Rivière

Dans ce vallon aux parois rôties, semé de cyprès noirs et d’asphodèles, de pierres pointues, de flaques d’or, d’oliviers comme des dieux pétrifiés et de maisons blanchies, aux poutres millénaires, dans ce vallon où vagabondent des chèvres antiques parmi les chênes-liège et les buissons de mimosa, les sentiers râpés, la terre poudreuse, rouge, ocre, les asperges sauvages et les chenilles grosses et venimeuses, une rivière coule, incandescente, qui est ma rivière, toujours Vivonne exactement, où je ne me suis pas baigné deux fois.
(J’emmerde Héraclite…)

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Évidemment

Le Vrai, le Beau et le Bien sont, ils sont, évidemment, ils existent, ils sont vrais, beaux et biens, ils sont le Vrai, le Beau et le Bien, c’est une mauvaise nouvelle pour beaucoup d’entre nous, sans doute pour tous les êtres humains, une mauvaise nouvelle dont les implications sont terribles et nombreuses, terriblement nombreuses, mais c’est comme ça, une évidence, c’est l’évidence elle-même, simple et évidente comme le Vrai, le Beau et le Bien sont simples et évidents ; c’est vrai, beau et bien comme le Vrai, le Beau et le Bien sont vrais, beaux et biens ; ils sont ; ils existent ; nous devons les servir, être leurs serviteurs, nous faire leurs serviteurs, devenirs leurs serviteurs enfin, travailler pour qu’ils apparaissent, pour qu’ils règnent, comparaître devant eux, être à la hauteur, fidèles, pieux ; car sinon, si nous ne sommes pas leurs serviteurs, et même si nous ne nous en apercevons pas, même si beaucoup parmi nous ne sont pas assez cultivés pour s’en apercevoir, pas assez sensibles, trop égoïstes, trop cons, intellectualisants, trop connards pour s’en apercevoir, nous serons leurs esclaves. Si nous ne sommes pas leurs serviteurs, nous serons leurs esclaves. Et le Bien, le Beau, le Vrai méprisent leurs esclaves, ils les laissent pourrir loin d’eux, enlacés à leurs chaînes adorées, pelotonnés en chiens fiévreux dans la caverne, les yeux blancs, paupières grasses, sexes lourds comme trente litres de pus, dégoûtants, haineux, acharnés à la haine, épris de bonne conscience, intéressés par des choses intéressantes, car tout est relatif, tout se vaut selon eux, et il y a des choses plus ou moins intéressantes dans la matière de la beauté, de la vérité, de la justice, et c’est toujours une question de point de vue selon eux, et rien n’est grave, et tout est drôle, et tant pis s’ils sont perdus pour toujours, dans l’enfer, tant pis s’ils sont esclaves, car les esclaves au moins ne sont pas dérangés par la question du choix et de la recherche du Vrai, du Beau et du Bien, résignés, comptables, envieux, déjà morts et déjà oubliés, détruits, ravagés par le Faux, le Laid et le Mal.

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Mouvement

L’action politique électrise le ciel de ce printemps qui vient. Réforme du travail, etc. Tandis que l’automne est la saison poétique, le printemps c’est la saison politique : fleurs carnivores, décrochements de neige, la tectonique de l’Occident. Au printemps, le corps social reprend ses droits à la jeunesse, fou à lier, courageux, une grande giboulée de paradis, comme ça, pour rien, histoire de bander quelque part, sur la langue et jusqu’au fond de l’âme comme un shoot d’acide citrique, poignard à la ceinture, oriflammes et tout et tout. J’ai assez pleuré pour pas être en colère. Tant pis, révolution, embuscades ! L’héroïsme pour les nuls : Indignez vous, pour trois euros tu seras civilement rassuré. On votera ce soir ma chérie, nus jusqu’à la fin de l’Histoire, honteux comme Adam, les yeux sourcillés de poussière, nos poumons lacrymogénisants, je boirai à la bouche de mes prochains, les anges, toutes les bouches — ça oui, je boirai ! j’ai soif, il disait ! Les mobiles importent peu. C’est toujours le destin le mobile. C’est toujours la question du ciel. Et c’est toujours la même réponse : le sacrifice, la meute.  Ce siècle a besoin de littérature, vite, tout de suite, Rimbaud, un piercing, du punk. Prier pour la paix est une action violente, nous finirons par le savoir.

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Véisagiste

A lire rapidement, dans un souffle invarié, droit, machinique. Laisser le bourdonnement envahir les mots et les réduire à lui et les confondre, asservis.

J’envisage
Et j’ai envisagé
De le dévisager
Paysagiste
Au visage
Et visagiste
A mon âge
Hésite
Agitez
J’hésite
Voyagiste
Au visage
Assez
J’insiste
A mon âge
En viager
Paysage et
Véisagiste
J’envisage
Et j’ai envisagé
De le dévisager
Paysagiste
Au visage
Et visagiste
A mon âge
Hésite
Agitez
J’hésite
Voyagiste
Au visage
Assez
J’insiste
Allez
J’existe
Nommé
Véisagiste

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Là en Judée à midi

Benoît XVI : « Dira-t-elle “oui” ? Elle tergiverse… »

Un pays couvert de pierres sèches et d’arbres
Aux pieds desquels les lions recevaient les caresses comme des chiens
Pays où les oiseaux dormaient sous les lits des enfants
Un pays de pêcheurs
Dont les filets à grosses cordes servaient de hamac la nuit venue
Un pays d’éleveurs
Dont le bétail avait les côtes apparentes et la voix haut perchée
Et d’artisans
Un pays d’artisans
Dont le savoir avait été transmis par les anges au lendemain du déluge
Ce pays à midi
Ou dans l’après-midi mais le jour
C’est certain en plein jour
La Judée
On entendait les graviers d’une source
Et au loin les jeux des enfants ou des anges c’est pareil
Ce fut en Judée donc la scène décisive
Dans la maison d’un artisan
Propre et simple sans trop de meubles
Dans le foyer de laquelle brûlaient le soir un cep de vigne et des aromates

Donne-nous le Salut et nous te saluerons
Jeune fille
Qu’il t’advienne selon Sa parole
Et qu’en toi Sa Parole advienne
En ton sein dans ce peuple maintenant
Là en Judée à midi
Sauve-nous
Sous le règne de Rome en plein jour
Pitié sauve-nous
De ton cœur de vierge que vienne cet enfant

Alors la jeune fille fondit en elle-même
Et y trouva la Vérité qui ce jour-là dépendait d’elle
Sagesse et discernement
Toute Vérité suspendue
A son seul désir de servir la Vérité
Immaculée elle avait dans ses mains le destin de son peuple
Et la volonté du Sauveur des captifs de Jacob : « Justice marchera devant lui… »
Myriam un jour en Judée à midi ouvrit les portes d’un Royaume qui n’était pas de temps et d’espace
Mais d’amour et de paix
L’amour qui seul a raison du temps
Et la paix qui seule arraisonne l’espace

Donne-nous le Salut et nous te saluerons
Jeune fille
Qu’il t’advienne selon Sa parole
Et qu’en toi Sa Parole advienne
En ton sein dans ce peuple maintenant
Là en Judée à midi
Sauve-nous
Sous le règne de Rome en plein jour
Pitié sauve-nous
De ton cœur de vierge que vienne cet enfant

Élue du peuple élu
Femme d’où naîtrait le Salut
Elle donna son cœur à l’Esprit qui cette fois n’avait rien exigé
L’ange avait intercédé
Et Dieu comme un amant attendait
Bien sûr Il n’avait pas oublié d’avoir pitié
Et d’amour Il avait ce jour-là ouvert ses entrailles
Alors de toute son âme
Myriam donna toute son âme à la source de l’âme
Et de tout son corps
Elle offrit tout son corps à la raison du corps
Dans cette salle à manger
Sous ce toit simple et propre d’artisan
En Judée

Donne-nous le Salut et nous te saluerons
Jeune fille
Qu’il t’advienne selon Sa parole
Et qu’en toi Sa Parole advienne
En ton sein dans ce peuple maintenant
Là en Judée à midi
Sauve-nous
Sous le règne de Rome en plein jour
Pitié sauve-nous
De ton cœur de vierge que vienne cet enfant

Et l’ange la quitta
La solitude revint
Mêlée au parfum tiède des aromates
En elle brûlait l’huile fraîche de la Vérité
Compréhensible à cet instant seulement pour elle
Mais pour elle totalement compréhensible
Vérité là incarnée
Le signal élevé pour les peuples
Mais la solitude et quelle solitude
Celle de la fleur d’eau vive
Et quel fardeau
Celui du signe éternel qui ne périra pas
Quelle solitude et quel fardeau
Ceux d’une jeune fille à Nazareth au temps de Rome en Judée
Promise à un charpentier
Et dans sa solitude et sous son fardeau la première chose à laquelle Myriam pensa
Fut de nourrir le feu
Où elle posa trois bûches ouvertes
Avant de souffler en-dessous sur les braises
Craignant que Dieu pût avoir froid
Aussi la première expérience sensible de Celui-ci
Miracle de la créature rendu au créateur
Fut l’instinct maternel

Donne-nous le Salut et nous te saluerons
Jeune fille
Qu’il t’advienne selon Sa parole
Et qu’en toi Sa Parole advienne
En ton sein dans ce peuple maintenant
Là en Judée à midi
Sauve-nous
Sous le règne de Rome en plein jour
Pitié sauve-nous
De ton cœur de vierge que vienne cet enfant

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Contrat social

La voix pré-enregistrée demande aux passagers d’éteindre leurs téléphones portables — machines à vide, rien programmé — ou au moins de les mettre en mode avion. Pitié… Certains le font parce qu’ils sont obéissants, d’autres parce qu’ils ont peur pour eux-mêmes, d’autres enfin parce qu’ils ne voudraient pas risquer de mettre en danger les autres. Et puis il y a ceux — nombreux, majoritaires — qui ne le font pas, et par qui, si le scandale arrive, le scandale arrivera. Ils ne croient pas que la consigne soit fondée (les voilà ingénieurs) et ne voient pas de toute façon pourquoi ils éteindraient leurs téléphones alors que leur voisin n’a pas éteint le sien.
Horrible résumé.

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Culture, définition

culture : Subst. fém. – capacité à penser, ressentir et agir mieux que suffisamment.

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Du piano

Le piano est le seul instrument à donner la parole au désir sans le mettre en colère et sans pour autant étouffer ou couper ladite parole. Le seul medium grâce auquel le désir peut être entendu sans devoir frapper, déchirer ou soumettre. Le seul instrument à n’être pas instrumenté par le désir et qui, pour cette raison, l’oblige à rendre l’âme avec laquelle nous l’avons laissé jouer.

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Éclaircissement

Quelque chose d’éblouissant dans le noir soudain, le tunnel, l’ombre des arbres sur la route, dense, une présence réelle… Quelque chose qu’on voit malgré l’obscurité mais qu’on voit trop, trop bien et trop parfaitement, loin, et qui voit, en même temps, à l’intérieur de nous. Il existe plusieurs degrés de lumière dont le plus haut est ressenti, compris, regardé, lorsque les yeux ne peuvent plus se (nous) tromper, c’est-à-dire dans l’obscurité pleine (espace) et immédiate (temps), lorsque nous ne pouvons plus croire qu’il est possible de voir.

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Lui, je ne l’aime pas

Ne pas aimer quelqu’un c’est ne pas s’aimer soi en sa présence, haïr ce que près de lui on a l’impression de devenir, comment on y apparaît, les interférences subies. Cela ne dépend pas du sujet, malgré ce qu’on a à lui reprocher, mais de soi-même d’abord : de cette incapacité à être comme on voudrait. C’est l’effet d’une tension, donc, entre le devenir, l’être, l’apparence et la volonté de devenir, d’être et d’apparaître.

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Système

Il faudrait ériger l’amour en système politique total et généraliser les devoirs (l’homme en tant que sujet n’a aucun droit mais des devoirs… cf. Simone Weil, L’enracinement). La paix comme principe général, les devoirs en rouages particuliers…

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Point de vue

Shakespearienne, elle lisait Point de vue, le seul magazine de cul dont les protagonistes ont des médailles.

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Jugements synthétiques

Lorsque Kant prétend (et découvre) que les jugements synthétiques sont possibles a priori (voir aussi Heidegger, Qu’est-ce qu’une chose ?), je me dis que la philosophie en vient toujours à la même conclusion : “La poésie dit la vérité“, et à cet étonnement inextricable qui chez elle est un effet plutôt qu’une cause : “Comment est-ce possible ?

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Comme tout le monde

— Vous avez un casier, mais alors vous n’êtes pas comme tout le monde ?
— Personne n’est comme tout le monde, répondit Nabilla.

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Platon aux premières lignes

Toujours revenir aux dialogues platoniciens… Un coup de mou, pouf : il reviendra, tu y reviens, c’est lui, c’était toi : Salut ! Etc.

La discussion reprend comme une ancienne partie d’échecs. Platon existe, il suffisait de s’en rappeler. Toujours y revenir, à Platon, chercher, comme un artisan à sortir un objet du feu, les genouillères usées, les mains veineuses, gonflées, l’alliance prise par les chairs, mais bien vivant, l’œil mouillé.

Le danger vient au début, les premiers vers, quand le dialogue cherche sa place… Ce sont mes strophes préférées. J’ai relu le début de chaque dialogue un million de fois. Tout se passe là, quand rien n’a été dit de précis ; Socrate en répondant se prépare à questionner. Ce sont les premières contractions pélasgiques, rapprochées de plus en plus, la fièvre maïeutique, aucun événement ne s’est produit mais, déjà, on sent que c’est possible… La prescience vient avant la science. La pensée arrive comme un frémissement par les entrailles du livre, elle se livre, l’ivre, analogie pour le big-bang. Tout est possible, à naître, et pourtant il n’y a rien, aucune structure manifeste, seulement l’hypothèse d’un incendie qui brûlera la civilisation pour des siècles, fœtus psychopolitique.

Exemple : avant la lecture du discours de Lysias, tout est possible encore, le monde peut être ci ou ça, tout aurait changé si le dialogue avait pris l’autre direction. On n’aurait pas les mêmes devises tatouées aux frontispices ! Socrate, d’abord, hésite : «  Oui, c’est ce qu’on dit… Il faut m’excuser, homme de toute perfection…moi, le premier venu… J’ai l’air de prendre ma récréation ?… je dis ça pour taquiner…  »

Il aurait suffi d’une inflexion, que Platon ait faim, que l’auditoire s’endorme comme à la fin du Banquet, il aurait suffi d’une mauvaise pierre, un caillou, une chute, un brin de pluie, un nuage, il aurait suffi que Socrate ait envie de… pour que le sort du monde soit différent et que le monde soit autre, car à ce moment du dialogue, la pensée n’existe pas, il n’y a que l’intuition, le bourdonnement sacré des abeilles, ça va péter, tu le sens mais l’orage n’a rien déchiré et il n’y a rien vraiment à déchirer. Cela viendra, la tension monte. Il y a un œuf cosmologique, la présomption d’un cosmos, une île à surgir, un océan à visiter, c’est du feu, une boule de feu, de sang et de lumière, le devenir et l’apparaître, sans l’être, c’est toute la matière du monde en un seul endroit qui n’est encore nulle part, l’origine de la pensée et c’est l’origine de cette origine, divination métaphysique : esse, ecce, c’est !

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Agencement des tentatives

Les alentours de l’Île de France pendant que l’avion descend vers Orly : je vois par le hublot les petites maisons beiges, grises et jaunes à la fois, aux toits pareils, les voitures, les champs marrons ou mauves, les forêts compensées, beaucoup de tristesse, je vois aussi beaucoup de patience.

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L’ironie

L’ironie est le premier degré du cynisme, c’est le cynisme pris au premier degré.
Notre temps, hélas, est malade d’ironie. Elle est notre cancer, la fuite à notre asile, le rocher où la ligne est prise, psychotrope auto-administré.

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Des ordres

Vos désirs font désordre.

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Robespierre en string

Guillaume Erner, La souveraineté du people, 2016, p. 103 :
“Angelina Jolie, c’est Robespierre en string. […] Sex and the city serait ainsi la nouvelle version de La guerre du feu.”

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Trompette vs Clarinette

La trompette et la clarinette sont des instruments contraires. La première est divergente, elle s’ouvre comme une bombe, froide puis incandescente, claire, métallique, violente, elle explose et ses notes dégringolent comme des grains de cristal sur le cuivre enflammé d’une cymbale. La seconde est convergente, elle fait son lit, tiède et presque chaude, enveloppante, ronde, organique comme un fruit, elle implose et ses notes coulent comme en hiver un sirop de velours sur le moelleux d’une timbale. En préférer l’une à l’autre, c’est faire un choix métaphysique, un choix moral, c’est faire un choix religieux.

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