Complotisme

Le monde, selon lui, était un complot. Quelqu’un avait ordonné le Hasard. « L’étau se resserre », répétait-il. Il se perdait dans un délire auquel la chance servait de prétexte. Ainsi tout, à ses yeux, relevait d’une stratégie. A l’instar de Flaubert, il voyait dans le genre humain « une vaste association de crétins et de canailles ».
— Un ordinateur, conclut-il, est une bouche remplie d’ombre.
— A la rigueur, essayai-je, tu peux dire que les artistes ont fomenté ce complot. Mais les politiques, les journalistes, Steve Jobs… il ne peut y avoir dans leurs actions quoi que ce soit de décisif.
— Vision romantique. Ce qui ordonne le monde, c’est le web, les Hedge Funds, les USA et les compagnies de sécurité privées.
— Tu leur prêtes trop importance, insistai-je. Personne ne peut contrôler la Volonté de l’artiste, et c’est l’artiste, lui seul, le responsable de ce que tu as sous les yeux. Ce n’est pas la logique qui fait tourner le monde, c’est l’esthétique. Le mot précède la chose. En les nommant, Adam fait exister les animaux.

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Burqa

Le maquillage, c’est la burqa occidentale. Seul le mari a l’autorisation de voir sa femme sans maquillage.

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Le Dieu né dans une mangeoire

A l’inverse d’Adam, d’Œdipe et de Prométhée, le Dieu né dans une mangeoire n’est pas coupable. Comme eux pourtant, il est puni. Mais le Dieu né dans une mangeoire ne mérite pas ce que le destin lui a fait (première invention du christianisme) et pardonne à ceux qui lui ont servi d’instruments (seconde invention). Il pardonne à Adam d’avoir voulu savoir, à Œdipe de n’avoir pas su et à Prométhée d’avoir voulu que nous sachions. Dernier bouc‑émissaire, kénosis, dieu féminin, le Dieu né dans une mangeoire a enrayé le progrès. Après lui, aucun acte violent ne sera justifié.

Hélas, les hommes adorent l’idole païenne de la guerre et les reflets d’eux-mêmes sur ses flancs dorés. Ils en tirent une gloire achilléenne qu’ils nomment « immortalité ». Ou bien ils se vengent. L’envie les dévore.  Les infamies ont perduré sans l’excuse du meurtre expiatoire.

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Altérité

Les semblables ne le sont jamais assez, deux miroirs brisés face à face — des plaies logiques : insupportables mais normales.

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Téléréalité

La conscience est-elle télégénique ?

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Théodicée

Ce que nous appelons “impuissance de Dieu” provient autant de l’incapacité des hommes à comprendre le projet de Dieu que de leur capacité à croire qu’ils ont les moyens de savoir si ce projet est bon. Dans le cas d’un tremblement de terre, d’un aveugle de naissance, d’un mort prématuré, etc., “l’impuissance de Dieu” provient aussi de la peur de la mort et, plus généralement, de ce qui est inconnu et inconnaissable. Dans le cas d’une grande souffrance physique et/ou morale qui ne conduit pas à la mort (sans doute le cas le plus difficile pour la théodicée), “l’impuissance de Dieu” est liée à l’attachement du temporel au temporel, l’attachement du temps et de l’espace au temps et à l’espace, c’est-à-dire l’attachement des êtres à ce qu’ils connaissent et qu’ils ont l’impression de gâcher, parce qu’ils ne connaissent pas ce qu’il y a au-delà de la souffrance et parce que la souffrance les empêche, forcément, d’y penser.

Quant à l’idée du déterminisme total, y compris pour la volonté humaine, énoncée notamment par Spinoza puis par Nietzsche (qui reprenaient alors mais interprétaient et complétaient à leur manière l’idée de Descartes puis de Leibniz selon laquelle tout a une raison), elle est absurde. L’homme est libre, il a une raison justement, une raison propre, et il peut donc vouloir le mal et faire le mal, il peut se séparer de Dieu, il peut tuer Dieu fait homme, il peut lui cracher au visage, il peut croire en son impuissance au point de se croire tout puissant et d’utiliser cette prétendue puissance pour détruire ce que Dieu a créé. Le point de vue spinoziste est tout aussi faux que celui des manichéens. C’est Saint Augustin, ici, qui a, je crois, je veux croire, raison. L’homme a le pouvoir d’imiter le Christ, parce que Dieu l’aime, et il n’en a pas l’obligation, parce que Dieu l’aime, et il n’est jamais trop tard pour le faire, parce que Dieu l’aime et lui pardonne. Il y a deux larrons autour de la Croix, celui qui demande à Jésus de prouver sa puissance, et celui qui lui demande de se souvenir de lui et qui est pardonné.

Je ne dis pas ici que Dieu décide de tout sans que l’homme puisse choisir et je ne dis pas non plus que Dieu ne décide de rien. Je dis que seul Dieu peut comprendre totalement le projet de Dieu, et je dis que Dieu est tout puissant et tout amour, dans le sens où il a le pouvoir de décider de tout et laisse pourtant l’homme, par amour, venir vers lui ou non. Quel amoureux voudrait obliger l’autre à l’aimer — et serait-il, dans ce cas, aimé ? Quel Dieu, fût-il tout puissant, pourrait prétendre aimer les hommes en utilisant sa toute puissance pour décider à leur place s’ils l’aimeront ou non ? A la fin, le chrétien sait que c’est Lui que nous rejoignons. C’est devant Lui que nous nous présentons. A ce compte, il ne s’agit pas d’accuser Dieu quand nous souffrons, ou de croire que Dieu a voulu que nous souffrions, mais il s’agit plutôt de nous recommander à lui parce que nous souffrons (comme le larron : lui demander de se souvenir de nous) et tenter de tout notre coeur, par amour, de comprendre ce qu’il voudrait que nous fassions et de faire ce qu’il veut, comme un amoureux pour l’être aimé, cela malgré les souffrances et sans juger des causes de ces souffrances. C’est à cela que sert la liberté : il nous est proposé de devenir des serviteurs volontaires. Et il nous est demandé de faire crédit (i.e. croire : credere) à Dieu, y compris, et surtout, quand nous avons le sentiment qu’il a fait faillite (i.e. qu’il a failli).

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Incendie

Lorsqu’un immeuble entier brûle, ce n’est pas le feu qui le dévore, du moins pas au sens où on l’entend en général, mais une ombre éclairante que rien n’arrête. La pierre et l’acier s’évaporent comme des fétus de paille. Et la fumée elle-même est une flamme, cœur de l’obscurité — où tout se perd… comme si la nuit était rassemblée en un seul endroit et qu’elle le dévorait.

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Parfois la mer aussi

« Il a été mangé par la vie », se désespérait-elle. Et il n’arrêtait pas de pleuvoir à Paris.
Parfois, la mer aussi peut se noyer.

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Navarone

« Qu’est-ce que tu veux faire dans la vie, bonhomme ? Flic ? – Journaliste ! » Il n’y a que ça, en France, des flics et des journalistes. Le pays ressemble à Navarone : deux canons pointés sur ce qu’il reste à conquérir pour qu’on soit tout à fait nazis.

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La ruche de Delphes

Pierre Boutang était tout entier un corps dans le langage, traversé, possédé par le langage, taureau maurrassien, viking du Christ, heideggerien, géant de bibliothèque — Boutang, la ruche de Delphes !
Méfiant vis-à-vis de lui-même (trop lucide pour ne pas être méfiant), envahi par les sens sans être possédé, Boutang décida d’étudier le vacillement et l’ombre-portée que produirait la même bougie dans l’alcôve de plusieurs chapelles. Il ne s’intéressait pas aux salons littéraires ni n’adressait de compliment aux crétins qui l’en couvraient. Il était trop préoccupé et occupé, Pierre, à recopier pour nous, les autres, ses étudiants et ses amis, le dessin que traçaient autour de lui les ellipses du tourbillon grec et les traits des flèches hébraïques, la spirale horizontale et verticale à la fois, sublime, de ce mouvement qui va des questions soulevées par les tragédies aux réponses cachées dans le mystère foudroyant de l’Évangile.
Qui avons-nous oublié et au nom de quoi ? Que pouvait nous apprendre Foucault que Boutang ne nous disait pas ? Qui aura encore le courage de lire sérieusement L’ontologie du secret ? Quand ? Quand !

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Le rien pur

« L’être pur et le rien pur, c’est la même chose. » Hegel (Science de la Logique)

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Métamorphose du berger

« …tous comme des moutons, nous étions errants, chacun suivait son propre chemin… » (Isaïe 53 , 6A)

L’homme, ce berger de l’Être (Heidegger), est-il devenu le mouton de l’étant (et le chien du berger, Argos, aboyeur du retour à l’Être, l’idole de lui-même, à la poursuite de sa propre queue) ?

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Les deux mauvais chemins et le buisson d’épines

Chemin battu : je ne crois pas, je me moque, je m’en moque.
Chemin pierreux : je crois tout de suite, puis devant la première question, n’importe quelle contradiction, devant un incroyant ou un reproche, un doigt pointé, l’injustice apparente, la faillite de Dieu, le silence, la perspective du néant et le sentiment d’abandon, le doute, la souffrance, j’abandonne, je ne crois pas, je me demande comment j’ai pu.
Buisson d’épines : je crois puis j’oublie, je m’éloigne, j’arrête, si je fais encore les gestes c’est par habitude ou pour socialiser, par réflexe ou par ambition, trop préoccupé par le quotidien, surchargé, ennuyé, intéressé, noyé, étouffé par ce qui n’est pas essentiel.

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Madeleine

Quelques semaines après le miracle de Naïm, Marie, une fille de Magdala, pénétra chez Simon, un pharisien austère, riche, réputé, avec entre les mains un flacon semblable à ceux qui sont utilisés pour la toilette des morts,— les yeux immenses et mouillés, disponibles, la lèvre tremblante, sa beauté gênante, féline, hiéroglyphique — ; elle s’agenouilla et défit la courroie des sandales — celle dont Jean avait parlé — pour laver les pieds de Jésus devant le regard méprisant de Simon et d’une foule prompte à juger mais lente à comprendre.

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Le pays d’après

Penser qu’il n’y a rien après la mort sous prétexte que nous ne pouvons nous le figurer est aussi irrationnel que de croire qu’un pays, dont nous connaissons le nom mais que nous n’avons pas visité, n’existe pas. Ce pays, pourtant, a semé des indices : spores et lichens accrochés aux ventres des navires, parfums infusés dans l’eau de pluie, lignes sous les yeux des voyageurs, certains reflets au loin, l’aiguille d’une horloge coincée entre le soleil et la courbure de la Terre, présomptions légendaires, cartes au trésor, rumeurs acharnées : pas assez pour prouver que ce pays existe, mais trop pour penser qu’une telle éventualité  puisse être rationnellement exclue.

Le problème ici vient de notre incapacité à nous figurer un pays seulement rempli d’être, sans temps ni espace, un dépaysement total, la fusion de la vie et de son principe. Faire de cette incapacité de la raison la cause d’une négation en se réclamant de la raison, et tirer un trait définitif sur l’hypothèse de l’éternité au nom de la rationalité, relève de l’inculture au mieux, de la bêtise sinon.

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Héroïsme

En se rendant dans les hôpitaux, banques du sang, etc., on s’aperçoit combien l’héroïsme est un état normal chez les héros vrais, qui riraient si on leur disait qu’ils sont des héros ou des saints véritables, et fuiraient si on prévoyait d’épingler des médailles à leurs poitrines bienfaitrices. L’héroïsme est dans les actes simples. Il habite son sujet comme un réflexe, au quotidien, et n’a pas d’autre objet que le Bien et le Bon. Le vrai héros, qui par définition est ignorant de lui-même et ne peut agir qu’héroïquement, considère qu’il s’agit d’une façon normale d’agir normalement. Ainsi œuvre-t-il sans calculs ni orgueil au règne du Bien et à l’avènement du Bon, parce que c’est normal de faire le Bien et de vouloir le Bon, sans juger les autres ni réfléchir à soi-même, ni s’évaluer soi-même par rapport aux autres, et parce que ce qui est anormal, c’est de vouloir le mal, de souhaiter l’injustice, et d’être, directement ou indirectement, le vecteur du mal et l’instrument de l’injustice.

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Substance, définition

La substance est ce qui est “du dessous” ou, mieux, qui “se tient par dessous” — le feu au-dedans de la flamme. C’est déjà l’essence, l’être, c’est la nourriture de l’étant, une condition pour le réel. La substance est ce qui existe en soi, par soi-même, une cause non causée. Elle n’est l’attribut d’aucun sujet, inhérente à aucun sujet (Aristote). Elle est ce qui persiste (Kant) et qui existe (christianisme) et elle ne persiste qu’en existant, et elle n’existe qu’en persistant.

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L’éloquence des anagrammes

chien/niche
leader/dealer

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La Samaritaine

Ses cheveux forment une couronne noire qui, la nuit, déploie ses tentacules dans un mouvement sauvage quand, ravagée par la tendresse, la Samaritaine est en présence de son amant bourru, wisigothique, aux mains fortes, silencieux et grave comme le joug dans le coin d’une étable. Sa beauté est celle de ces louves stériles qui en Égypte dévorent les enfants des rois, canines de la misère, pupilles claires et métalliques, ses hanches comme les baguettes d’un fléau autour d’une ligne nerveuse, fixées à un trait génial. Elle est au bord du puits, discrète, soumise à Rome, rejetée par les Juifs ses frères d’autrefois, née comme elle pouvait d’une union sans amour et grandie sous la paupière du mont Garizim, à Sichem, refuge des idoles interdites, où les pauvres se haïssent avec la même passion que les riches — mais où la haine est affamée.

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Comment, nature libre des Grecs…

“Sommes-nous nés de l’eau croupie comme les feux follets, ou descendons-nous des vainqueurs de Salamine ? Comment, nature libre des Grecs, as-tu pu te laisser asservir ? Comment as-tu pu déchoir ainsi, race paternelle dont les statues de Jupiter et d’Apollon ne furent jadis que la copie ? Entends-moi donc, ciel d’Ionie ! entends-moi, terre natale, mendiante demi-nue sous les oripeaux de ton ancienne splendeur, je ne le supporterai pas plus longtemps !”

Hölderlin, Hypérion, 1799

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