Classe moyenne

Dominée quand même mais dominante un peu.

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Les gens normaux

Ni assez courageux pour être pauvres ni assez lâches pour être riches.

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Téléréalité – citations

« J’ai senti s’ouvrir devant moi un monde inconnu, barbare, sans limite»

Elle m’appelait Miette, Loana Petrucciani — 2001

« [La télévision] était vraiment trop kouffar. (…) Je me mords la joue, en regardant l’œil froid de la caméra murale. (…) J’aime trop le désir. (…) Ma notoriété s’est tout de suite accompagnée d’une humiliation publique constante. (…) Tu enlèves tes fringues de corrida, comme si elles t’empoisonnaient le cœur. (…) Mon père a dit qu’il avait honte de moi. (…) Je me souviens d’une robe et d’un silence. (…) Susciter le désir des hommes me dégoûte (…). J’entendais les cris d’animaux dans la forêt derrière moi. (…) Le ciel voit tout et connaît la vérité de chacun. (…) La burqa pouvait rendre ce miracle possible. (…) Je suis le loup blanc traqué par des chasseurs en Porsche. (…) Je ne serai pas une victime. (…) Redécouvrir cette odeur qui me fait songer à mon père (…) Doucement, j’ai laissé tomber ma vieille peau morte. »

Trop vite, Nabilla Benattia — 2016

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Perspective

Silence : l’oreiller digèrera les larmes, hémorragie interne à la rupture.

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Le prix de la popularité

Les noms des stars renvoient à des représentations n’appartenant pas plus aux individus qui les ont inspirées qu’elles n’appartiennent à moi ou à quiconque. Les médias finissent par déposséder le signifié privé de son signifiant social ; tel est le prix de la popularité.

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Architecture

“…comme une pythie dans sa chambre de fumée.”
Paul Valéry, Eupalinos.

La peau de pierre, les poutres comme un squelette : l’architecte accouche du conceptacle des familles. C’est un corps, ce corps, ce sont des corps, organisme social mais biologique, logique, appelé ville, qu’il a construit et qu’il construit, restaure ; c’est une incarnation, immédiatement une idée, principe qu’on ne formule pas avec des mots sans trahir, parce que ce principe a sept dimensions : longueur, hauteur, largeur, profondeur, densité, temps, lumière. La musique seule pourrait traduire un geste architectural.

De la santé du corps dépend la possibilité de penser, d’abord, puis la qualité des pensées, l’éventualité d’autre chose pour le peuple que la satisfaction des besoins primaires. La ville ne doit pas être entièrement explicable, expliquée, voulue. Se méfier de ce qui est trop fonctionnel comme de ce qui est trop aérien, mal incarné, bassement utile ou hautement conçu. La ville doit respirer et saigner. Elle a sa part d’ombre, c’est pour cela qu’elle tient debout. Donner un rôle aux failles, actualiser l’abîme : le néant doit trouver sa place, au moins comme hypothèse.

L’architecture est une musique solide dont la vocation est de soutenir l’être et d’échapper pour cela à l’individualisation. N’en déplaise aux rationalistes, le travail de l’architecte, comme celui du musicien, n’est pas localisé. Il est une projection convergente, plasma élastique, repli de la pierre au ciel, par-dessus la pierre, à l’intérieur du ciel, vers l’extérieur de la pierre, depuis l’essence, au-dedans d’un ciel matériel, par la pierre mais jamais jusqu’à elle, au-delà, avec, grâce à elle, jusqu’au ciel, fonction primaire, cycle légitime. L’architecte crée moins un édifice qu’il ne nourrit un mouvement commun aux édifices. La responsabilité pèse sur ses épaules d’un destin commun, c’est-à-dire qu’il est responsable du destin de ce qui est commun.

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“On” menace “nous”

Le remplacement progressif du Je et du Nous par le On est à la fois l’illustration parfaite, et, en un sens, la cause et l’adjuvant du drame contemporain. La personnalité, les couples, les familles et les nations sont ravagés par le On.

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Alain et les enfantillages

Alain montre ce qu’il y a de commun entre la religion et l’enfance, et en conclut que les croyants sont des enfants, crédules, peureux, irrationnels comme des enfants. La religion serait un enfantillage. Les systèmes de croyance sont des enfantillages. La bourgeoisie est un enfantillage, c’est donc une religion. Comme beaucoup d’anticléricaux, et y compris les plus intelligents, Alain prétend de surcroît que toutes les guerres sont issues des religions. Les guerres proviendraient des enfantillages, donc, puisqu’elles proviennent des religions. C’est prendre le problème à l’envers. Et puis le procédé est malhonnête, car l’enfance, en tant qu’abstraction, le concept d’enfance, est le réservoir de tout. N’importe quel phénomène social ou psychologique peut être enraciné dans le concept d’enfance, de la manière dont Alain y enracine le phénomène religieux.

Le problème est moins dans les religions que dans les enfantillages. Il y a des enfantillages dans toutes les entreprises humaines, et en particulier dans les entreprises politiques. La religion, elle aussi, est politique. Le problème, c’est la politique.  Les guerres sont des enfantillages. Le concept de propriété est un enfantillage. Le sur-homme est une idée d’enfant. La force est un enfantillage. Nietzsche a produit une théorie de la cour de récré.

En lisant Alain, on se dit qu’il faut débarrasser la politique (et, par extension, la religion) des enfantillages. L’Occident doit devenir adulte. Or, lorsqu’on voit les attardés qui gouvernent la Silicon Valley, le divertissement généralisé, la fête érigée en programme (cf. Muray), et lorsqu’on voit des adultes aller travailler en trottinette, Donald Trump candidat à la présidence, les insultes de plus en plus primaires que s’échangent chez nous la gauche et la droite, l’inculture grandissante, la fainéantise assumée et le gros bon sens considéré comme la quintessence de la pensée, le relativisme total, la jalousie, les désirs, la pornographie, le culte de la liberté et des droits individuels, on ne peut s’empêcher de penser que la prochaine guerre sera extrêmement violente — au point de penser même qu’elle pourrait être la dernière.

La différence entre un adulte et un enfant, c’est que l’adulte évite les conflits. Il ne pleure pas, ne crie pas, ne frappe pas. L’adulte, le vrai adulte, est pacifiste, non pas parce qu’il a peur de se battre, car la peur est déjà une guerre, mais parce qu’il pense et qu’il fabrique la paix, il oriente la paix, il sert humblement le projet de la paix. L’Occident ne deviendra adulte que s’il comprend cela : il nous faut être totalement, absolument, follement pacifistes.

PS : certains retours m’ont été faits, dont les auteurs s’étonnaient que je fustige maintenant l’enfance alors que j’avais vanté sa grâce et ses mérites dans mon texte Des trois métamorphoses. La confusion vient du fait qu’il s’agit de deux enfances différentes. Chez Alain, l’enfance est vue comme un état de fait, une étape, alors que chez Nietzsche et dans l’Évangile elle est un état d’être : un objectif. L’enfance sert à Alain d’argument, à Nietzsche d’ennemie et à l’Evangile d’impulsion mystique. L’enfance que je critique ici est celle des enfantillages, la même que celle qu’Alain étudie dans le but de déconstruire par l’intérieur le phénomène religieux, une enfance idiote, l’enfance pourrie gâtée de l’enfant roi, les mains pleines de bonbons, la bouche remplie de canines, vampire de ses parents, violent, déjà adolescent, mimétique, fou d’ennui et de désirs, prolégomènes d’un citoyen débile et aliéné.

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Sentir et ressentir

Théophraste : la sensation est-elle produite par le semblable ou le contraire ?
Ce que nous sentons/ressentons provient-il de nous ou de ce qui n’est pas nous ?
Sentir : contraire ? / Ressentir : semblable ?
La Nature est-elle un percept ou un concept ? La fonction langage produit-elle une source ou un écho ?
L’intellection est-elle capacité d’appréhension ou faculté de projection ?

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Les vieilles

Les vieilles et leurs bijoux, le drame : ne pas mourir, la vieillesse des mains sous de gros diamants. Était-ce mon destin ? Qu’ai-je fait ? A qui mon sexe a-t-il servi de rente ? Le maquillage a tatoué deux larmes sous le menton. Les cheveux sont jaunes et violets. Les enfants demain ne viendront pas déjeuner.

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Haïku

Trois cercles d’or dans trois cercles bleus
Les procédures de l’été
Craquements
Sainte Marie brûlée d’amour
La fleur et l’épingle à cheveux

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Haïr la force

Il faut haïr la force et la haïr aussi quand elle est justifiée, légitime, normale, propre, nécessaire, morale. Il faut haïr la force totalement, toujours, sans compromis. Il ne faut pas oublier non plus la force symbolique de ces démons dont l’œuvre est à l’intérieur du langage. Haïr la force partout, peu importe comment, pourquoi — la haïr un point c’est tout.

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La maison de l’Être

« Le langage est la maison de l’Être. Dans son abri, habite l’homme. Les penseurs et les poètes sont les gardiens de cet abri. »

M. Heidegger, Lettre sur l’humanisme

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L’amour contre la justice et l’équité

Fils prodigue, ouvriers de la onzième heure, brebis égarée, le message est le même : l’amour est au-delà de la justice (pensée) et de l’équité (sentiment). C’est folie pour l’homme ce qui pour Dieu est amour des hommes, et qui est Dieu lui-même, Esprit saint. La vocation de la prière est de rendre cette folie vraie en lui donnant un corps, une voix, des mains. Il s’agit de croire — credere, faire créditet de s’abandonner à Celui qui sur la croix s’est pensé abandonné (des hommes) et senti abandonné (de Dieu).

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Des trois métamorphoses

On connaît ce texte de Nietzsche, qui comme les autres est un exercice sublime de subversion, grandiloquent et autonome, spécieux pour la pensée comme une théorie des contrats, le persiflage d’un serpent sous la moustache impie : « Je vais vous dire trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant… »

Le chameau, c’est la capacité. Il accumule de l’expérience, engrange, apprend, il est capable. Il ne peut pas défier grand monde mais le pourrait s’il sortait de sa cage de chair, et si le cerveau qu’il porte sur son dos comme un bât lui montait à la tête.

Le lion, c’est la possibilité, autrement dit la puissance, ce qui arrive quand le moteur est en route (pour le chameau travail immense, humilité, patience, courage une fois lion). Le chameau s’est développé, musclé, élancé. Il a compris ce que d’abord il a appris. Ses griffes ont poussé. Il est capable d’agir et peut agir, en dehors de sa cage dont les barreaux ont fondu, sont brisés, oubliés, c’est l’âge d’homme, Nietzsche lui-même. Un danger. Pour tout le monde : un avertissement… Le chameau existait, le lion insiste.
Mais l’adversaire du lion peut encore sonder sa force pour essayer de la retourner contre lui, se préparer, parer, éviter. La puissance n’est pas le dernier stade de la force.

Il y a l’enfant, ensuite, qui est potentialité. Rien de plus dangereux qu’une hypothèse, les mathématiciens sont au courant. Hérode l’avait compris… L’enfance est une menace constante ; l’enfant peut tout devenir, être tout, apparaître, il contient les métamorphoses, et en même temps et toujours et malgré tout il demeure innocent… Le chameau existe, le lion insiste, mais c’est l’enfant, à la fin, qui subsiste.

Le chameau : la capacité
Le lion : la possibilité
L’enfant : la potentialité

« Que peut faire l’enfant que le lion ne pouvait faire ? demande Zarathoustra. Pourquoi faut-il que le lion ravisseur devienne enfant ? L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation. »

Picasso, dans une école, alors qu’on lui montre gentiment les dessins que les écoliers ont faits pour lui, dira : “Quand j’avais leur âge, je dessinais comme Goya, et maintenant, après une vie de travail, mes dessins ressemblent aux leurs”. Picasso est à nouveau potentialité. Et quelle potentialité ! Il a compris, appris, il était capable (de dessiner comme Goya), il a pu (dessiner comme Picasso) et enfin l’être est à nouveau possible : le Picasso-chameau (celui de Goya) et le Picasso-lion (celui du cubisme) cèdent le pas au Picasso-enfant.

Nietzsche a compris pourquoi Jésus dans le berceau est un danger pour les équilibres antiques et les rites archaïques du sur-homme, la soif sanguinaire de la meute… Dieu s’incarne non pas dans un chameau ou dans un lion mais dans un enfant, il se fait potentialité, c’est là sa force et c’est le dernier stade de la force. Il y a toujours le risque (l’espérance) qu’un enfant nous délivre des mensonges produits pour nous-mêmes.

Le chameau : la capacité
Le lion : la possibilité
L’enfant : la potentialité

Matthieu 18:2-4 : “[Jésus] appela un enfant, le plaça au milieu d’eux et dit : Amen, je vous le dis, si vous ne faites pas demi-tour pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez jamais dans le royaume des cieux.C’est pourquoi quiconque se rendra humble comme cet enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux.

Mauriac, Vie de Jésus, 1936, p. 146 : “L’enfance est une victoire, une conquête de l’âge mûr.”

Quelle crainte, et quelle raison de craindre et d’envier, pour Nietzsche le fauve à moustache, l’émancipé magnifique, Nietzsche l’apporteur de scandale, scandaleux soleil, la silhouette ivre du romantisme, philosophe icarisé, quelle crainte pour Nietzsche et quelle envie et quelle raison de craindre et d’envier cette force dont le sur-homme est à jamais incapable. Et pourtant Nietzsche sait que l’enfance à la fin triomphera. Nietzsche savait. C’est l’horreur de son destin : les trois métamorphoses…, comme si c’était à lui que ces mots de Zarathoustra avaient été adressés.

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La conscience

A la différence de l’animal, l’homme se venge. Depuis Caïn, l’homme se venge. Il a toujours le sentiment de se défendre. La violence est légitime, d’après lui, le coup mérité, la justice rendue. Humain trop humain, il a raison, raisonne-t-il, d’être violent — c’est le problème avec la raison : elle est cruelle, les cannibales sont des positivistes courageux. Au lieu de tendre la deuxième joue, ainsi que cela lui fut recommandé par celui-là même qui avait prévenu que la violence n’aurait pas d’autre remède que la non-violence (Tu ne dois plus être violent, a-t-il dit, et surtout pas au nom du droit, et surtout pas au nom de la morale, et surtout, surtout pas au nom de Dieu, et surtout pas au nom de tes semblables, c’est un subterfuge, un mensonge, cela ne résout rien, le bouc est innocent, le coup de couteau porté sur un autre pour Dieu, au nom de Dieu, ou au nom de soi-même, au nom de la loi ou de la morale, n’est pas sacré, car seul Dieu est sacré, et le sacré provient de Dieu, du sacrifice qu’il fera pour les hommes… Épargne ton fils Abraham, rends cette oreille à ce soldat et que sur cette femme celui qui n’a jamais péché… Mais comme il connaissait les hommes, celui-là a dit aussi : J’apporte la guerre, et non la paix. ), hélas, donc, au lieu de tendre la deuxième joue, comme il le lui a été demandé, l’homme s’arrange pour avoir droit — parfois, dit-il, l’obligation morale — d’égorger celui-là qui lui ressemble au point de l’avoir frappé en croyant se défendre. Et tant pis si la mort triomphe, ce ne sera pas de sa faute… C’est la conscience, à la fin, notre pire ennemi.

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L’être et le temps

Tout Martin Heidegger
De ces vers se déduit :
C’est du parfum des fleurs
Que vient le goût des fruits.

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ἐντελέχεια

Nous avons débarrassé la physique de la pensée, la matière de la force, l’acte de l’actualité, le corps de l’esprit, l’étant de l’être, le concept du procédé, la dynamique de l’énergie. La monade est devenue un atome, la philosophie un passe-temps — l’économiste et le physicien gouvernent !

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La porte manquée de l’Histoire

La porte manquée de l’Histoire n’a pas disparu et n’est pas fermée.  Tout le monde sait ce qu’il faut faire pour que la Vie devienne habitable. Refuser la violence. Aimer. Pardonner. Et pourtant nous avons toujours une bonne raison, un argument historique, juridique, moral, religieux, pour nous venger, rendre la Justice, punir, condamner, exiger d’être remboursés, légitimer le châtiment, prétendre que c’est la moindre des choses. Nous avons toujours une raison d’interpréter — ou d’ignorer, c’est pareil — la voie d’accès au Salut des nations. Pourtant, de même qu’il y a une porte étroite psychologique, il y a une porte étroite sociale et historique. Hélas, Celui qui a ouvert cette porte en nous proposant de le suivre savait qu’il apportait la guerre, et non la paix, parce qu’Il nous proposait une paix dont il savait que nous ne la souhaiterions qu’en théorie ou par faiblesse alors même qu’il nous disait comment la créer en pratique et avec force. L’Histoire, donc, est vouée à se fracasser sur le seuil. “C’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents” (Luc, 13:24-29).

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L’ironie n’est pas une solution

Devant ce monde, et dedans, comme en enfer, constatant que les adultes vont travailler en trottinette, à fond, leurs oreillettes vissées dans le crâne, considérant le diversement partout, la rationalisation de l’éclatement et la communication programmée des éclats, l’inexorable besoin de s’éparpiller, de n’être pas, la volonté de tuer ou de nier la mort, c’est-à-dire la finalité de la vie, la profusion des écrans pour remplacer nos yeux, nos langues et crever nos yeux et déchirer nos langues, chaque être humain devenu une île coupée des autres, un individu, devant tout cela qui n’est rien, la tentation est à l’ironie, bien sûr, l’ironie comme un bouclier pour l’être. C’est la réaction normale de n’importe qui d’un tant soit peu intelligent, sensible, cultivé, la tentation de tous ceux qui réfléchissent et savent parler : l’ironie, ironiser — le super héros Ironic man. C’est la tentation de Patrick Besson, et de tant d’autres Français, une réaction très française en somme, très vieille école, une espèce de stérilet  grâce auquel le cerveau peut être envahi par son époque sans risquer de lui faire un enfant ou de s’y habituer ; ce sera toujours un viol stérile, et en même temps, et paradoxalement, ce sera toujours une prostitution consentie. C’est le « Je » décalé des néo-hussards, vague, mélancolique, le pincement littéraire, le texte travaillé des auteurs-Minuit, la distanciation faussement naïve et drôle, les yeux étonnés devant le milliard d’aberrations d’un monde sans dieu où, bientôt, nous ne communiquerons qu’avec des Smileys, devant l’Occident au ventre guimauve, la mêlasse des idées fausses, des fausses valeurs, de la connerie érigée en système, et le moyen-Orient radical, colonisateur, et l’Orient cynique, colonisateur, et les Etats-Unis, leurs places financières, leurs industries culturelles, colonisatrices, cette facilité de ton devant tout ça, comme une protection pour les colonisés malgré eux, alors que tous les autres sont consentants, une protestation qui ne sera pas punie d’exil, des bons mots, des phrases propres. On trouve de cette ironie aussi dans les rafales de Philippe Muray, la mitraillette du désespoir…

Réagir, c’est poursuivre l’action de celui qui a agi, lui donner un sens, être « contre » comme un arcboutant contre une cathédrale : on fixe l’édifice, on l’aide à tenir et à s’édifier en prétendant le limiter, car la limite c’est  la forme et la résistance c’est un appui, l’appui, une prise. On croit s’opposer alors même qu’on donne du mou… La voici dressée, la cathédrale moderne  !

En fait, l’ironiste ne pense qu’à lui. C’est un égoïste, égotiste, égocentré. L’ironie est un narcissisme. L’ironiste participe à la fécalisation culturelle et politique. Il en est partie intégrante : l’indispensable rouage qui grince mais ne coince pas. Son activité procède d’un péché d’orgueil, il ne lutte contre rien car il n’a pas le courage d’être sérieux.

Car oui, la solution pour le réveil de la culture — et donc aussi le réveil de l’humour, celui du politique, d’une mystique nationale — passera par l’esprit de sérieux, il faut être sérieux… Simple et sérieux. Sérieux mais pas verbeux, pas intellectuel, pas éditorialiste. Sérieux mais pas connard. Au contraire, il faut être sérieux comme un paysan. Il faut dire de vrais mots pour dire de vraies choses. Parce que les mots disent quelque chose. Il faut en être conscient, et retrouver, revenir à l’artisanat d’une pensée sérieuse. En finir avec le discours, toutes les conneries relativistes… Nous devons sérieusement nous calmer et devenir, redevenir, calmes et sérieux.

Si on peut rire de tout, en revanche on ne peut pas, on ne doit pas se moquer de tout, et si on veut rire de tout, justement, c’est à condition de ne pas s’en moquer. Il faut être concerné. Lutter contre le divertissement en ne se divertissant pas toujours, et renoncer à la tentation de se divertir soi même (et quelques copains) aux dépens de tous les autres, car alors on dépend des autres, et d’une certaine manière, on est comme eux, ou tout du moins on les aide à être comme ils sont. Il est urgent de fixer la ligne et de nous montrer fidèles à la ligne, sur le chemin, non-divertis, non-éparpillés, non-éclatés, rassemblés sur, et autour, et dans le chemin, l’esprit de sérieux, le sérieux, la langue, la force de la langue, la force des mots, retrouver l’esprit tragique. Avec des mains de paysan et un œil paysan, des mains d’artisan, avec un œil artisan, des mains et des yeux pleins d’amour et de simplicité, d’amour simple, des mains pleines mais disponibles, des yeux pleins mais ouverts, attentifs, et le seul vrai courage chevillé au cœur qui est le courage quotidien, la force de la banalité, travailler chaque jour, répondre, oui, résister, d’accord, mais aussi, et surtout, et sans vouloir le succès, il faut proposer, créer, donner, partager, construire, chercher. Tout cela est sérieux. La vie est sérieuse. La mort est sérieuse. La beauté, la vérité et la justice sont sérieuses. L’amour est sérieux. Et il est évident que nous rirons mieux quand nous ne nous moquerons plus de tout.

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