Seul l’amour

Dieu existe. Il est. Et il est amour. Dieu est forcément amour. Seul l’amour existe, parce que seul l’amour existe, et il existe de toute éternité. L’amour seul existe et la possibilité de lui dire non, et cette possibilité est amour, parce que seul l’amour existe, et parce que l’amour existe de toute éternité. Nous avons existé, nous existerons, mais nous existerons dans le temps, et le temps existera à travers nous, il s’enfuit, poignée de sable, glu… Il fuit. Il coule. Il colle, il retient, mais il fuit, il coule. Illusion graineuse ! Mirage gluant ! Seul l’amour existe, parce que Dieu existe. Et Dieu existe de toute éternité, parce qu’il est amour, et l’amour éternise l’existence.

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Under the Volcano

Achevé à l’instant ma relecture d’Au-dessous du volcan. Tout le roman se lit au bord des larmes. Max-Pol Fouchet a raison : il se lit mot à mot. Il faut lire chaque mot. Il faut descendre au fond de chaque phrase. Lowry a tissé un pont de singe au milieu de l’enfer.

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Gestell

Deux écrans avaient remplacé les yeux, à l’intérieur desquels des écrans remplaçaient les pupilles dans lesquels se trouvaient des écrans, et encore des écrans, des écrans en profondeur, diffusant la même image noire, verte et blanche provenant de la caméra accrochée au fond d’une gorge en plastique, depuis laquelle jaillissait une langue d’huile cerclée de canines d’aluminium recomposé et de molaires en carton compressé. La fille — appelée Gestell — était soutenue par des câbles en polypropylène alvéolaire qui lui donnaient de la mobilité mais semblaient aussi la maintenir — fausse liberté : extase féminine du tournebroche. Elle poussait des cris électroniques, inopérants, secouée irrégulièrement par des impulsions de courant alternatif ; douze millions de volts lui exorbitaient le corps. Ici et là, des chairs humaines pendouillaient, des lambeaux de jungle, fleurs gâchées, os cassés, grains de souffre et utérus de cochons remplis de soude et de jaune d’œuf, hérésies moléculaires, immondes tentatives génétiques, immondes simulations. Les restes d’œuvres d’art s’accrochaient aux lames de carbone et aux touches empoisonnées du clavier que la Gestell portait sur le dos. A la place du sexe, une icône sainte avait été recyclée en circuit imprimé et couverte de diodes luminescentes. La fille se nourrissait exclusivement des lettres de l’alphabet et déféquait un code binaire sans odeur : des milliards de litres de rien.

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Transmission et famille

La transmission n’est pas un mouvement de l’espace dans le temps (on ne transmet pas “quelque chose” ; ce n’est pas une passe entre footballers), mais du temps dans l’espace (on installe, on déploie le temps ; c’est un baiser entre amoureux). L’extérieur cristallise dans l’intérieur. Le dehors “prend” au dedans (comme en escalade “la prise” et comme une mayonnaise qui “prend”).

La famille n’est pas une ligne de l’espace dans le temps, mais une spirale du temps dans l’espace. Une spirale convergente : des milliers de mains sont tendues vers le centre de la table, non pas pour tirer le plat dans un coin, vers un membre éminent de la famille, mais pour que tous puissent manger au même moment la même chose — communier au pain rompu, au vin mousseux. La famille est la première église, et le ciment indispensable de l’Église.

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Inhumaine morale

De nos jours la tendance “en matière d’éthique”, comme ils disent, est de réduire la question du Bien et du Mal à sa dimension morale, conceptuelle. La “matière d’éthique” autrement dit serait immatérielle. Le Bien et le Mal deviennent le bien et le mal, et, digestes, ils sont avalés par les règles, subordonnés aux régulateurs. La Loi est dans les lois. Les Pharisiens s’en chargent…

Mais la morale est inhumaine. Elle ne ressemble pas à l’homme, parce qu’elle n’a pas de corps. L’homme n’est pas fait à son image, parce qu’il ne l’a pas faite à son image. Comment poser la question du Bien et du Mal — question qui est le propre de l’homme, un socle indispensable à son humanité — en faisant l’économie du corps ? Le Bien et le Mal sont des événements physiques. Ils sont dans la peau. On les sent respirer, chauffer. Ce ne sont pas de purs concepts, mais des âmes pourvues de corps. Ce sont des corps équipés, ils mordent, ils aspirent. L’homme les pratique tous les jours, dans sa chair — qui oserait affirmer le contraire ? lequel d’entre vous oserait prétendre qu’il ne se pose la question du Bien et du Mal qu’en pensée ? ou d’abord dans ses pensées ?

En définitive, il me semble que le bien et le mal sont les ennemis du Bien — et l’arme efficace du Mal. Le bien c’est le Mal. La morale tout entière procède du Mal. Celui qui ne croit pas au Bien et au Mal, et qui voudrait promouvoir le bien, un bien conceptuel, “moralement acceptable”, est tout entier dévoré par le Mal — le corps, les dents du Mal… — à qui il a cédé le pas en refusant au Bien d’être incarné.

L’Amour n’est pas un concept. L’Amour est une folie, une folie par le corps. Le Bien est une folie, et une folie dans le corps, depuis le corps. Et cette folie est seule à pouvoir nous sauver.

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Quelques mots à propos de la supposée intelligence des machines

Voilà que l’homme des “Lumières” se croit capable de créer la conscience, et d’imiter la création de Dieu au point que la création humaine devienne indiscernable de son modèle. Il croit que sa raison peut se confondre avec la raison divine. Mais quand il imagine cela, il imagine aussi que sa raison, en la force de laquelle il a pourtant une foi sans limites, est incapable de “corriger” ce qu’il considère être, dans la raison de dieu, l’imperfection. Dès qu’on consacre une fiction à l’IA, les machines deviennent méchantes, vengeresses, incapables de miséricorde. Elles sont “humaines” au sens affreux que l’humanisme donne à ce terme. Le mythe de l’intelligence artificielle, autrement dit, est éminemment paradoxal : il s’agit de croire en sa propre raison, au point de la croire divine, et de la croire divine au point de lui reprocher ce que la raison humaine d’habitude reproche à la raison divine, et qu’elle prétend pouvoir corriger.

La raison divine ne sera jamais imitée parce qu’elle ne sera jamais compréhensible. La raison divine, c’est le pardon, qui est incompréhensible. La raison divine, c’est l’espérance, qui est contre-nature. La raison divine c’est l’amour, qui est un mystère insaisissable. La raison divine veut que le miracle soit toujours possible, et qu’il y ait toujours quelque chose, à commencer par la nature humaine, qui échappe à la raison humaine.

La vraie raison humaine consiste à s’étonner d’une part et à prier d’autre part. La machine n’est pas plus capable de l’imiter qu’elle n’est capable d’imiter la raison divine. Bref, aucune intelligence n’est artificielle, et rien d’artificiel n’est intelligent. Point final. L’IA est une métaphore qui a mal tourné, voilà tout. Elle n’existe pas. Seuls des êtres humains devenus idiots (i.e. incapables de s’étonner et de prier) croient que les machines peuvent être aussi intelligentes qu’eux. De même, seuls des êtres humains devenus bêtes peuvent croire que les bêtes sont aussi sensibles qu’eux.

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Du pardon

Demander pardon, pardonner, c’est ce qui nous différencie des animaux. C’est ce qui nous empêche de sombrer dans la violence. C’est aussi ce qui nous prémunit du régime despotique, dans lequel tout serait demandé à la loi, au législateur, en permanence, partout, tout le temps : un flic, une menace, une règle ; il n’y aurait plus dans un tel régime que dettes et sanctions ; quant au contrat social ce ne serait qu’un grand livre des comptes.

Le pardon n’a pas toujours existé. Il n’existait pas chez les Grecs. Achille, lorsque Priam vient lui demander le corps ravagé de son fils Hector, a honte, il s’en veut, mais il ne demande pas pardon ; Priam d’ailleurs n’est pas venu pour le pardonner mais pour s’incliner devant sa force. Le pardon existait en revanche chez les Juifs. Le pardon était le trésor des Juifs, mais il ne pouvait être donné que par Dieu. Il s’agissait d’un trésor vertical. Seul Dieu pouvait remettre les péchés.

Le pardon, ce miracle anthropologique, nous a été apporté par Jésus Christ. Ceci est un fait, n’en déplaise à ceux d’entre vous qui ont tellement détesté l’église qu’ils en sont venus à détester tout autant la figure d’un innocent mort sur la croix. Jésus donc, un Juif nazaréen, artisan, vers l’an zéro, dans la grande banlieue de l’Empire Romain, nous a donné le pardon. Il n’est pas mort pour nous l’avoir donné mais précisément pour nous le donner. C’est en mourant qu’il l’a donné, quand au bout de sa souffrance il a pardonné ses bourreaux. Jamais personne avant lui (même pas Socrate) ne l’avait fait. Jésus a horizontalisé le trésor des Juifs, et l’a universalisé en exhortant tous les êtres humains, circoncis ou non, à demander pardon à leurs frères comme ils demandent pardon à Dieu. Il a dicté le “Notre Père”.

Pourquoi est-ce que je m’attarde sur ce point ? Parce que je voudrais souligner que si nous avons vécu avant l’an zéro sans pardon, cela pourrait très bien nous arriver de nouveau. Il n’est pas invraisemblable d’imaginer qu’il y aura eu les deux mille ans du pardon, et puis basta, gloire à la force ! retour du sacrifice ! Adieu message du Christ, adieu ère chrétienne ! Égorgeons Iphigénie… Troie, nous re-voilà !

Le pardon est fragile aujourd’hui plus que jamais. La guerre est sans merci, la politique sans pardon. Trump en est l’exemple le plus caricatural. Je suis sûr qu’il n’a jamais demandé pardon à personne pour rien, et n’a jamais pardonné rien à personne. Il a tout enregistré. Il a tout compté. Et aujourd’hui, il est le roi du monde. Regardez les revendications des cancres de la République, écervelés bizarres, poules méchantes : ils veulent faire payer, punir, censurer, détruire, empêcher, ligoter. Ils demandent cela à la loi, demain ils le demanderont à un despote. Ils ne pardonneront jamais rien. Regardez les pancartes dans les manifestations. Si Polanski sortait dans la rue pour demander pardon, il se ferait tuer à coups de pied dans la gueule. On le dévorerait !

Et si le Christ revenait, et disait “aimez-vous les uns les autres”, que croyez-vous qu’il se passerait ?
On le crucifierait !

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Le cul de lampe

J’ai pris un cul d’ampoule au hasard, sous la façade d’un mensonge, et je l’ai pété en deux, pan ! Un large, un solide coup de pied ! Je l’ai défoncé. J’étais ravi ! Parfois j’aurais voulu atterrir à côté de la vie.

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Une seule pensée

Comment peut-on vouloir d’une pensée qui ne serait que raison, quand n’importe quelle expérience, la plus haute comme la plus banale, suppose l’inverse, demande, exige l’inverse. Comment peut-on gonfler à coups de pompe estampillés et de théories universitaires verbeuses ces essais insupportables et autres boursouflures pédagogiques, revues débiles, éditoriaux paresseux, manuels chiants… et pouah ! la morale !

L’homme ressent toujours. Aucune pensée ne l’arrache à la sensation du temps.

De même, comment peut-on croire que les sens peuvent être autonomes quand au fond du plus profond amour, même dans l’abandon le plus absolu à l’absolu plaisir, et même dans l’enfer total de la plus totale douleur, il y a encore le cerveau — quand même là, il y a encore la pensée ? Elle joue des tours, elle est trompée, salie, hachurée, impuissante, atténuée, mais elle est là. Elle est encore là, présente dans le temps !

L’homme pense toujours. Aucune sensation ne l’arrache à la pensée du temps.

Ce que Dieu a uni, c’est-à-dire l’âme et la raison, rien ne peut le séparer, et certainement pas l’âme, et certainement pas la raison. Divorce impossible, n’en déplaise aux modernes, n’en déplaise aux libertins, n’en déplaise aux luthériens hygiénistes, aux capitalistes et aux érotomanes cons.

C’est pourquoi la poésie est le sommet de la pensée. Elle vise la synthèse pure du sens et des sens. Il faut réarmer la raison, en lui rendant un corps. Il faut ré-équiper le corps en lui rendant la raison. Une fois mis bout-à-bout, ils sont l’échelle de Jacob : nous franchissons par eux la barrière du temps. Leur union seule a le pouvoir de rendre sinon compréhensible au moins préhensible le mystère de l’Eucharistie et celui de la Croix. C’est-à-dire le mystère de la Vie et de la Mort.

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George Steiner est mort

C’était sans doute le plus fin lecteur qu’il y ait jamais eu. Il n’a jamais versé ni dans la pédagogie simplificatrice ni dans le snobisme bourgeois, ni dans le calcul politique, ni dans le cynisme germanopratin, ni dans la sociologie clinique, ni dans la sémiotique stérile, ni dans le désespoir romantique, ni dans le coup de gueule réac. C’est grâce à lui que j’ai découvert Paul Celan. C’est grâce à lui que je me suis lancé à l’assaut d’Heidegger. C’est grâce à lui que j’ai su pourquoi je préférais Dostoïevski à Tolstoï. C’est grâce à lui que j’ai compris comment le “nominalisme” et la “déconstruction” avaient essayé de liquider l’art et la pensée. Son essai Réelles présences est capital. Tout le monde devrait le lire, l’avoir lu. On devrait l’étudier, le citer partout, tout le temps. Parce que Steiner avait tout compris. Tout, tout…. Non seulement le langage dit des choses, mais en plus le langage a des choses à dire. Il ne s’agit pas d’un instrument mais d’une lumière vivante. Et cette lumière ne provient pas (n’en déplaise à celui-ci) du scribe qu’elle éclaire. Quelque chose vibre sous le métal rougeoyant des mots. Il y a une Présence. Une ou deux fois par an je visionne de nouveau les deux célèbres dialogues de Steiner avec Boutang (vous les trouverez sur le site de l’Institut National de l’Audiovisuel : le premier sur Antigone, le second sur la ligature d’Isaac). Et chaque fois j’apprends! Je n’oublierai jamais sa voix métallique, amusée, gentille. Sa façon de revenir en arrière sur son fauteuil. La manière discrète qu’il avait de passer la langue sur les lèvres avant de prendre la parole. Et ses silences foudroyants.
Je sais qu’il est là encore, sous le langage. Et je sais que dans le tombeau Antigone lui tiendra la main et l’invitera à passer la porte étroite avec elle. Il suivra, amusé, cette jeune fille aux yeux noirs.
De mon côté, j’ai ressorti du placard la lettre qu’il m’a envoyée il y a quelques années pour répondre à celle, exaltée, que je lui avais fait parvenir après la lecture de Réelles présences. Cette lettre maintenant c’est mon trésor. Ces mots, cette écriture… à force de les regarder c’est sûr je vais finir par les voir bouger, tandis qu’Antigone, à travers la page, me dira : “Je m’en occupe, ça va.”

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La littérature de “la Terre”

Pierre Michon, Richard Millet, Marie-Hélène Lafon, Pierre Jourde… sont des écrivains assez géniaux dans leur genre, disons des écrivains plutôt majeurs, ou bien disons qu’ils ont parfois mérité d’avoir été parfois appelés comme ça, mais ce sont des branleurs de mottes de terre, qui ont fait leur beurre sur de supposées racines supposément dévoyées, mises à l’air par le vingtième siècle, écorchées. Ils ont titillé chez le lecteur ce qui a supposément été perdu par le père du lecteur, le petit vin blanc, le bar, la moustache, le pif bourguignon, les arbres coupés — qui peut-être n’étaient déjà plus que des simulacres et des fantômes produits par leur mémoire… Ils ont maintenu entre eux et Barrès une ligne de crête esthétique, déplorable, jamais politique, tellement politique… Il fallait pour titiller être de gauche, Millet et Jourde ont payé l’addition… Nous voici à des phrases parfaites, disant un monde de culs terreux tués par des phrases… Dépouillés par le remembrement… Remembrés par la littérature ? Non, exploités… Crucifiés pour des prix littéraires…

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Chateaubriand

Chateaubriand me fait penser à des couverts d’argent dans de la vieille soupe, une assiette à motifs, des pompons argentés sur un étang, à la dérive, ou bien est-ce les plumes d’un cygne amoureux d’une bûche. J’aime chez lui cette langue française cliquetant dans les perles, et les claques qu’il donne avec sa chevalière à des bouquins balèzes qu’il adorait pendant l’enfance. Et par-dessus, j’aime la morale, l’ombre velue du père, le vacarme énorme et irrégulier de ses pas sur le parquet. Chateaubriand au fond est un matérialiste propre. Tout chez lui est propre. Ses instruments sont propres, sa phrase parfaite, propre… Quand il a fait l’amour il s’essuie la bouche, ce qui pour un écrivain est un crime de lèse-majesté. Quand il écrit, il tousse dans son mouchoir. Son christianisme a beau être dense, il est trop propre. Il y manque la gelée tremblotante de la cervelle royaliste, le goût ferrugineux du sang des martyrs. À ses baisers, il manque la langue, la salive. C’est comme si on représentait Jésus sur la Croix en livrée avec, sur le col, une minuscule goutte de sang. Tout est absolument génial mais tout est infiniment raté. C’est l’auteur qu’il fallait à des types comme Fumaroli. En quelque sorte, il leur a donné du grain à moudre, un sujet d’analyse, de quoi nourrir la prétendue noblesse de leur caractère et gratter des bouquins vendus par paquets de dix aux vieilles barbes et autres bas-bleus du quartier Saint-Germain. Chateaubriand c’est une longue glissade de gosse dans le parc du château — et le gosse finira tôt ou tard emmêlé dans les ronces et les fleurs, avec la gouvernante qui gueule !

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Le morceau de tissu

Ce suaire, n’en faites rien. Surtout ne le nouez à rien. C’est un tissu vivant, transsubstantié, une substance fertile, un cuir dans lequel on pourrait planter un grain et aussitôt le voir éclore. En le cousant à de vieux tissus vous détruirez ceux-là, car ils seront incapables de s’adapter à la tension et à l’élasticité de celui-ci, et vous abîmerez celui-ci, parce qu’il aura essayé coûte que coûte de fertiliser ceux-là. Simone Weil avait raison : le Nouveau Testament est autonome. Il a transformé la morale crantée des Pharisiens en miséricorde liquide, et leurs interdictions haineuses en permission amoureuse. Aime, aime, aime, et fais ce que tu veux.

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Jour…

Graisse stellaire

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Le collecteur d’impôts

La paume de sa main c’est sa main, et sa main tout entière c’est l’action de sa main. Le collecteur est collection. Il prend, il entrepose, il soumet. Pour être, dit-il, il faut payer. Cela doit vous coûter quelque chose. On n’est pas quitte à la naissance. À la mort on n’est pas acquitté. Et ce faisant il pisse une colle acide où barbotent comme en un bain de lait les serpents nouveau-nés du Trésor Public. Ses jambes sont fondues à sa chaise épineuse et ses dents pointues dessinent autour de sa langue de petites pointes noires et violettes. On dirait une vieille fleur gluante. Il a les yeux dans les narines, le cheveux rare et rabattu sur son front proéminent, la bosse des mathématiques. Il est dans l’ombre détestable — près du rocher sacré de la Raison d’État. Ses contemporains se tiennent aussi éloignés que possible de sa présence où ils risqueraient d’être pris comme à des barbelés. Pourtant un jour l’un d’eux s’arrêtera et posera son regard plein d’amour sur cet homme, sur cette main, sur cette action indigne, en lui disant : “Suis-moi”. Et ce jour-là le collecteur se dépliera, se lèvera, et, plein d’amour, le suivra.

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Concerto pour piano n°21 de Mozart, 3ème mouvement

Chère Radio Classique,
Je vous écris pour une raison un peu spéciale : cette nuit j’ai fait moi-même accoucher ma femme de notre troisième enfant à 4h30, tandis que sur votre antenne était diffusé le 3ème mouvement du concerto pour piano n°21 de Mozart, joué par l’orchestre de Varsovie et P. Anderszewski. Nous n’avons pas eu le temps d’arriver à la maternité. Il a fallu arrêter la voiture en pleine rue et tout faire là, avec cette musique, au milieu de la ville déserte. Ce 3ème mouvement maintenant je le connais par cœur, et j’ai l’impression de le comprendre mieux que Mozart ne l’a sans doute lui-même jamais compris. Le piano lance et ramène les cordes. Il joue du violon. C’est lui l’archet ! Enjoué d’abord, il se met à réfléchir. Puis la légèreté revient comme une mousse lie de vin, soulevée depuis le sol, montée en neige. Inutile de réfléchir. La solution est ailleurs, dans un appareil plus immédiat. Il ne faut pas concevoir mais recevoir. Les notes ont une direction. Elles sont attachées quelque part. Et puis il y a cette accélération, ces coups d’épée dans le vide, tornade métaphysique absurde, jusqu’à une entente improbable, et pour finir un tremblement inattendu mais équilibré, un mystère spongieux, et par-dessus : l’aiguillon de la vie…

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Avant la longue flamme rouge (2020)

Roman paru aux éditions Calmann-Lévy le 2 janvier 2020.

Avant la longue flamme rouge

«  Il essaye de courir en poussant sa famille devant lui, mais un hurlement ouvre le ciel et  une  mitraillette frappe des millions de coups de  hache partout en même temps. Dans le Royaume, il y a des vrombissements lointains.  »

1971 : le Cambodge est à feu et à sang. Saravouth a  onze  ans. Sa petite sœur Dara en a neuf. Leur  mère  enseigne la littérature au lycée français. Leur  père travaille à la chambre d’agriculture. Dans  Phnom  Penh assiégée, le garçon s’est construit un  pays imaginaire  : le  «  Royaume  Intérieur  ».

Mais un jour, la guerre frappe à sa porte. Les fondations du  Royaume vacillent. Séparé de ses parents et de sa sœur, réfugié dans la forêt sur les rives du Tonlé Sap, Saravouth devra survivre dans un pays en plein chaos, animé par  une  volonté farouche de retrouver sa famille.

 

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Le scandale des couleurs secondaires

Les couleurs primaires disent ce qu’elles veulent. Elles parlent, elles annoncent. La mer est bleue. Le bleu c’est la mer. Il la résume, il la porte. Le ciel est bleu. Le bleu porte le ciel et la mer ensemble. Il leur ressemble, il les assemble. Planète bleue, baleines bleues : c’est toujours le ciel et la mer en même temps, dans un même endroit qui est à la fois l’un et l’autre. De même pour le feu et le sang. Il n’y a pas le feu d’un côté et le sang de l’autre. Il y a la couleur rouge, qui est feu et sang. Le feu et le sang sont la même chose. Ils sont la couleur rouge. “Vin rouge” signifie “Vin qui est à la fois feu et sang”. Le jaune quant à lui est or et soleil. L’or c’est le soleil ductile. Le soleil c’est l’or volatil.

Les couleurs secondaires ne sont rien. Ce ne sont pas des choses. Elles ne disent rien. Même quand elles apparaissent, ce sont des mots sans chose. Ambigües, “à définir”, scandaleuses… Elles sont l’entre-deux, la gelée tremblotante d’une apocalypse incomplète.

La couleur orange n’est pas un mot mais n’est pas non plus une chose. Quand on dit “une orange” on a l’impression de désigner le fruit par sa couleur, mais quand on dit “les nuages orange” on a l’impression de définir une couleur grâce à sa parenté avec un fruit. Si le crépuscule est orange, c’est parce que le mot “crépuscule” est utilisé pour désigner aussi bien la naissance du jour que la naissance de la nuit, c’est-à-dire la mort du jour. Ne vous trompez pas : ce n’est pas parce que le crépuscule est orange qu’il est ambigu, mais bien parce que le crépuscule est ambigu qu’il est orange.

Le vert aussi est crépusculaire, puisqu’il est censé désigner à la fois la nature au sommet de la vie et la pourriture, c’est-à-dire la nature au soir de l’agonie. Le vert tire la nature de la roche pour la rendre à la poussière. Quant au violet c’est déjà le noir, les profondeurs retournées, la vraie couleur de l’enfer, celle du sexe, des sexes, cavernes iridescentes, fleurs empoisonnées, fumerolles, chiens maudits, planètes gazeuses, étoiles effondrées. Suçon au cou du créé. Cicatrice d’un inceste intergalactique.

Le violet, le vert et l’orange nous menacent. Ils montent, glissent… Ils veulent prendre le ciel et dissoudre la terre. Ils nient la vie, car à la racine de Tout rien n’est orange, vert ou violet.

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Téléphone fixe

Joie du point d’entrée, d’une seule frontière située dans une cahute à lambris sous le grand escalier, et de l’alarme à roulement — puis un oncle génial : “Téléphone ! Quelqu’un répond bordel de dieu ! ” Joie des câbles au bord des champs, imagination réticulaire de mon enfance. Étonnements, mystères préhensibles, vibrations matérielles…

Aujourd’hui, plus de mystère du téléphone. Les ondes ont intégré chaque instant. Il n’y a plus ni point d’entrée ni frontière aux maisons. Toutes les portes sont fermées à clef pourtant tout est ouvert, tout passe, tout circule. Au bord des champs, les plaques des antennes-relais lugubres vibrionnent. Atmosphère cocotte-minute, battoir chauffée à blanc. Tristesse ! Monde clos ! Rien plein comme un oeuf !

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William Turner

Une chape de plomb mouillée a enveloppé Londres. Le peintre est dans son atelier de Chelsea. La veuve Booth est partie. Il prend, dans les ramequins de grès qui l’entourent, des couleurs, qu’il mélange. Il active, actualise les pigments. Il les secoue, pour en tirer comme une lumière liquide, une lumière malléable, disponible. Sur la toile de lin l’océan apparaît dans la soupe cosmique, derrière des limites enchevêtrées dont il est impossible de dire si ce sont celles du ciel ou de la mer, ou d’autre chose moins probable (une île, une planète ? le vent ?).

La matière a des yeux myopes. Elle les plisse. Elle pleure pour voir. La lumière la brûle. Elle ne peut pas regarder le soleil longtemps. Elle le confond, elle s’y méprend. Turner de son côté lui tend la toile comme ces opticiens qui montrent à leurs clients des lettres de plus en plus petites. Un aller-retour inter-vient, un jeu, un mensonge. La matière est à elle-même sa propre sonde. Elle est de plus en plus concentrée vers ces taches floues qui ne sont rien d’autre qu’elle-même. Et plus elle se concentre, plus les tâches sont floues. C’est ce mystère que Turner a enregistré pour nous.

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