales du monde — l’Egypte, l’Inde, la Chine, le Japon… Le christianisme ira vers l’ouest. L’est est venu à lui.

Ils observent les astres : ils interprètent les signes perdus, l’alphabet des éclairs, l’encyclopédie lunaire. Adam a tout nommé. Le sens, donc, est partout. Les rois mages ont fait profession de le retrouver.

Hérode sent, il sait sentir… Roi-chien, bête des anciens âges. Le danger vient, c’est-à-dire le Salut, ennemi du Politique, et l’Eschatologie, qui est ennemie de l’Histoire.

Les rois sont mandés secrètement, mais leur camp est déjà choisi. Ils comprennent que la bête est apeurée. En Orient, quand elles ont peur, les bêtes se mangent entre elles. Elles dévorent même leurs propres enfants.

A l’enfant Dieu dans sa mangeoire — à dieu fait dévorable — ils rendent l’or, la myrrhe, l’encens : sa royauté, son sacerdoce, son feu. L’Orient est prosterné. L’Occident le fera. L’Orient rend à dieu sa divinité. Dieu rendra à l’Occident son humanité.

Les étoiles, les songes et les anges ont suivi les consignes : les rois s’en vont (de quel côté?), Hérode devient dingue, il massacre les Innocents. Quand elle est confrontée à Dieu, la Politique soit se prosterne (les rois mages) soit massacre des innocents (Hérode), et ce faisant, elle les retourne à Dieu, il les reprend, il les sauve… Le diable ne sauve rien. Il hurle. Il s’impatiente. Il réclame sa livre de chair, et la prélève sur le dos des enfants.

Hérode demande la vie des nourrissons de moins de deux ans : ceux qui ne savent pas parler, et à peine marcher… Ceux qui sont encore connectés à Dieu, parfaitement sous son aile, et parfaits, saints, tout de suite sauvés. Hérode les massacre. Il massacre la possibilité du langage.

Rachel hurle. Le langage se dérègle. La fin des Temps a commencé. Elle ne veut pas être consolée. Et elle vient de comprendre, et avec elle l’humanité vient d’apprendre : Dieu ne s’est pas fait homme pour nous consoler. La consolation, c’est pour Sénèque, c’est pour les glaces à la mangue bouddhistes, pour les adorateurs de vaches. Dieu ne nous enlèvera pas la souffrance, mais lui donnera un sens. Il la transformera en porte. Rachel franchit cette porte en hurlant.

Marie, Joseph et Jésus reviennent d’Égypte, cette terre dont leurs ancêtres ont fui et où eux se sont réfugiés. Ils s’installent à Nazareth, sous le règne d’Archélaüs. Joseph est charpentier. Jésus vient d’apprendre à marcher.

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