Le château du Laurentie

Pour Vincent M.

Le site se trouve sur la D22, entre Buzet-sur-Tarn et Montastruc-la-Conseillère et plus précisément entre les lieux dits des Azémars et des Luquets, près du Golf de Palmola, à trente minutes de Toulouse : le château du Laurentie. Trente minutes c’est bien, une heure c’est mon maximum, j’ai des racines ; plus je vais loin plus j’y reviens; chaque excursion pour mon âme est une partie de jokari. Le paysage à cet endroit est facile sans être plat, doucement vallonné, parfait pour l’agriculture ; ses chemins sont en faire-part. On pénètre dans le domaine en franchissant une grille rouge située tout de suite sur la route, une grille pour les vacances, la limite de ces territoires à l’intérieur desquels on laisse les enfants sans surveillance, et où leur mémoire apprend à régner ; on y rentre par-là, donc, par cette grille sans allée, tout de suite sur la route, et c’est-tout de suite un autre monde, celui des joues blanchies, des messieurs à froufrous et à chaussures pointues, des éclats de rire vulgaires mais généreux d’une noblesse décadente de père en fils, qui n’a rien connu que la décadence, et avec quel goût, avec quel génie dans l’eschatologie. On y marche comme on feuillèterait un illustré à propos de l’histoire d’Europe après Napoléon, dans ce siècle de vilaines personnes ennuyées, auquel Musset a servi de figure christique et George Sand de putain héroïque, peuplé de palais secondaires, l’oisiveté militante, l’âme dans des fêtes comme un nuage de lait dans du champagne, quelle drôle d’idée, avec du poison, une bille de chocolat par exemple, au cyanure, et avec des larmes, des rires et un chien enragé dans ces larmes et ce rire, la fête, tous les jours, les domestiques, les bonnes obligées d’être d’accord. On y oblique, en dédale, difficile de savoir où est le centre, une tour se jette sur vous, mais ce n’est pas un guet, c’est une tour, ce n’est même pas pour mourir, une façade s’aligne à main droite, des arbres comme des bras surgissent du parc, dont les silhouettes ont l’air d’avoir été peintes par le Greco, des platanes, des pins, des cèdres, des séquoias. Par terre, c’est du gravier et de la boue grise. Je comprends où est le corps du château, construit autour du double escalier de la réception, lui-même perfusé de longs couloirs et de dédales très dix-neuvième, rousseauiste. La vraie chapelle, c’est ce hall de réception et ce double escalier : les rites sont là, les inflexions, les messes basses et les sacrifices. Il y a malgré tout une petite chapelle, très mignonne, dont l’autel a servi à des réunions plutôt qu’à des messes, utilisé du point de vue sociologique, avec des vitraux mieux conservés que le reste et des peintures murales émouvantes, malgré ce style dix-neuvième qui normalement ne me fait aucun effet ; je m’arrête devant celui qui représente la fuite en Egypte ; Joseph est résigné et silencieux ; toutes les chapelles de ce genre devraient être dédiées à Saint-Joseph, le meilleur gardien possible pour les familles, les châteaux et le temps qui s’effondre ; le saint du silence ; pensez à lui quand ce sera la fin du monde, pensez à ce que veut dire le silence ; ce jour-là je serai peut-être dans la chapelle du Laurentie. Un coffret bizarre, certifié par le Pape au recto, et par tout un tas de cardinaux, vicaires, magistrats du Christ, d’une époque où de toute évidence le Christ était peu, présente à son verso une sacrée étrangeté : un reliquaire fantaisiste composé d’une centaine, peut-être plusieurs centaines, de microscopiques morceaux de reliques accrochés à des fils de soie rouge et dorée : un morceau du mur de la maison de Marie, un fil du manteau de Saint Joseph, une écharde de la Croix, évidemment, et encore : le fémur de Sainte-Rita, etc., tout un tas de saints plus saints les uns que les autres, fétiches politiques, miettes pour les prières, de quoi se mettre sous la dent et être catholiquement éprouvé, se consoler, se rassurer ; qu’est-ce qui est plus païen que les reliques ? Il me semble soudain que ces objets sont les restes macabres de rites interdits, et que ce cadre en bois est une sorcellerie.

Revenons dehors, il y a des couloirs extérieurs, des dédales pris dans les lierres, d’autres bâtisses, cela crée des phénomènes cinématographiques de contre-champ ; j’aime l’extérieur du dix-neuvième ; j’aime ses parcs où il me semble que je vais croiser Lamartine ennuyé ; j’aime ses tourelles en poivrières. Devant le château, une hacienda espagnole est ornée de deux têtes de chevaux, crénelée et surmontée d’un donjon carré utilisé comme pigeonnier ; c’était les écuries, ici pour les calèches, au moins vingt chevaux, trois calèches, j’imagine les hennissements pendant que de l’autre côté la fête se terminait, et que les dames… Tout cela devait être un joyeux concert, triste en même temps, bouffon, océanique. La volière contenait j’imagine au moins un millier de pinçons et de canaris aux couleurs exotiques, rouges, oranges, jaunes, bleu des îles, feu, argent, or, vert d’eau, des oiseaux qui ne servaient à rien, qu’à piailler, qu’à faire joli, des oiseaux pour qu’un jour une dame dans un mouvement génial, heureuse, malheureuse, emportée par sa vie, les libère. Dans une mare verte et noire, prise dans les plantes, je tombe sur un chapiteau figurant une tête coupée et méchante, disons une tête de prêtre, ou de moine, le juge d’un jugement qui ne fut sans doute pas le dernier, car si on aimait aller à confesse, en ces lieux, nul doute : c’était pour recommencer.

L’orangerie est très haute, les murs en pierre, et là haut du fer, façon Tour Eiffel, façon Grand Palais, il y manque le verre, la verrière, le soleil dedans, pour qu’il fasse toujours beau. On imagine les bals ici, les grandes vapeurs, les robes, toutes ces robes, toutes ces femmes ! C’était, me dit-on, le château d’un certain « de La Cruz », ami de la princesse Eugénie, venue festoyer en France mais à l’Espagnol, avec des nobles espagnols en fanfreluches de Tolède ; ces gros tissus comme des coquelicots. Je m’en rends compte maintenant : tout est espagnol ici, c’est un château pour hidalgo, une fête pour que les Françaises goûtent les joies de la Castille, les promesses des Grands, de ces faux grands, de ces décadents pareils, mais dont la voix est forte et peut donner l’impression que les Nobles sont encore nobles, que la terre n’est pas loin, et la guerre, les maures, Gibralatar, les rades secrètes, la sierra, déjà le désert, et les éventails, les chevaux sauvages, les gitans, le feu du Christ et l’épée du Cid.

Dans la serre remplie de plantes parasitaires, et défoncée par moins de deux siècles, mais des siècles où de toute évidence on avait autre chose à faire qu’à s’occuper des fleurs, j’imagine le temps où la princesse Eugénie ou en tout cas ses amies se promenaient entre les orchidées énormes de beauté, presque trop fardées, trop belles, trop sucrées, très dix-neuvième elles aussi, les kumquats et les rosiers ; le jardinier silencieux s’affairait dans les fleurs à quelques mètres, disponible au cas où, moustachu, vêtu d’une blouse blanche de médecin et dissimulant ici et là des fleurs empoisonnées.

Nous passons devant le château. Au fond du parc il y a une grille faite pour l’enfance, une fausse porte, des possibilités de cabane, des jeux à n’en plus finir, je les entends, je m’en souviens même si ce n’était pas ma vie ; pendant que les habitants d’ici partaient, oubliaient et qu’on les oubliait, leurs souvenirs restaient au Laurentie.

Sur la façade, près de la tour en poivrier, une Diane scrute le fond du parc, tenant son arc, l’autre main posée sur un jeune daim. Chasseresse chérie… Là-haut le toit est fréquenté par les chiens assis, tout pour voir le parc, ouvert comme les hublots d’un navire sur le ciel énorme : la promesse de l’Espagne.

Dans le château, je le disais, il y a l’entrée, et il y a tout ce qui accompagne l’entrée, des entrées sur l’entrée, des prétextes. J’imagine les dames avec leurs corsets à bonbons, les lions de compagnie, les montreurs d’ours, les jongleurs, toutes ces espagnolettes, toute cette féérie. Un vitrail peint, moitié baguettes de plomb moitié verre tiffany, présente une scène d’extérieure, à Saint Germain en Laye, des femmes à l’œil torve, innocentes, débiles, des hommes excités, malfrats en dentelles, joueurs de cartes, probablement abjects, et des plantes, des détails, délices de fausseté. Le reste du château est de lustres et de grandes fenêtres sans paupière, de meubles espagnols aux pattes de lion, de tourelles libertines, de couloirs pour les fantômes, de cheminées sans dent. Enfin, dans ma promenade, je tombe quand je ne m’y attendais plus — et pourtant je m’y suis attendu — sur un boudoir oriental à marqueteries, formidable, intime, un boudoir pour prier, pour faire l’amour et pour écrire, une pièce à vivre, quand tout le reste est pour s’amuser.

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L’arbre à lune

Pour Julien G.

L’arbre à lune existe, c’est vrai, avec son corps de torture, sa torsade fantastique et ses mèches de cendres blondes, figé dans la mort, mort pour toujours mais vivant, vivant dans la mort, enraciné au tréfonds, élastique, un gros nœud de bois, une rotule végétale arrachée d’on ne sait quel chêne millénaire, sinon un if ou un tilleul colossal, en tout cas un colosse, un reste d’avant le déluge, pour les géologues : un indice ; pour les magiciens : une preuve. On croirait qu’il médite mais il se plaint de son arthrose — comme il aime râler ! Il souffre tant que c’est lui, cette souffrance, ce sont ses tissus infectés et secs, ses muscles ligaturés à vif, ses os ouvragés, pliés, déchirés, écartés par le temps, le sel, la terre, et, bien sûr, le vent, l’affreux vent, le vent sonore, immonde, même la nuit, le vent atroce, aquilon maudit. Ses fruits sont des étoiles bizarres et ses feuilles les plumes effilées et serrées en bouquets de ces corbeaux obèses, méchants, nombreux, luthériens qui la nuit font à ses branches une frondaison puissante, fleurs d’ombre compactées, flammes noires crochues, ramures de néant, comme un millier de lames couvertes de cirage noir ou de gouache bleue et noire, une matière grasse parcourue par instants et par hasard d’éclats argentés. Moins souvent : des fluctuations dorées.

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Le salon du web 2.0

Pour sortir de chez lui et prendre le taxi qui devait l’emmener à la Porte de Versailles, au Salon du Web 2.0, Colin Romanet mit des lunettes fumées et un imperméable ; on aurait dit un espion ; il en était là ; toute la littérature en était là.
— C’est bizarre, dit le chauffeur de taxi.
— Qu’est-ce qui est bizarre ?
— De vous cacher le visage comme si vous vouliez qu’on ne vous reconnaisse pas.
— Pourquoi c’est bizarre ?
— Les gens inconnus, d’habitude, se montrent parce qu’ils veulent devenir connus, puis après, quand ils sont connus, ils se cachent et deviennent encore plus connus. A un certain degré, c’est le secret lui-même qui est une révélation.
Les taxis sont les derniers mystiques.
Devant le Parc des Expositions où se tenait « Le Salon du Web 2.0 », Colin enleva ses lunettes et ouvrit l’imperméable. Il sortit une canne à selfie et se filma en train de marcher. Où il allait, c’était la seule façon de passer inaperçu.
Des milliers de gens se filmaient en train de marcher vers l’entrée du salon du Web 2.0.
A l’intérieur, il y avait plus de caméras que d’écrans et plus d’écrans que d’êtres humains.
Colin heurta une jeune femme, belle, T-shirt rouge, brune, fausse brune, le portrait craché de Kim Kardashian. Autour du cou elle portait une caméra GoPro en train de filmer ce qu’il y avait devant elle. Ajusté à ses épaules, un mécanisme maintenait à la hauteur de ses yeux un écran où défilait en direct ce que la caméra filmait.
— Grâce à ce système j’ai le sentiment que ce qui est devant moi est vrai.
En menant l’enquête, il finit par s’apercevoir que tous les individus présents dans le Salon avaient payé une place pour qu’on les voie et qu’on les entende, et que personne n’était venu pour entendre les autres ou les voir. C’était ça : le Web 2.0.
Femmes et hommes confondus, tout le monde ressemblait à un Kardashian : la mère, le père, le fils ou la fille, selon les âges, mais à un Kardashian, les mêmes décolletés, le bronzage, la mort dans les yeux.

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Un secret

Diane et Violaine avaient dit un jour à leur petite sœur Ophélie qu’une amie est quelqu’un avec qui on partage des secrets. Agathe justement, une copine de sa classe, avait un secret à confier à Ophélie, c’était en tout cas ce qu’elle lui avait dit dans la cour des maternelles :
— Ce secret, tous ceux qui sont en CP le connaissent. Ceux qui savent lire… Nous, on nous prend pour des idiotes.
— Tu me le diras ?
— Oui, demain.
Pourquoi Agathe avait-elle tenu à attendre un jour ? Ophélie ne le saurait jamais. C’était peut-être pour vérifier de son côté. Ou bien la pitié, un instinct de conservation.
Ophélie rentra chez elle rongée par l’envie de savoir.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda sa mère qui se douta que quelque chose la tourmentait.
— Demain, Agathe me dira un secret.
— C’est que vous êtes de vraies amies.
— Il y a des secrets, toi, que tu ne me dis pas ?
Sophie pensa immédiatement à une conversation qu’elle avait eue avec son mari la veille.
— Pourquoi dis-tu ça ?
— Je veux savoir si tu es mon amie.
— Je suis ta mère, c’est différent.
— Donc tu as des secrets ?
— Les adultes ont des secrets.
— Jésus avait-il des secrets ?
Sophie réfléchit.
— Jésus avait un secret, et il nous l’a révélé.
— Qu’est-ce que c’est, le secret de Jésus ?
— Nous devons nous aimer les uns les autres.
— Mais si on le sait, ce n’est plus un secret…
— Tout le monde ne le sait pas, et ceux qui le savent ne l’ont pas forcément compris.
Cette nuit-là Ophélie peina à trouver le sommeil, excitée à l’idée qu’Agathe, le lendemain, révèlerait le fameux secret.
Au petit-déjeuner, elle demanda à son frère Fix s’il avait des secrets.
— Je n’en ai pas, car j’ai remarqué que cela créait des disputes. Alors je dis la vérité tout le temps.
— C’est idiot, dit la soeur Diane.
— Qu’est-ce que tu as dit ? s’énerva Fix.
— Tu vois, la vérité aussi peut créer des disputes.
L’autre soeur Violaine avait le nez dans les corn-flakes.
— Moi je parle le moins possible, dit-elle, comme ça je ne suis pas obligée de mentir et je ne suis pas non plus obligée de dire la vérité.
— Quand on a un secret, ça veut dire qu’on ment ?
— On ment pour le protéger, expliqua Diane.
— Je déteste les secrets, conclut Fix.
Le lendemain, pendant la récréation, Agathe conduisit Ophélie sous le préau, à côté de la table de ping-pong, où personne n’allait.
— Tu veux savoir le secret ?
— Oui !
— Chut, moins fort.
— Pardon…
— Tu jures que tu ne le répèteras pas ?
— Croix de bois croix de fer, etc.
— Alors voilà…
Agathe prit une inspiration.
— Le Père Noël n’existe pas.
D’abord, Ophélie fut déçue.
— Je le savais, dit-elle.
— Tu savais que le Père Noël n’existait pas ?
Entendre la révélation pour la deuxième fois la rendit plus vraie, mais elle tenait à garder la face.
— Oui.
Agathe était déçue. Ophélie craignit qu’elle ne veuille plus être son amie. Le sentiment de solidarité censé être scellé par cette révélation n’était pas venu. Au contraire, le secret les avait éloignées.
— Le Père Noël n’existe pas, répéta Agathe pour la troisième fois. Ce sont les parents qui déposent les cadeaux au pied du sapin. Les parents nous mentent. Tes frères et sœurs t’ont menti.
Ophélie sentit un javelot lui traverser le cœur. Ses parents, ses frères, ses sœurs, Diane… Etait-ce possible ?
— Si ça se trouve, Dieu n’existe pas.
Ophélie eut le vertige.
— Et Jésus ?
— Même Jésus.
A cet instant, elle se mit à haïr Agathe et à ressentir quelque chose de proche pour Diane, Fix et ses parents.
Un élément fondamental venait de se briser en elle — un fondement : les traces de traîneau dans la neige, les épines du sapin, la crèche, les santons, les mandarines, les prières du soir, le calendrier, les papiers-cadeaux, le Père Fouettard, la voie lactée, le grand Nord, l’odeur de laine et de chocolat, les lutins barbouillés de confiture, les usines à joujoux et les pantoufles près de la cheminée, la messe de Noël et l’attente qu’il soit l’heure de se précipiter dans le salon pour trouver, au pied de l’arbre, des paquets de toutes les tailles et de toutes les couleurs, déballer, ouvrir, crier. Tout ça était faux ! Un coup monté ! Une flamme froide s’était allumée. Déjà, l’adolescence avait commencé, l’écriteau « Défense d’entrer » sur la porte de la chambre, le rock, les doigts d’honneur, les cigarettes. Tout était là, son destin de jeune fille, de femme, ses cycles, son intimité. Ses parents lui avaient menti. Le Père Noël n’existait pas. Ophélie s’enferma dans les toilettes sous l’escalier.
Après dix minutes passées à se tirer les cheveux et à nier ce qu’elle ne pouvait plus nier parce que c’était l’évidence même (comment s’était-elle laissée berner ?), Ophélie finit par conclure que pour Dieu ce n’était pas la même chose que pour le Père Noël, car on ne prie pas le Père Noël. Elle eut la certitude que Dieu existait parce qu’on allumait des bougies dans les chapelles, et parce que ces bougies, d’une certaine façon, c’était Dieu lui‑même, le secret de l’existence de Dieu.

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Grenade

A la mémoire de Francis Ponge

sphère
pelote d’amour
bombillette
sexe
le sexe de l’été
chapelets rouges entortillés
sorbet
fleur d’entrailles rouges et dorées
muqueuses alvéolées
écume incarnat
rubis
vulve
la vulve du soleil
abricot
grappe compacte
fausse fleur rouge
flore alvéolée
secret rouge
boule-ruche
fleur égocentrique
sphère gaufrée
pomme d’or
bouche malade
remède antique
petite amphore bombée
maladie jolie à regarder
pot
calebasse
coloquinte d’amour
noyau garni de pépins
ballonnet
sein garni de bourgeons
le sein de l’été
oignon sec sucré
caviar rouge
gouttes de jus solide
pierre molle et tiède
minerai chauffé au soleil
oignon vivant
cancer
viande sucrée
fruit de la passion rouge
le sexe rouge de l’été
groseilles compactées
cœur de cuir végétal autour d’un chapelet de pépins rouges compressés
oeuf de tortue garni d’oeufs de lump
cœur sec et sucré
chapelet sec de groseilles glacées
rosaire athée
boule de Noël jaune et mate
globe
trois mille paires d’yeux rouges collés les uns aux autres
bilboquet
fruit ventru
pommeau
blessure
jokari écarlate
ballotin végétal
boursicotine
petit soleil rempli de globules rouges
sac de graines
l’inverse des fraises
gros fruit sec jaune garni de petits fruits secs rouges
petite pomme remplie de petites dattes
cuir extérieur jaune intérieur rouge
gourde fendue au couteau
fleur atroce
coing d’amour
fruit maudit

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Notre côté végétal

Alors même que nous faiblissons quand vient l’automne et que nous ressentons quelque mélancolie, comme une lettre d’amour sur du parchemin jaune et trempé dans la Seine, les migraines inoffensives mais épuisantes, la frénésie du thé et des biscuits rassurants, une sensibilité à fleur des yeux et au bout des doigts, tellement que le vent devient solide — et qu’à l’arrivée du printemps la place est cédée à la nécessité d’un engagement total et totalement inutile, l’ivresse d’un bouquet de drapeaux et des cris d’amour ponctuant les montées de sève chez de jeunes gens qui le sont pour toujours — comment pouvons nous encore douter du fait qu’il y ait dans l’homme une part végétale : un ancêtre commun avec l’érable, la coloquinte, le tilleul, l’amandier, le cerisier et les haricots ? Comment ne pas comprendre qu’un élément en nous — lié à l’enfance, au thymos, à la volonté et, surtout, aux sonorités intimes — perd ses feuilles en octobre et fleurit en avril ?

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Chronique pour le futur

Kim Kardashian eut une fille au moment où il était tendance chez les gens célèbres d’avoir des enfants. Hélas, sa fille était moins belle que les filles d’autres personnes célèbres ou les enfants des publicités, du moins c’est ce qui lui sembla, au point que Kim désira avoir une fille qui aurait ressemblé à celles des autres, sans ces grosses joues ni cette acné juvénile qu’elle attribuait avec honte à son lignage d’Arménie. Un enfant est une possession — ne dit-on pas « ma fille » ? — autrement dit un point de comparaison : le support de l’envie puis de la haine. Heureusement, la loi interdisait à Kim Kardashian de faire subir à sa fille la moindre opération de chirurgie esthétique. Comme quoi, il restait encore une éthique, surtout concernant les enfants qui étaient les seules personnes du corps social à n’avoir pas encore eu les ressources nécessaires pour s’opposer à la morale. Kim eut beau demander des dérogations dans plusieurs états, aucun n’accepta. Malgré cela elle ne pouvait imaginer s’afficher avec une fille dont on n’envierait pas la beauté, et il était également hors de question de la cacher aux yeux du monde car alors on aurait imaginé le pire ; c’est pourquoi Kim Kardashian décida de dissimuler sa fille — sorties interdites, vitres teintées, etc. — en même temps qu’elle faisait retoucher à prix d’or et dans le plus grand secret les photos qu’elle divulguait parcimonieusement sur le réseau social Instagram. Car même si la chirurgie esthétique sur les enfants était interdite, rien n’interdisait la réfection des photos d’enfant. Sur Internet, les jeunes filles ressemblaient à ce qu’on voulait.

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Francis Ponge : Le mimosa, 1941 (extrait)

— La floraison est un paroxysme. La fructification est déjà sur le chemin du retour.
— L’enthousiasme (qui est beau lui-même) porte ses fruits (qui sont bons ou mauvais).
— La floraison est une valeur esthétique, la fructification une valeur morale : l’une précède l’autre.
— Le bon est la conséquence du beau. L’utile (graine) est la conséquence du bon.
— Le bon peut-être aussi beau que le beau (oranges, citrons). L’utile est le plus souvent esthétiquement modeste.
— La fleur est le paroxysme de la jouissance de l’individu.
— Le fruit n’est que l’enveloppe, le protecteur, le frigidaire, l’humidaire de la graine.
— La graine est le joyau spécifique, c’est la chose, le rien.
— La graine qui n’a l’air de rien est — en effet — la chose.

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Aéroport

Un parterre blanc de neige sale striée de bitume et de coulées de mauvais caramel, puis recouverte d’une glace propre, rafraîchie, patinée de lumière crue et fausse, faux miroir, lac gelé, faux marbre d’un Salut combien espéré, os du titan à l’oeil d’oiseau, dos plat d’une île où l’on passe et n’échoue jamais.

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Paul Gadenne, Baleine (1949)

Une nouvelle hypnotique, des contrepoints choisis et mesurés, un verbe très imprimé, haut, sensible, tenu. Génie des analogies capables de rendre la vue à l’expérience et à la sensation le toucher et l’odorat. L’ensemble est lyrique mais parfaitement équilibré ; c’est un bijou ; un sommet où tout est ambigu, tragique, rassemblé, personnel, dense et où le lecteur joue son rôle, un rôle primordial, non pas celui du chef d’orchestre mais au moins le soliste ou les percussions.

Quatre mouvements : 1/ les tentures rouges et chaudes d’une vie luxueuse en villégiature, persévérée jusqu’à l’automne — on imagine une fin de mois de septembre, la mer très bleue il y a deux semaines tirant désormais sur le vert et le gris, de plus en plus emmurée dans le ciel —, une société ennuyée mais intelligente où des événements surprenants interviennent et où la surprise joue son rôle oui et non, car rien n’est dramatique en fin de compte, la mort pourrait conclure une partie de cartes ; 2/ l’approche du corps de la baleine, la suspicion, les lacets d’une route qui s’approche et s’éloigne du rivage et de son ourlet de dunes dans une vague solide, le balancier de l’hypnotiseur ; 3/ la description du corps de la baleine et la confrontation avec la mort matérielle, l’absence de Dieu, l’individualité défaite, le dégoût normal, un requiem pour Moby Dick ; 4/ le soir, la nuit, la possibilité du Salut, la fatigue et la peur, les frissons d’amour mais d’amour seulement pour être rassuré, un amour utile ou presque, rien de romantique ici, un amour palliatif, le fantôme d’une femme, une sensation confondue d’éternité et de néant, un précipice bleu et ocre, tracé au couteau dans une chambre : la bouche glacée d’une baleine morte.

Extrait (on voit clairement le contrepoint : “Mais ceci…”) :
“Et maintenant, que pouvions-nous faire ?… La tête en avant, délaissée enfin par les dieux de la mer, la queue pointant vers la falaise, la baleine continuait à s’enliser, à se dérober à nous. Un jour, les derniers vestiges évanouis, des enfants viendraient là construire leurs tranchées et leurs châteaux forts pour une heure ; et on leur conterait peut-être, sans trop y croire, une très belle histoire de baleine, qui irait se loger d’emblée dans ce coin de leur imagination réservé de tout temps aux descriptions d’animaux merveilleux, à la connaissance du mammouth et de l’ornithorynque, en même temps qu’aux voyages d’Ulysse et aux aventures de Robinson.
Mais ceci n’est pas une histoire pour nous. Pour nous, la baleine était ce trait jeté en travers de la plage, comme une rature ; c’était cette mare aux reflets de jasmin et d’ortie, cet épanchement paresseux, promis aux plus troubles métamorphoses. Peu à peu, sous nos yeux, ce cadavre entrait dans sa vraie gloire. Il devenait le lieu où se rejoignent les jardins frappés par la foudre, le dernier chant des oiseaux perdus, les fruits rejetés trop tôt par les ventres des femmes déchirées. Les eaux du déluge se retirant, nous marchions sur cette vase étrange où la mort est grouillante., où se lèvera le blé des pharaons. Nous reprenions pied avec hésitation, pour d’incompréhensibles recommencements, dans cet univers ambigu où, par-dessus les forêts rendues à terre,  se dresse une arche blanche et apparaît la silhouette toujours inachevée de la Tour.”

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Un livre est un livre

Qu’est-ce qui fait qu’un livre est un livre ? La couverture et son glacis ? Non, ou bien les cahiers seraient des livres. Le glucose, un parfum de yaourt ouvert depuis la veille et d’ouate lyophilisée, sa colle, ses agrafes, le froufrou d’éventail, la manœuvrabilité ? Toujours non, sinon les rouleaux de papier-peint déposé seraient des livres. La désignation de son auteur, sa vie privée, ses titres ? Jusqu’à preuve du contraire, la littérature n’est pas une affaire de curriculum (l’existentialisme est un art forain). Les lettres ventrues ou arides, le slogan de sa quatrième, les mots de ses muqueuses intérieures, sa folle âme, son fou refrain ? Rien de cela, ou bien n’importe quel texte écrit par n’importe quelle putain et financé par n’importe quel maquereau serait un livre. Les rapports des cabinets ministériels…
 
Un livre est un livre s’il est inquiétant et nécessaire. Or qu’est-ce qui dans ce monde est inquiétant et nécessaire ? Rien, peu de choses, à part les livres.
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Notre société est nilpotente

La société de la consommation, du divertissement et de l’usure (la nôtre) est nilpotente, c’est-à-dire qu’elle a beau multiplier les biens de consommation, les divertissements et les intérêts perçus, à partir d’un certain point elle est nulle et non avenue, son ensemble est égal à zéro : l’empire du rien, la société du néant.

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Le nœud parfait

Un poème qu’on aime on voudrait le savoir par cœur, et quelque chose nous dit qu’on l’a déjà connu et qu’il était là, ce poème, enregistré depuis des lustres, compagnon fidèle et silencieux jusqu’à ce jour où il parla pour dire ce que depuis toujours on attendait et que depuis toujours on savait qu’il dirait ; ce n’est pas une information mais une confirmation, un rendez‑vous entre deux personnes différentes livrées à un sentiment identique sans pour autant être pareilles, car c’est un sentiment qui n’a rien à voir avec le désir de consommation, et qui, donc, n’est pas mimétique, mais sacré, au point que le poème est entre ces personnes désormais une attache de centre à centre : un nœud parfait.

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Marien Defalvard

Marien Defalvard est le meilleur d’entre nous. C’est le plus grand poète vivant, je n’exagère pas. Et ce qu’il y a de scandaleux, c’est que cela ne fasse aucun doute. C’est évident, l’évidence même, comme la littérature en est capable à ses sommets. L’évidence est toujours scandaleuse, n’est-ce pas ? Et elle est toujours littéraire.
Les mangedieux reprochant à Defalvard le manque de scénario ou de dialogue n’ont qu’à se rendre au cinéma voir les conneries de Spielberg.

L’œuvre immense de cet auteur (dont les 359 pages en poche pèsent plus lourd que nos deux Prix Nobel récents et les vingt dernières années de la NRF) est une déflagration d’images sensibles ; les villes, les paysages prennent forme ; ils ont une physionomie qu’on leur savait mais qu’on ne leur connaissait pas (le fameux « je ne sais quoi » ou « quelque chose » des auteurs moyens et minables), des odeurs et du sang : une carapace concrète, acquiescée dans l’instant ; on lit avec tout son corps et c’est comme si l’ont tenait un miroir à bout de bras ; les mains trouvent des prises, la pensée des appuis solides. Et si l’on découvre la charpente en montant dans le clocher, on en avait senti le dessin et la puissance dès le seuil de la cathédrale, la hauteur et l’équilibre, l’harmonie achevée de tout: à Coucy-le-Château-Auffrique, “dans l’Aisne, aux derniers renseignements, en Picardie”.

C’est un nouveau langage, de nouveaux mots, un millefeuille plus riche en inventions que n’importe quelle encyclopédie ou récit de science-fiction. C’est une symphonie héroïque, qui sera encore moderne dans mille ans, mais amicale, une grande putain qui a de la place dans ses jupes. S’il y a si peu de dialogue et d’action c’est qu’il y en a peu, point, et quoi ? Il n’y a rien à regretter où tout est neuf, où tout a été défait, refait, transfiguré.

Rien n’est bourgeois ou traditionnel chez Defalvard, ne vous y trompez pas. Rien n’est emprunté, précieux, pédant ou repris. C’est nouveau à chaque ligne, et c’est toujours renouvelé, transporté par un mouvement d’une sincérité baroque mais sans chichi et intégrale, et par une langue qui ne s’écoute jamais et s’étonne pourtant de ce qu’elle entend, de ce qu’elle reçoit, de ce qu’elle sert.

Son nom est inoubliable ; il s’ouvre (ma) puis se déclenche (-ri-en) et fluctue (-de-fal) pour claquer chaudement sur le final comme des chaussures de danseur sur un parquet tiède de fin de soirée (vard !) ; la cohérence est parfaite, l’œuvre ressemble au nom de son auteur.

L’universel ici où tout est universel vient d’une espèce d’outil psychologique que le narrateur déploie à travers lui seul pour toucher l’âme de tout le monde (à quel prix ? a-t-il souffert ? est-il chrétien ?).

Comme chez Proust, vous dites ? Oui et non. Proust attend et l’on attend avec lui un temps qui ne vient pas mais finit par arriver, tandis que Defalvard court et n’attend rien, on le suit partout, et partout où l’on se trouve il est déjà passé ; ce n’est pas le temps perdu que l’on recherche, mais le temps lui-même qui se souvient d’un narrateur qu’il a perdu.

La cinétique est aérienne, composée, nerveuse et affilée comme une dent grecque, la musique oubliée des Cyclades, le Verbe haut des Slaves et la folie primordiale des Celtes. Il y a du Breton mais il y a du Méditerranéen dans Defalvard, et il n’y a rien de cela, puisque je vous l’ai dit, tout est neuf, il n’y a que Defalvard dans Defalvard.

Il nous faudra tout consommer avant de renvoyer tout Defalvard, comme nous l’avons fait pour Rimbaud il y a mille ans, pour Baudelaire, Verlaine, Suarès ou Claudel, René Char ; non, je n’exagère pas : il est au moins à la hauteur de ceux-là ; il les tutoie pendant que nous prisons leurs restes et qu’une horde de connards les imitent ou les commentent plus ou moins mal mais toujours mal — si mal.

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Idolâtre

Elle attendait qu’un dieu se manifeste ou bien qu’un pan de mur s’écroule, ce qui, dans son état, serait revenu au même.

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Aphorisme

La télévision n’est pas seulement cynique, elle est aussi raisonnable.

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Toulouse et les Toulousains

Toulouse est moins une ville que les habitants de cette ville. Les Toulousains sont wisigoths, matons de château fort. Leur accent est ferrugineux, ignoble, intimidant ; leurs bras sont comme des vérins d’usine ; ils sont vicieux, pornographiques, loin de Paris et c’est tant mieux — bourrins-bohème. C’est ma ville, ce sont les miens, ma racine d’amour ; ces murs sont mes murs, et parce que je suis à eux et parce que je suis d’eux je n’ai jamais entrepris de les aimer ou de les haïr, je les vois, je m’y incarne, ils sont mon manteau de clochard, le suaire rose et sale de ma mélancolie, le couvercle et la tessiture de mon tombeau.

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Présidentielles

Chaque baron y va de sa tentative, de ses pots de confiture, de ses grands changements, de ses grandes prévisions. Le journal a des promesses plein les feuilles. La télévision n’en finit plus de jurer. Tous les Nostradanouilles sont de sortie —ils refont l’avenir un millier de fois, ivres de prospectives, analystes de sept cents septièmes ciels. Il suffit de choisir quel futur on voudra.

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Livre de Daniel

L’argent est le “roi impudent et artificieux” du Livre de Daniel, chapitre 8 (vision du Bélier et du Bouc) : “lorsque les pécheurs seront consumés, il s’élèvera un roi impudent et artificieux. Sa puissance s’accroîtra, mais non par sa propre force; il fera d’incroyables ravages, il réussira dans ses entreprises, il détruira les puissants et le peuple des saints. À cause de sa prospérité et du succès de ses ruses, il aura de l’arrogance dans le cœur, il fera périr beaucoup d’hommes qui vivaient paisiblement, et il s’élèvera contre le chef des chefs; mais il sera brisé, sans l’effort d’aucune main.

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Volonté de puissance

La volonté est une propension à désirer. Autrement dit, Nietzsche, ce voyou génial et orgueilleux, aurait dû faire de la réclame. Zarathoustra est un concepteur-rédacteur dont le surhomme est le directeur artistique.

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