Le portail — François Bizot, 2000 (préface)

“J’ai écrit ce livre dans une amertume sans fond. Un sentiment désespéré le traverse. Je ne crois plus qu’aux choses ; l’esprit sait y pressentir ce que leur apparence renferme d’éternel. La philosophie la plus éclairée n’est-elle pas celle qui enseigne à se méfier de l’homme ?”

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Bourgeois

Il faut avoir des moyens matériels et psychologiques considérables pour pouvoir penser un jour (peu importe dans quelles conditions ou pourquoi, car ici c’est la pensée elle-même qui demande des moyens) : “Peu importe ce que les autres en penseront !”

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L’érotisme selon Malraux

Ai relu La Condition et La voie royale. Chez Malraux faire l’amour et donner la mort, c’est la même chose ; s’il n’y a pas Dieu alors l’amour physique et le meurtre sont les deux seules communions possibles, la seule liaison qui puisse tenir deux âmes ensemble. Hélas, imparfaitement… (Tous ses romans tiennent dans ce “hélas”.) La conscience ne répond pas à la question que le corps lui a posée en traversant le corps d’un autre.

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L’orgueil de Martin Heidegger

Il faut que Heidegger ait été bien orgueilleux pour ne pas avoir cru en un Dieu autour duquel il a passé une vie à tourner (le dieu inconnu des Grecs et de Saint Paul, le dieu tout proche et difficile à saisir de Hölderlin). Comment ne peut-il pas avoir plié le genoux et appuyé sa face contre la terre, la terre parfaite, en lisant l’Exode, dont le chapitre 3, verset 14, semble avoir été écrit expressément pour l’aider à conclure ? Il faut croire que c’est le côté luthérien qui ressort, comme chez Kant, et surtout comme chez Nietzsche, le pharisaïsme moderne. Malgré tous ses efforts, Heidegger n’aura pas réussi à être mieux que n’importe quel Allemand.

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Nantes, 4 juillet 2018

Nantes a une santé insultante. Tout est santé ici, la pierre, les femmes, l’eau, les prêtres, les rails abandonnés. Vitalisme. Intermittents… La tour Lu bavouille comme en fin de nuit un maharaja de cabaret. Façades blanches, couleur d’os. Après les bombes, on a refait “à l’identique”, mais la chaîne des signifiants a glissé jusqu’au désespoir : rien n’est présent, à Nantes, tout représente. Les bombes ont détruit la ville en réalité. Le château des Ducs de Bretagne, ce gros roulement à billes, est à l’arrêt, quand tout le reste bouge mollement. Tout est fraîcheur — et confortable, et composite ! Tout est parfait pour les familles, les cadres pressurisés et les étudiants de gauche. Les lieux “culturels” et “festifs”, co-working, etc., ont des noms d’ode à l’esclavage : “au hangar à bananes, sur le quai des Antilles”.  Nantes, la bourgeoise, la macronie. Ville start-up. Ah tiens, c’est lumineux ! lumineux ! Mais les pauvres, où sont-ils ? Où est l’intelligence ? Qu’est-ce qui existe à Nantes ? Qu’est-ce qui tiendra ? La librairie Coiffard.

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Marty Roubichou, Maison et Chiffons

Ici la vie des Toulousains est négociée. Tous ceux qui y sont passés le savent, les autres le sauront un jour ou l’autre. Marty Roubichou décide comment, le confort, la volupté. Gardien de ce qui différencie la civilisation de l’animalité, il décide du niveau de conscience.  Je conseille aux nouveaux Toulousains d’aller s’y présenter, comme autrefois les voyageurs aux échevins et aux bourgmestres des villages, et aux politiciens d’aller y prêter un serment d’allégeance comme à un sorcier dont le pouvoir fut maintes fois testé.

Une jolie femme énergique et son homme, plus taciturne, ont repris l’enseigne il y a maintenant quelques années sans amoindrir sa force civilisatrice. Ils vendent des maniks en nid d’abeille, des brosses à crins durs, neuves comme des trésors, des torchons à carreaux et de la graisse de phoque, mais surtout ils conseillent et déconseillent. Ils connaissent les problèmes — ils les connaissent par l’intérieur — ; ont tout posé et tout résolu dix fois, cent fois recommencé, les fondations, la structure, le toit, les fuites, la lumière en juin puis en juillet, les coups de trique, la chaleur dénouée. Ils peuvent dire combien le temps coûte et comment le réparer.

A gauche, le rayon des pièges : les tapettes à souris, la mort aux rats, les plaques collantes, les tue-mouche, les zigouigouis empoisonnés, les sprays, les bombilles cloutées, les nerfs de bœuf et le camphre de synthèse pour les mites. A droite, le cirage et les embauchoirs en cèdre rouge. Au fond, les interstices et les compartiments garnis d’onguents éprouvés ; il y a des marches, une porte dérobée. C’est la boutique de Merlin, le génie de l’humanité. Les inventions les plus utiles, les bricolages les plus empiriques… Et le savoir : les cafards ? Ne pas les écraser, à cause des œufs, la technique du jus de pomme… Les ivrognes ? Grézil, ça leur brûlera la bite !… Les cheveux dans la douche ? Soude… Les carpes ? Maïs, gruyère, chocolat… Acier inoxydable, joints, poignées, écrous, marmites… Je ne sais pas boutique plus littéraire, ni d’endroit à Toulouse qui soit plus inattendu et intelligent, plus poétique ! Je suis sûr qu’ils ont dans un tiroir quelque remède contre la mort, disposé avec simplicité dans un dé en carton et vendu à trois ou quatre euros la pièce, et dans leurs bocaux en faïence des amulettes sacrificielles, une poudre enchantée et des astuces pour voler ou respirer sous l’eau. Si demain je me réveille aveugle, j’irai leur en parler.

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Place Rouaix, 21 septembre 2001

A seize ans je jouais une fois par an de la musique devant Le Paradise, et le reste de l’année j’allais y faire mes devoirs de mathématiques avec Sophie à l’étage. Je jouais à côté du magasin de chaussures, sous les lettres blanches : “Chaussez-vous”, près de L’Ancienne Belgique, dont le patron a des caissons de basse assez gros pour écrouler un immeuble. C’était la fête de la musique, je jouais de la guitare. Mon groupe s’appelait Les Misérables. Nous avions un tube : L’Italie (“On a tous rêvé autrefois, devenir Casanova, les belles Romaines et tout ça…”). Hélas, je chantais. Heureusement, Pierre-Louis aussi chantait. Pierre-Louis, il faisait tout. C’était le musicien du groupe. Rodolphe et moi nous l’empêchions de boire. Je me souviens de Where is My Mind, j’étais debout sur l’ampli. Le Paradise depuis est devenu Le Piège à Loups, tenu par mon ami Martin, un pêcheur de black-bass qui a un piercing entre les dents. Sophie est devenu médecin, elle a minci, quand j’étais jeune je la voyais aussi avec ses parents, en août, au Cap Ferret.

Personne ne le sait à part moi, mais cet endroit, place Rouaix, la fontaine exactement, est le plus haut du centre ville. Toutes les rues, rue Croix Baragnon, rue Bouquières, rue du Languedoc, rue de la Trinité, descendent. J’ai vérifié les relevés, rien n’est plus culminant à Toulouse entre le Canal du Midi et la Garonne.

Une odeur très noble de bois brûlé provient du vendeur de café. Autrefois, il y avait également une cave à cigares. Là-bas, il y avait l’ancien Samasara, où la serveuse, Katia, nous servait des cucarachas enflammées. Son copain, Fabien, cheveux mi-longs, nous détestait. Je me souviens aussi du magasin de couture, du magasins de chaussures pour enfants, Marie-Pierre, dont la vendeuse offrait des ballons, et du magasin de jouets : Tout pour l’enfant, une espèce de couloir où j’allais avec ma mère choisir des cadeaux pour les anniversaires des petits copains. Les voitures Majorette étaient proches de la caisse, les diabolos dans un renfoncement, et les déguisements en hauteur alignés comme au vestiaire. C’est une banque aujourd’hui. Je me souviens de l’anniversaire d’Alban : j’étais allé en cours de mathématiques le lendemain avec Bérenger, sans avoir dormi.

Il faudrait que je parle de l’opticien, Phildar, et du Quartier Latin, ce bistro que j’ai détesté, les charbons ardents sous la langue là-bas des filles inaccessibles, Charlotte, Pauline, Marion… Il faudrait que je parle du Poussin Bleu, le meilleur pâtissier de la ville, son lingot poire-chocolat, ses macarons… Il faudrait que je dise pourquoi ils sont meilleurs que chez Pillon ; que j’explique la mâche, le glacis…

J’étais place Rouaix quand AZF a explosé, le 21 septembre 2001, à 10h17. Nous étions censés Romain et moi être au lycée, lui à Saint-Sernin, moi à Fermat, mais nous avions prévu de boire des noisettes au Samsara. Tout d’un coup, tout le monde autour de nous s’est jeté à terre. Je me souviens dans ma bouche, l’instinct… Puis l’explosion est venue, le souffle et la détonation, comme un craquement d’arbre. Les vitres du magasin Gentry’s, les verrières de la Chambre de Commerce de l’autre côté de la rue et au-dessus de moi les fenêtres de L’Opinion indépendante, où travaillait déjà l’écri-vin-nature Christian Authier, qui plus tard deviendrait un copain, ont explosé. Pendant quinze minutes, un bruit de grelot a habité le fond de l’air. Partout, les vitres brisées tombaient en fragments. Romain a appelé sa mère. La Mairie, où elle travaillait, avait explosé. J’ai appelé la mienne, ça avait explosé chez moi, rue du pont de Tounis, elle avait cru que c’était la chaudière. Puis mon père confirma que ça avait explosé à l’université. Nous pensions avoir assisté à une explosion, très proche, un attentat. Un homme courait, le visage niqué, un chiffon sur les yeux, des femmes hurlaient, en sang, les voitures étaient figées en travers de la route. Les téléphones, après trente minutes, ne fonctionnaient plus. Je suis presque certain que la préfecture les a fait couper.

Les images du World Trade Center remontaient, et ces mots que Baudrillard n’avait pas encore écrits : “…les médias font partie de l’événement, ils font partie de la terreur”. Si Toulouse avait explosé, toute l’Europe brûlait. C’était la guerre enfin, enfin, et enfin j’allais savoir si la mort pour moi saurait souffler dans sa trompette. Dix jours plus tôt, j’avais assisté à la première émission mondiale de téléréalité. Deux mois plus tôt, à la première émission française : Loft Story. Je suis allé chercher ma soeur et mon frère à Fermat, au collège, on m’a laissé les enlever dans la panique, j’aurais pu être n’importe qui. J’ai appris que mon professeur de physique, une wagnérienne, avait failli se défenestrer après l’explosion. Les rumeurs allaient bon train : c’était l’Onia, AZF, le nuage toxique, le carburant d’Ariane Cinq, c’était le temps, les Arabes, une bombe nucléaire ! Mon père voulait fuir à Gragnague. Je ne voulais pas, parce que le soir j’étais invité à dîner chez mon ami Bertrand. Les rues furent désertées. J’ai croisé un groupe dans le silence, rue Peyrolières, avec des mouchoirs sur le nez. Impossible de retrouver mon vélo. Il faisait beau. Plus tard, je suis revenu rue Bouquières. Nous nous sommes calfeutrés chez les Carayon, Emmanuel, Maximin et moi. A la télévision, Motus n’était pas déprogrammé. Aucun flash spécial… Tout le monde s’en foutait ! Alors j’ai compris que tant que la télévision ne le confirmerait pas, Toulouse n’aurait pas tout à fait explosé.

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Place Saint-Pierre

A Baptiste Caekaert

Une petite femme aux cheveux très courts — ils furent rouges, maintenant ils sont gris — se tient sous l’encorbellement de briques et de pierres tendres et jaunes, sur une table, entre Chez Tonton et La couleur de la culotte, entourée de deux molosses qui au Moyen-Âge auraient fait de parfaits bourreaux. C’est Françoise, la reine. Elle a les clefs de la Nuit : trois bars, Tonton, La couleur et dans l’angle de l’autre côté, près de la place de Bologne, Le Saint des Seins, où une troupe de tatoués impeccables, genre Hongrois, vérifient les cartes d’identité. J’ai déclenché bien malgré moi une bagarre à cet endroit, il y a dix ans. Un jeune garçon s’énervait parce qu’une fille, son amie, me parlait, les tatoués voulaient le faire taire. Je ne disais rien, et j’avais craint en me battant de détruire l’oisillon autant que je craignais d’être détruit moi-même par les tatoués venus prendre, pourtant, MA défense. C’est alors que mon ami Baptiste, perdu de vue depuis plus d’une heure, sauta dans le tas. Il m’avait remarqué de loin et croyait que j’avais des problèmes. Les tatoués s’en chargèrent, l’un d’eux me maintenait, et des nuages fantastiques descendaient sur nous. Baptiste se cassa un os en bordure du poignet. Quant au garçon frêle et et à sa copine géniale, ils avaient disparu.

Récemment, Françoise a racheté le Papagayo, plus loin, rue Valade, sous le platane cathédrale. Mon père m’y emmenait manger des crudités et des frites molles lorsque j’étais en vacances et qu’il me gardait à l’université.

Place Saint Pierre, les escaliers fondus vers la Garonne et le pont rococo, aux lampadaires baroques, ont l’hiver des aspects anglais (le brouillard…) alors qu’en été c’est la Grèce ou carrément l’Anatolie : grandes brûlures, vin mat et silence, serpents, rochers.

Je me suis réveillé dans les buissons sans joues le lendemain du baccalauréat. La Croix-Rouge servait des petits-déjeuners aux clochards, il restait un croissant pour moi et un verre de Fronton.

Bientôt, surgira le bâtiment de la Toulouse School of Economics, le grand chantier de mon père, depuis dix ans, sa grande lutte.

Lundi soir, les étudiants étrangers… Le samedi, les matchs de rugby, les chaises du Saint-Pierre et le jardin basque, ombragé derrière les arcades… Les soirs épiques : fête de la musique, Beaujolais, matchs de rugby…

Lorsque j’avais quinze ans Françoise avait son chien, son fameux chien, un dogue allemand, gris, avec autour du cou un foulard rouge, grand et gentil comme un poney: Marius, je crois. Il me terrifiait à cause de sa gentillesse.

Yvan, le neveu de Françoise, montrait ses fesses aux touristes. J’étais avec lui à une table de La couleur. Il descendait son pantalon en continuant à me parler de son travail pour une entreprise de pharmacie. On entendait le guide du train blanc : “Ici, les jeunes viennent s’amuser la nuit…”

Je retrouvais Romain au même endroit. On buvait du vin doux. Il me parlait du parti socialiste et de poésie. Je n’oublierai pas non plus Hélène, Anne, Fleur, Laure, Charlotte, les grands soirs. L’alcool m’a aidé, j’étais celui qui suit. Je n’oublierai ni Daphné ni la bagarre qu’il y a eu avec du verre brisé près du portrait de Nougaro. Rodolphe et mon frère étaient avec moi heureusement, et Daphné, puis il y a eu cet homme à notre place, et son visage ensanglanté ; sur lui la meute se déchaînait ; nous ne pouvions rien faire pour l’aider. Je l’ai oublié de moins en moins à mesure des années.

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Rue Gambetta

La rue Gambetta a plusieurs virages, impossible de la regarder dans les yeux. Pourtant, elle est franche, rouge, blanche et prononcée même où les façades haussent les épaules. Elle ne termine pas tout à fait vers la Garonne, où les rues Jean Suau et Peyrolières prennent le relai, et commence dans un coin sans décorum place du Capitole, entre un hôtel luxueux et une pharmacie louche. Autrefois, il y avait un tabac, une pâtisserie quelque part, un vendeur de pianos il me semble, et ce restaurant, la Corne d’Or, dont la serveuse, Joëlle, offrait les cafés ;  aussi une boulangerie vulgaire, une salle de jeux vidéos et un vendeur de soldats Warhammer. J’ai toujours trouvé que l’hôtel de Bernuy avait de la gueule avec son ginkgo maldororant — un côté aristocrate naïf et rebelle, italien peut-être, Tancrède dans sa tour noire derrière des arceaux flamboyants. Seuls les professeurs du collège en empruntaient la porte mirifique. Je ne l’ai jamais franchie, sauf une fois pour un conseil de classe en cinquième. Je ne sais pas pourquoi mais j’étais suppléent délégué d’un type qui s’appelait Brice, il était malade, de quoi vous vacciner dès le plus jeune âge. Je ne me suis plus intéressé à la politique ensuite, sans doute parce qu’en entendant celle qui d’habitude nous donnait des cours de flûte parler à ses collègues du “problème de la dette”, alors que le proviseur venait d’acter le redoublement de la plus jolie fille de la classe, j’avais déjà senti la possibilités des phénomènes Sarkozy, Hollande ou Macron. Mon professeur de mathématiques cette année-là avait pleuré parce que Barbara était morte. J’avais compris que c’était grave. “— Vous vous moquez de moi ? avait dit cet imbécile. — Au contraire, Monsieur, je… je crois que je vous envie.” D’autres images. La vendeuse de bonbon, Lolotte, une gitane obèse qui, disait-elle, était l’héritière légitime d’un neveu de Napoléon… Le serveur du Gambetta, son T-shirt blanc à manches longues, ses joues roses et ses bijoux coléoptères… Le petit énervé du Bar du Lycée, “BDL”, où j’allais fumer des milliers de cigarettes de dix à onze le vendredi, avec Emmanuel, Katou, Laure et Jessica… La Pause Café, les paninis… Une dispute ici avec un ami… Le vendeur de chaussons au fromage de chèvre, calzone… Une voiture un jour a roulé sur le pied de Romain, il a demandé au chauffeur qui lui proposait de l’accompagner à l’hôpital de lui donner une cigarette à la place. Reprenons du début. En partant du Capitole, je me souviens à main gauche d’une galerie d’art, le type était mélancolique, quand il respirait ça faisait comme des petits coups de ciseaux. Puis Harmonia Mundi, les CD de musique classique (le magasin est récemment devenu un magasin de jeux de société tenus par les parents de Valentine, une amie de mon fils). A main droite, la Cale Sèche. La porte est taillée dans un cul de tonneau. Les types ont des barbes, des marinières, les tempes rasées, des “écarteurs”, des tatouages violets, naturellement ils fument des roulées (dehors sur le trottoir hein, les pirates, sagement, filtre…) et boivent du rhum arrangé. A main droite toujours, un recoin bizarre, une supérette, le Gambetta. Plus loin, à gauche, une librairie fameuse : Ombres Blanches. De l’extérieur, elle a l’air toute petite, en fait elle est immense, alambiquée, impressionniste, il y a des recoins, des étages, plusieurs entrées, des rayons spéciaux, les libraires savent lire. Le patron un ours, il râle, c’est bien. De toute façon, il faut des ours. Je crois qu’il était communiste autrefois, et féru de littérature étrangère. Du coup chez lui il y a un côté route des épices, les livres ont des yeux bridés et des marques sous le cuir des derniers mots. Son fils est devenu médecin, comme tous les enfants de communiste que je connais. Il y a un truc, c’est sûr. Ombres Blanches a une vitrine thématique toujours très intelligemment garnie. Plus loin, à côté de Pause Café, se trouve un magasin de guitares où j’allais lycéen essayer des Telecaster hors de prix. Le chef avait une fille, en classe avec mon frère. Je me souviens que ses lacets étaient défaits, toujours, mais de son visage rien. Le magasin était un entresol tapissé de guitares géniales, comme une collection privée (il y avait une ligne c’est sûr, des choix éditoriaux), et peuplé de bonshommes qui fermaient les yeux en jouant, sérieux jusqu’en enfer, généreux. J’avais juré de finir comme eux.

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L’espace aussi est plié

C’est un truisme, Vercingétorix s’est agenouillé devant César pendant que Jeanne d’Arc brûlait, ou que sais-je encore, Saint-Thomas d’Aquin vivait avec Aristote dans un temps qui n’était pas celui de Ceausescu et Néron, lequel n’était pas celui de Shakespeare, Aristophane et Eschyle, qui n’était pas celui de Platon et Simone Weil. Le temps est chiffonné, il y a des noeuds et des ventres, des points de pression et d’autres moins immédiats, des plages carrément, et des interstices moraux, möbius… qui ne le sait pas ? La linéarité est une impression romantique. Dire “le temps avance” c’est comme dire “la terre est plate”. Les sens nous mentent, et la vérité est tragique, tragique.

Ce qu’on sait moins, c’est que l’espace, lui aussi, est plié, replié, lui aussi, chiffonné, et que le temps est plié dans l’espace et l’espace replié dans le temps. Ce n’est pas une feuille de papier en boule, mais deux feuilles de papier froissées ensemble de telle sorte que l’Occitanie romane est au même endroit exactement que l’Acropole socratique sans être tout à fait en même temps. Proust était géographe autant qu’historien : Le Temps Retrouvé aurait pu s’appeler La Carte Dépliée.

Les physiciens ont passé le siècle dernier à réaliser que le temps était plié. Ils passeront celui-ci à réaliser que l’espace l’est tout autant. Enfin ils comprendront peut-être que le temps et l’espace convergent à des vitesses différentes (la vitesse étant le seul problème que personne n’a encore vraiment résolu… il faudrait écrire des millions de fois Heidegger pour comprendre la vitesse). Ils convergent vers un point marqué d’une Croix.

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L’autre odyssée

— Il y a une odyssée qu’Homère n’a pas racontée, dit Paul, ni aucun aède, mais dont il est clairement fait mention dans celle que nous connaissons. Lorsque Ulysse rentre à Ithaque et retrouve Pénélope après avoir décimé les prétendants, la fureur de Poséidon n’est pas apaisée. Tirésias, à qui il a rendu visite dans le royaume des morts…
— Je me rappelle de Tirésias, s’exclama Sophie.
— Tirésias, reprit Paul, dans le royaume des morts, dit à Ulysse que pour apaiser la colère de Poséidon il lui faudra prendre une rame et marcher vers l’intérieur des terres, des mois, jusqu’à croiser un étranger qui lui demandera pourquoi il porte de cette façon « une pelle à grain ». Le voyageur autrement dit sera tellement éloigné de la mer que les habitants du pays où il se trouvera ne sauront pas ce qu’est une rame et ne pourront même en supposer l’utilité. Ils n’auront jamais entendu parler de Poséidon, pour la simple et bonne raison qu’il n’aura jamais eu sur eux aucune espèce de pouvoir. Ulysse devra alors ficher la rame dans le sol et sacrifier un porc, un verrat précisément, en l’honneur de Poséidon. Il pourra ensuite rentrer chez lui en étant sûr cette fois que la fureur du dieu — après toutes ces épreuves, tu te rends compte ! — sera éteinte.
— Pourquoi Homère n’a-t-il pas voulu raconter cette odyssée ?
— Peut-être l’a-t-il fait, et dans ce cas nous n’avons pas récupéré ses vers…
Paul marqua une pause.
— Mais cela m’étonnerait.
Il réfléchissait à haute voix.
— Je crois que Poséidon, c’est Homère. Homère, dans L’Odyssée, c’est Poséidon, et il faudra qu’Ulysse s’éloigne de la mer — la mer, naturellement, hein, c’est le génie de Poséidon… —  et lui rende hommage dans un autre lieu, c’est-à-dire dans un autre temps.
Sophie sortit de son sac à main une de ces pastilles qu’elle prenait depuis qu’elle avait arrêté de fumer.
— Un temps sans Dieu, dit Paul.
— Il faudrait raconter cette odyssée, mais, comment ?
— Il faudrait alterner les strophes de la première odyssée, la maritime, avec les strophes de la seconde, la terrestre, et créer des concordances, de sorte que l’absence de Dieu soit mise en face de ses accès de colère, non pas comme un résultat ou une cause, mais comme… comme si c’était exactement la même chose.
Sophie ne l’écoutait plus.
— C’est une bonne idée, dit-elle.
Paul essaya quand même de conclure :
— Le labyrinthe dans lequel Ulysse est prisonnier n’est pas linéaire. Ithaque n’est jamais loin, pourtant il n’y parvient jamais, et même quand il rentre par la mer il doit repartir par la terre. Tout proche et difficile à saisir… C’est la tapisserie de Pénélope. Ce sont les portes du Paradis.

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Soir khmer

Le soir passait son peigne autour des rizières mortes, dans les eucalyptus argentés, et remontait sur le lit du Tonlé Sap un drap dans les plis duquel, secoués, s’épanouissaient du vent, à peine, en fleurs d’ombre, et des meutes insectes.

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Prier avec Bach et Kafka

“…ma seule prière passait pour l’instant par Bach et Kafka : l’un m’apportait la paix, et l’autre, une forme de modestie et de soumission ironique à l’angoisse.”

Philippe Lançon — Le Lambeau, 2018, p. 274

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L’éternité ne peut pas avoir tort

“La faute, la trahison, c’est les autres. Personne n’a tort, ni le créateur, ni les créatures. Les torts ce sont les faits, les situations, la perfidie des circonstances… la mobilité des images. Les torts, c’est l’espace et le temps… c’est l’Histoire. Notre tort c’est le fait de naître. C’est la vie. Si chaque homme a une âme, cette âme c’est l’infini. Une étincelle divine qui englobe l’univers. Or l’éternité ne peut pas avoir tort. L’apocalypse existe, Dieu l’a inventée.”

L’anarchiste — Soth Polin, 1980

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Borderouge, Les Maourines, le Théâtre de la Violette

On se croirait dans une infographie produite sur un logiciel 3D par un agent immobilier passionné. La station de métro vous propulse tout de suite au milieu de ces gros cubes entrecoupés par des balcons en quinconce sur lesquels l’observateur attentif distingue des vélos, des transats en plastique et de vieilles planchas. Les bâtiments optimisés sont recouverts de doubles-peaux en plexiglas coloré pour certains et en bois pour les autres, ce qui donne un effet cache misère, et, en même temps, Palais des Congrès. Ce paradoxe entre l’envie de faire simple, net, géométrique, ouvert, et le besoin de cacher ce qu’il y a sur les balcons en dit long sur les gouffres spirituels que sont contraints d’enjamber les architectes. Les jeunes fument de remarquables pétards près des lampadaires et se relayent sur des scooters qu’ils conduisent en équilibre sur la roue arrière. Ils ont de gros cadenas autour du cou et sur la tête des casquettes américaines. Un peu plus loin, autour de petits ronds-points, se suivent les mêmes maisons individuelles que partout ailleurs dans les banlieues d’Occident, le jardin, le garage, la parabole, les stores intelligents, le yucca adapté. Étonnamment, par-là bas, se trouve un théâtre, Le théâtre de la Violette, un taudis rafistolé où un type méchant, toujours en train de sourire mais d’un sourire ne laissant planer aucun doute quant à sa méchanceté (ses canines ont des yeux, les molaires sont pointues), un certain Yvon Victor, produit des comédiens encore plus ratés que lui, aux oreilles rouges (maman n’est pas loin), et de grosses femmes, ou bien des espèces d’acrobates, aliénés sans le savoir par cinquante ans de sociologie normative, et qui ont sans doute cru qu’ils auraient du talent sous prétexte qu’ils avaient de la sensibilité (une sensibilité développée pendant qu’ils paressaient devant la télévision), et qui, parce qu’ils ont honte de leur accent, pincent les lèvres et disent “preunce” au lieu de “prince”, et “Antigaune” au lieu d'”Antigone”. C’est quand même triste de refuser à ce point d’endosser la racine. Ils seraient tellement meilleurs, ces mauvais comédiens, s’ils osaient dire “Prainkce” et “Antigôane”. Revenons au carré de La Maourine : centre commercial, soixante magasins, Tacos Avenue, boulangerie industrielle (les parfums de synthèse, la baguette tiède, enivrante). Il y a de quoi pleurer, mais au moins il y a la lumière. A Toulouse, la lumière sauve tout. Il faudrait peut-être penser à faire jouer Yvon Victor et ses copains à ciel ouvert.

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Renards

Ce que font les renards de nos jours c’est qu’ils gagnent des prix. J’en ai croisé un, tiens, près de Basso Cambo, dans une forêt de bicyclettes. Le pauvret, couvert de médailles. Je lui ai dit “Présentez-vous” mais il ne m’a pas reconnu. Anti-démocrate, par-dessus le marché, applaudi, décoré. Je lui ai demandé mon chemin, il m’a mordu. J’avais l’impression d’avoir voté. J’en ai vu d’autres à l’université, des colériques. Eux aussi, le statut, les titres. Eux aussi ils avaient gagné des prix. J’en ai rencontré dans les associations internationales, et le dimanche près de la jolie blonde qui vend de mauvais fruits. Insignes, récompenses… J’en ai vu sur le toit d’une usine. Médailles, médaillons… Sur les placards des librairies, des milliers. Et dans les cimetières, avec leurs panaches oranges claqués sous les carreaux des sépultures. J’en ai vu en vacances, aux ors, et, évidemment hein, sur Internet. Il y a de tout sur Internet.

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Voyage

A l’idée de voyager je ressens une forme de honte. Il y a quelque chose de ridicule, beaucoup plus prosaïque que les brochures ne le laissent supposer. Houellebecq  a ressenti la même chose il me semble, et Xavier de Maistre, mais c’est à peu près tout. Notre époque est fondée sur une éthique du voyage. Ce sont les pharisiens 2.0, Lonely Planet & Co. Caïn le sédentaire, arriviste près de ses sous, obnubilé par sa santé et son confort, sa bite, ses dividendes, mais rongé par un remords antique, se déguise en Abel le nomade jusqu’à la fin des temps. La voilà donc la vengeance d’Abel, la blague, le portefeuille de la conscience. Le volontariat international en entreprise, V.I.E., était dans la tombe et embauchait Caïn.

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Trois issues

Depuis la Garonnette de mon enfance…

Première issue. Pour aller vers Blagnac, Auch, Montauban, Agen, Bordeaux, Paris, on remonte la minuscule rue de la Halle aux Poissons, puis on emprunte ses jambes au Pont Neuf, on aperçoit les Pyrénées dans les lueurs, on tourne à droite sur la place de l’Olivier, après l’Hôtel-Dieu, avant la fontaine ruisselante de Saint Cyprien, derrière l’hôpital de la Grave, on traverse de nouveau la Garonne sur le Pont des Catalans, depuis lequel les cyclistes ont le loisir de contempler, à droite, un Toulouse de carte postale et, à gauche, le terrain de chasse des silures et des cormorans ; puis on tourne à gauche sur la place Héraclès. La statue d’Antoine Bourdelle, immanquable sous sa templerie néo-classique, bande son arc, appuyée sur un rocher mythologique, hommage aux sportifs tombés en 14-18. Je me suis toujours dit qu’il s’agissait surtout d’une espèce de plaisanterie érotique, donnant à des députés en bouclettes et montres à gousset des envies grecques.  On longe le canal de Brienne sur les allées de Barcelone, attention à la chicane des Ponts Jumeaux, à droite, à gauche, les feux rouges, les Sept Deniers, le Canal du Midi, décollage !

Pour aller vers Montgiscard, les hauteurs blondes du Lauragais, Castelnaudary, Carcassonne, la Méditerranée, Perpignan, ou Muret, Pamiers, Foix, Tarbes, Saint-Jean-de-Luz, San Sebastian, l’Atlantique, Compostelle, on part de l’autre côté, on longe la Garonne par le boulevard du Maréchal Juin. On aperçoit les hérons, le stade, une passerelle en fer, les pies malades, les canoés, la forêt immergée. On longe les contreforts de la cité d’Empalot où les truands font jouer leurs couteaux devant les voiles de fer des boucheries halal. On arrive au Casino Barrière, à la mosquée rose et dorée et aux portails blancs du Chemin des Étroits, AZF, les cyprès de Pech David, un club échangiste, les coteaux de Pouvourville, la rocade, décollage !

Pour aller vers Lavaur, Albi, Verfeil, Gragnague, Castres et Mazamet au visage noir, on rejoint le Grand Rond par la rue du Moulin du Château, la place du Salin panoramique, où les platanes sont des statues de sel en faction devant la Cour d’Assise, les allées Jules Guesde vertes et bleues. On longe la grille de mon ancienne école et d’une rose des vents jésuitique, le Jardin Royal où adolescent j’ai assassiné un canard, et de l’autre côté le théâtre Sorano et le Jardin des Plantes, on embarque à bord du Grand Rond, dont la manivelle nous porte jusqu’aux allées Paul Sabatier, très dégagées, très romantiques, le Port Saint Sauveur et ses péniches endormies sur le Canal, le Pont Montaudran, utilitaire, on escalade l’avenue Camille Pujol, on dépasse le Caousou, quartier Guilheméry, on tourne à gauche sur l’avenue Jean Chaubet, et après le boulevard des Crêtes, on redescend vers Balma, la rocade, décollage !

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Rue Idrac

Une vingtaine de personnes se retrouvent le vendredi matin devant le local de l’association Valentin Haüy pour une randonnée en tandem sur les bords du Canal. Les aveugles avec leurs cannes blanches à l’arrière du vélo, leurs sourires tragiques. Près du boulevard Carnot : La Cour des Miracles — haut lieu du tatouage, devant lequel fument les zozos habituels, écarteurs d’oreilles, barbes rousses et brunes, muscles, crânes rasés, sans mystère qui n’eût été convenu (marionnettes du libéralisme, une autre forme de journalisme). Ils bidouillent avec leurs briquets. Une porte de grange derrière laquelle on s’attendrait à une série de potagers. Mais non, c’est un parking. Un gigantesque parking. Il y a un loft aussi abritant une cuisine où des célibataires viennent apprendre à manier le fouet alsacien et les secrets des brioches. Il paraît que ce genre de cours est très à la mode : l’endroit idéal pour faire des rencontres. Au bout de la rue Idrac, un bistro : Le Petit London. Bière séchée, faux pêcheurs, hameçons dans le sac, vase sous les ongles. On boit. Une fille voudrait travailler pour le cinéma. “Les décors”, dit-elle, mais elle a trop bu, il lui manque une dent. Ma cousine Charlotte, la fille de Catherine, est parmi les habitués, ainsi que mon voisin Nicolas. Deux garçons devant l’entrée parlent de Rousseau, les écrits tardifs, dans des termes assez justes. Devant ce bistro, un immeuble gris art-déco abrite, si j’ai bien compris, une classe de boxe, juxtaposé à un immeuble orange, style italien, naïf — j’en ai vu des semblables dans la banlieue de Bergame — dont une glycine soulève les tuiles par-dessus un atelier d’artistes. Les artistes en question, m’a dit Madame Beigbeder, la voisine du rez-de-chaussée à droite, clouent des peluches à des planches de polystyrène. La fausse rébellion est partout la même à Toulouse et partout elle remplit son rôle d’anxiolytique. La faute à Franco, on dit. Beaucoup de crottes de pigeon dans la rue Idrac. C’est bucolique mais c’est moderne. Pour les fleurs et la peinture à l’eau, les trucs du genre, on repassera. On dirait une cour d’école privée de maître. Ou plutôt une cour d’école envahie par des maîtres devenus dépressifs et idiots à cause d’une drogue bon marché. En somme, c’est la Troisième République dans la Cinquième, trente ans après l’assaut des punks à chiens, aujourd’hui mangeurs de houille équipés de smartphones. Des lumières descendent, rien ne les arrête. Les fenêtres n’ont pas de lèvre inférieure et les volets s’ouvrent et se ferment à l’intérieur des appartements.

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Maxence Caron, le barde lientérique

J’avais comme on dit “dépublié”, je m’étais autocensuré, cependant la publication récente de La Transcendance offusquée m’oblige à décensurer :

avril 2015 — Quand j’ai ouvert pour la première fois un ouvrage de Maxence Caron, je ressentais une rare jubilation. On me l’avait présenté comme un poète génial assoiffé de vérité et de beauté. J’ai lu, honteux d’abord de ne pas réussir à apprécier celui que j’avais pourtant décidé d’aimer et de ne pas non plus réussir à comprendre ce avec quoi j’avais été certain d’être d’accord.

Depuis je me suis ravisé. Maxence Caron est un auteur à éviter, hélas. Il est égocentrique, très amoureux de lui-même et, finalement, assez bébête. Ce doit être épuisant de dire autant de mal en jurant que c’est au nom du bien, de distiller autant de haine en jurant que c’est au nom de l’amour, de faire autant d’efforts pour avoir l’air d’être un génie en jurant qu’on n’y est pour rien, de répéter sans cesse qu’on n’aime pas la politique et l’actualité quand on n’arrête pas d’y faire référence, de se prévaloir des mystiques pour donner dans le commentaire intello et la pantalonnade bourgeoise, l’ivresse, l’excès de tout sauf du vrai, l’hyperactivité étymologique.

Maxence Caron est diarrhéique. Il tâcheronne ses pensées dans une langue néologisée d’une laideur de compétition. Cet homme qui aime la musique, ou prétend l’aimer, et joue du piano comme un collégien anxieux, avec c’est vrai une sincérité touchante, est l’auteur des textes les moins musicaux jamais écrits en français. Son roman L’insolent est illisible et ses poèmes sont gonflés d’air faux. Simone Weil c’était la simplicité extrême au service de la vérité absolue, Maxence Caron c’est la complexité absolue au service de presque rien.

La Vérité captive aurait pu être un grand texte s’il avait su se contenir. Maxence Caron n’est pas un mauvais philosophe. C’est même un lecteur extrêmement précis et audacieux de Heidegger, mais quel piètre écrivain, et quelle colique grammaticale. Le fond n’est pas inintéressant mais il faudrait tout réécrire en français.

Quant à ceux qui pensent qu’il “invente” ou qu’il “réinvente” la langue française, quelle plaisanterie ! Caron l’inventeur, le réinventeur ! Allons bon !

Je me demande ce que Philippe Muray aurait pensé de ce syndrome d’après l’Histoire, lyrique comme une publicité pour Castorama écrite en grec ancien, Guy Debord agenouillé devant un crucifix en plastique, pianiste de supermarché, Assurancetourix lientérique, fournisseur abondant de bavardages prétentieux, dont l’humour potache est celui d’un dentiste qui aurait couché avec l’attachée de presse des Belles Lettres.

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