Paradoxe

Il est devenu impossible de concilier la vérité au sujet de la morale et la réalité du besoin de morale. A bien y réfléchir, “le déclin du monde occidental” semble être inversement corrélé à la fortification de cette impossibilité.

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Crustacé du subjonctif

Fallait-il que j’écrevisse !

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La mort de Pénélope

Les ailes du temps ne m’ont pas prise encore et je me sens pousser des ailes. Qu’est-ce que vous dites ? Peu importe. Je dis, moi, que je peux remplacer le temps. Des ailes, oui, des ailes c’est ce que j’ai dit ! Une lame osseuse au tréfonds de ma chair, là, dans le dos, derrière le cœur, voyez ! Voyez le sang comme il veut sortir et comme il sortirait ! Ces veines, ces strates bleues et larges à mon poignet sont autant de litiges entre l’âme et le corps. Pourquoi faut-il que nous ne soyons pas libres de procéder au dernier geste ? Hamlet, déjà, parfait de douleur… Quelle est cette espérance morbide qui nous retient ? Quel genre de courage exige la lâcheté ? Et quelle espèce de volonté conduit à renoncer ? Est-ce que le temps engendre le temps ? Et le temps, qu’est-ce ? Et que sommes-nous dans le temps ? Vermines promises aux vermines ! Oh, journalistes, voyeurs, voyez ! Que vous ont fait mes rentes pour que vous rentabilisiez ? Dieu n’était pas là, j’ai vécu, eh bien ? Quoi ! Faut-il vivre ou mourir lorsque vous l’exigez ? Je vous y prendrai, ne jouez pas les cueilleurs innocents. Taisez vous, je vous en supplie ! Taisez-vous une fois, et osez par votre silence dire ce qu’avec tant de bruit vous avez répété cent fois. Voyeurs, parlez ! Exigeants que vous êtes, je vous entends, c’est ma mort, depuis le début, c’est ma mort que vous exigez. Aucune autre issue n’est possible. Mourir, c’est lui rendre le trône. La presse se retournera, elle se tourne toujours. Je dirai : Le journal m’a tuée, l’infâme vautour a fondu sur moi. Et alors, Le journal m’aura tuée. C’était la meute, c’étaient les émeutiers. Et ce sera un meurtre, ils seront meurtriers. L’opinion, ce soir — hélas, il n’y a pas d’autre issue — l’opinion se retournera. France, qu’es-tu pour changer ainsi ? A quelle misaine est fixé ton drapeau ? Terre qui ne me comprends pas, ne t’ai-je jamais comprise ? Mon pays en tout cas ne te ressemble ni ne t’a jamais ressemblé. J’ai quitté sa lumière sombre pour ce que j’ai cru ta clarté. Oh, François, mes enfants, et vous, rives dont on ne fait pas le tour, je ne vous connais pas. Que dites vous encore ? J’écoute et j’entends approcher la mort… Journalistes, quel est votre métier ? Décideurs, que vouliez-vous briser ? J’avais cette somme, ce n’était rien, et j’avais mon mari, et c’était tout. Mon pays, le connaissez-vous ? La folie y venge la folie, il faudra craindre mon fantôme… L’Angleterre a quitté l’Europe, souvenez-vous : elle n’aura pas épousé Rome. Le libre-arbitre a ses limites, peut-être, et peut-être devons-nous, Anglais, franchir ces limites. Pensez à Ophélie. Le mur d’Hadrien servira bientôt de ruine à nos poèmes. Mon pays quitte votre vie, salauds, journalistes, vos médailles et vos fonctions. Il redevient premier, primaire, tribal, obsédé. Il est anglais enfin. L’île a retrouvé ses côtes et leur impossibilité. Mais pour moi hélas, pour moi il est trop tard. Le bateau ne s’approchera pas. J’ai choisi la France, j’ai épousé François. Je suis la dame que tu aimas. Quand on veut devenir roi dans un monde où le nombre est la foi, on s’arrange, on calcule et surtout on n’aime pas. Il ne faut pas aimer. Ce trône, mon amour, je te le rends ; en me tuant je te le donne. Est venue l’heure de la haine. Je t’ai aimé et je vous ai aimés, François, Français. Vous m’avez donné cette vie et à présent je vous rembourse. Déjà le sang à mes pieds, est-ce le mien ? Oh, mes enfants, mes amis… Voyeurs, voyez ce sang à mes pieds ! Déjà je vous ai remboursés ! Je me détache de vous comme mon pays de votre continent. Adieu Rome, vieil empire ! Adieu chrétienté sans pardon ! J’ai aperçu ce matin un millier de cygnes noirs, gris et blancs. Je suis la statue qu’ils emportent. Dieu décidément déteste le pouvoir. A César vont tôt ou tard vingt-trois coups de poignard. Nous aurions dû nous en aller, est-ce possible ? La mort me joue des tours… Non, je ne veux pas y croire… Et j’y crois… Nous en aller… Charmante perspective… Mon amour, j’y crois encore un peu… Fuyons, François, dans un pays où il n’y aura de salaire que dans l’eau sous la glace et de peuple qu’à deux. Soyons un peuple mon amour, soyons deux ! Recommençons ! Non, trop tard… trop tard ma vie… Il est trop tard ! Ce sang, tout ce sang… Qu’ai-je fait ? Il est trop tard pour vivre. J’entends la meute s’émouvoir. Les dieux ont soif, et, dieu, qu’ils ont soif ! Ce soir les chiens m’emportent. Ils te rendront ton destin en prenant ma vie. Voici la mort, François. C’était ma vie… Rome te veut sans reine à tes côtés. Dis leur, dis leur qu’ils m’ont tuée! Surtout accuse les ! Car près de mon tombeau sans doute, dans l’ornière noire et gelée, tu trouveras le cœur d’un peuple volatile. Ils te couronneront, mon roi ! Sans moi, ils voteront pour toi !

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Portrait de ma fille comme d’une panthère

Tu es indépendante et systématique comme ces félins sombres, auxquels les noms de rivière seuls conviennent, — ou de dieux aquatiques — car ils sont mystérieux, insaisissables, profonds et dynamiques. Panthère héraclitéenne ! Quand tu as faim, sauf toi, le monde entier s’inquiète ! Et quand tu n’as pas faim, sur le dos, tu ronronnes puis feules à petits cris aigus, et tu envoies de-ci de-là des coups de patte qui assommeraient n’importe qui pourvu que sa taille fût comparable à la tienne. Les chats ont peur… Tes yeux verts cerclés de l’aura grise des nourrissons (qui déjà est presque un souvenir), tes cheveux bruns et tes lèvres dessinées et symétriques te prêtent l’allure noble des félins des bords du monde, à l’Indus, où s’arrêta Alexandre et avec lui les possibilités matérielles du rêve. Tu as ce détachement soudain, et ces mouvements d’impératrice d’une élégance et d’une force indémêlables, de noblesse et de puissance indémêlées. En toi figure une animalité complexe, comme un symbole qui a pris chair et peut-être un maillon nécessaire à la transcendance des choses — une clef en forme de fauve, un fauve en forme d’enfant. Baguera chérie, mon amour, les étincelles dans tes yeux crépitent pendant que tes yeux s’étonnent et comprennent — et cet étonnement, et cette compréhension ont lieu sur un mode à deux faces, comme ces princes qui ont voulu être poètes et le sont d’autant plus qu’ils réalisent leurs destins royaux. Ton instinct boit à grandes lampées dans la rivière d’eau profonde et pure dont tu émergeas… Tout de suite tu sais, et tout de suite il me semble que tu accèdes au fondement des choses. Il y a des rondeurs et des à-coups sévères dans tes déplacements. Tu t’étires comme si des griffes devaient sortir de tes mains potelées, et tu lances ton corps avec ton corps sur le côté, car déjà tu voudrais marcher, être loin, dans les arbres au fond d’une forêt, accrochée à la poutre du ciel, sous ce bocage qui même en hiver dit-on est humide et chaud comme au cœur de la Terre, au milieu des fleurs monumentales, carnivores, et des cathédrales vertes et bleues édifiées jusqu’à l’équateur — comme si un dieu avait accroché une corde aux poulies des tropiques —, infinité d’écorce et de verdure dont la frondaison s’abat sur des villages frêles en vagues successives, pendant, que, doucement, à pas de velours, la panthère avance entre les stupas et les autels en ruines, et choisit un fromager où tailler ses griffes. S’ils la voient, nul doute, les oracles aux turbans concluront avec effroi que la déesse de la nuit a envahi le jour. Et qu’elle commence à avoir faim.

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Contreseing

Les pages se déploieront de sang
Tâchées comme du vent
Les ailes
Et les ailes du cygne blanc
De sang tâchées
Le fer à travers un frisson de pureté
Je n’ai pas voulu signer
Le contrat d’amour pur
Que j’ai voulu faire pourtant de fer
Et que j’ai fait vraiment de fait
Ici
Assigné à résidence et saignant sans pleurer
Assigné je vous ai dit
Ici
Trop infiniment seul pour m’être éternisé

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La cognée

Cet instant où le dieu si proche et si parfaitement proche
Fut si loin de lui-même et parfaitement loin,
— souvenez-vous : « pourquoi M’as-Tu abandonné ? » ;
Que soutient-il, enfin, cet instant ?
Qu’est-ce qui dans la Foi est d’abord un risque,
Et qu’est-ce qui dans la lumière reste inachevé ?
Cet inachèvement, ce risque,
Et le cri de Celui qui était mais qui est,
Est-ce la clef ou la cognée ?

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Nina

Nina avait quatre ans mais une étincelle triste dans ses yeux ressemblait à celles qui pétillent dans le regard des vieilles dames parcheminées ; comme si elle avait connu le tonnerre déjà, les marécages, déjà les écueils et la souche immorale du temps. Son enfance était un tourniquet emporté par un vent sans source ; les grincements, la solitude d’un tourniquet rouillé dans la brume auxquels sont noués des mouchoirs et des cadenas qui n’ont rien protégé. Elle avait des cheveux lisses, bruns, et des yeux liquides qui auraient sans doute évoqué chez un poète ce mystère selon lequel les lacs de montagne y étaient avant les montagnes.

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Une tristesse infructueuse

Les larmes n’y étaient pas. Elle était triste pourtant mais d’une tristesse infructueuse. Et sidérée par l’amour rompu net et déjà cautérisé, comme une plaie au laser.

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Une panne d’électricité

Il y eut une panne d’électricité un soir de mars, alors qu’il y avait encore des flocons de neige dans la pluie et des particules de givre dans le vent. Un générateur avait explosé, à cause d’un oiseau, sans doute un rapace, pris au rets des flammes, ce qui avait provoqué une réaction en chaîne et le chaos dans l’ensemble du pays. Une usine de produits chimiques fut touchée non loin de l’appartement, et l’air avait un goût de champignon. Le ciel lui était bas, l’ongle du dernier croissant n’éclairait que lui-même et le velours de la nuit tremblotait dans des mouvements de mazout autour d’une gondole, jusqu’à ce que le soir cède à une nuit sans étoiles, alors il n’y eut plus de tremblement, et si la lune ne s’était pas frayé un chemin on aurait pu croire que la lumière naturelle avait succombé en même temps que sa sœur artificielle. La nuit aurait malgré tout été moins inquiétante, car là il manquait une strate au mystère, et c’était inquiétant. Tout était noir mais rien n’était terminé ou possible. Ça ne ressemblait ni à la fin ni au commencement du monde, contrairement à ce qu’en diraient les poètes officiels. Une pause n’est pas toujours une faille ou une brèche. En fait, la ville était plongée dans l’obscurité — elle n’avait plus sa traîne orange capillarisée par le sucre des étoiles — mais il n’y avait aucune raison d’avoir peur, et en se concentrant on ne percevait pas les cris étouffés auxquels on aurait pu s’attendre. Certaines voitures avaient laissé leurs phares allumés, des bougies se faufilaient entre les rues et des lampes de poches s’exténuaient près des compteurs en vain. Des chuchotements se répondaient comme au déambulatoire d’une église, pendant que les arbres écartaient leurs branches de potence. Les vitrines des magasins étaient cassées, les pilleurs avaient travaillé sans précipitation. Les restaurants, les bistros étaient fermés. La rosée fut plus prégnante que d’habitude, au point qu’après minuit toute la ville était trempée. Ni pluie ni tonnerre, aucun événement pourtant… Juste la nuit. Et pas d’électricité.

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Un jour pour du beurre

C’était un jour pour du beurre, un samedi sans excursion. Le soleil d’agrume et ses zestes en crinoline… Rien à acheter. Le salaire avait été consommé de toute façon dans les envies du mois dernier.

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Defalvard dans le narthex (2017)

Je n’ai jamais su comment aborder un recueil de poèmes. Je ne sais pas l’attraper, quoi en faire, tourner les pages, pourquoi, jusqu’où. J’ignore s’il faut lire ou non le sommaire. Et la lumière, dites moi : quelle lumière faut-il ? L’ampoule ou la bougie, la braise, le radiateur ? Faut-il avoir froid ? Je sais lire un poème, naturellement, et si la modestie n’était pas de mise je me vanterais d’être un des meilleurs lecteurs de poème de ma région; mais je ne sais pas en lire plusieurs attachés ensemble, et si je ne sais pas faire cela c’est précisément parce que j’excelle en ceci. On ne peut pas avoir entre les mains plusieurs fois l’infini. Une seule ode de Claudel me suffit pour les cinq. Il y a dix millions d’odes de toute façon dans chacune et j’ai vécu grâce à elles environ cinq milliard d’années. La chair est triste, hélas ? Tant pis ! Lorsque je lis Le bateau ivre, tout se tait en moi. «Les cordes profondes», les appelait Novalis, s’unissent en silence, c’est à-dire que l’unité dans mon for intérieur a soudain lieu sans confusion. Et c’est cela la poésie, oui c’est exactement cela : du silence, autrement dit l’art «sous tout ce qui se dit, de tout ce qui se tait» (cet alexandrin, faut-il le préciser, vient de Péguy). Parfois, je n’arrive même pas à aller au bout du poème, le transport est trop grand, et je suis épuisé, détruit, défait. La chanson du Mal aimé, par exemple, dont il a fallu m’évacuer comme d’un champ de bataille. Bref, les recueils ne sont pas pour moi. Explosifs, trop dangereux. Editeurs, il me faudrait un livre de deux cent pages pour chaque sonnet de Shakespeare : le sonnet sur une page, mettons la dixième, un verso évidemment, et le reste pour éponger le sang, moucher la bête, sécher sur le tison les larmes et la semence. Si j’étais ministre de l’intérieur, je proposerais sans attendre que les pages blanches soient financées par le contribuable comme ces thérapies dont l’Etat gratifie les otages une fois libérés. N’est ce pas cela dont il s’agit : un enlèvement ? Hélas, j’ai bien peur que le recueil broché continue à être privilégié parce qu’il est plus intéressant du point de vue commercial. On rationnalise, sans doute parce qu’on n’a pas tout à fait oublié le déluge.

Vous comprenez maintenant pourquoi je n’ai jamais donné mon sentiment sur un recueil. Et vous vous demandez peut-être pourquoi j’ai décidé de le faire pour le Narthex de Marien Defalvard. Disons que j’ai le sens de l’histoire. Tous ceux qui ont eu entre leurs mains Du temps qu’on existait savent que Defalvard est une des plus grandes voix de notre temps. C’est ce qui se fait de mieux dans une époque où il n’y a pas grand chose de bien. C’est pourquoi d’ailleurs les observateurs du sixième arrondissement se sont empressés de l’écarter. Leur instinct ici, et malgré eux – leur instinct de boutiquiers – ne s’y est pas trompé. Depuis Platon, on sait quel sort est réservé aux poètes. Defalvard sera moins gênant une fois mort. Pour l’instant, il est marginalisé et surveillé comme une espèce de terroriste. On attendra que ses tempes soient froides pour lui bâtir une statue dans le centre-ville de Clermont-Ferrand et faire l’apologie des crimes par lui commis contre l’humanité. Les pédagogues feront leurs pirouettes, la déesse enregistreuse publiera des rapports, et sans doute y aura-t-il une oraison et d’autres journées d’étude en Sorbonne; les maîtres de conférence ont besoin de manger.

Je n’ai pas l’impression de faire un compliment quand je dis que Defalvard est une des grandes voix sinon la plus grande d’un siècle qui maintenant a dix-sept ans et qui est sérieux au point d’être absurde et dangereux, pas plus que je n’aurais cette impression en relevant la taille d’un édifice dont j’aurais constaté dès mon arrivée que c’est le plus grand d’une ville ou d’un village où j’aurais prévu de séjourner quelques semaines – à Paris la Tour Montparnasse, ou bien chez Proust le clocher de Saint-Hilaire doré et cuit «par les égouttements gommeux du soleil». On n’admire pas forcément une telle agrafe, qui a l’air d’avoir été fixée pour aider l’horizon à cicatriser, mais on en mémorise le trait de manière à rentrer chez soi, même tard la nuit, ivre ou triste, en empruntant des rues qu’on ne connaît pas mais auxquelles la proéminence a donné un sens.

L’instinct d’avant-corps

Pardon si je commence par un peu de pédagogie, mais il faut bien que je vous dise ce qu’au juste est un narthex, car si vous l’ignorez vous ne comprendrez rien à ce qui suit. Le narthex dans une église, ou «avant corps», est un espace couvert situé avant l’entrée – on pourrait dire un «vestibule» ou pourquoi pas un «sas de décompression» – souvent large et haut, destiné à accueillir pendant l’office les païens, les réfractaires, les agnostiques ou les vicieux, qui avaient peur ou honte d’avancer plus loin mais avaient quand même besoin d’une sotériologie sur la tête; on y accueillait aussi ceux qui préféraient aimer Dieu de loin car de loin on choisit. C’est dans le narthex également que prient ceux qui se préparent au baptême : les catéchumènes, qui à tout moment pourront renoncer, sortir, oublier. Et c’est dans le narthex enfin que sont les fous et les pénitents. C’est le lieu même où se pose la question de Dieu, et où cette question repose comme une espèce de pâte ontique avant la cuisson – d’ailleurs la porte de l’église vue depuis le narthex ressemble à celle d’un four à pain, obscure et brûlée comme les vieux fours à pain –; c’est le lieu du doute et de la foi naissante, mais qui peut encore mourir, comme les premières flammes d’un feu de veillée quand on craint que le petit bois n’étouffe ce à quoi il est censé donner vie. C’est le lieu du paganisme aussi. Il faut avoir vu le narthex de Saint-Benoît sur Loire, celui de Moissac, et chez moi, à Toulouse, celui de Saint-Pierre les Chartreux, pour ressentir cette espèce d’entre-deux (entre Dieu, antre Dieu) séparant la lumière païenne du dehors – d’où Paul Celan a écrit que le Néant était «porté dans les bris des vents» – et l’obscurité de l’église, où les langues des bougies lèchent les pieds massacrés du Fils de l’homme – le secret d’Edith Stein, le château intérieur de Thérèse d’Avila; ressentir la possibilité de ce voyage vers une introspection parfaite, la grâce et sa couronne d’épines, le sang, les ronces, les fleurs. Le narthex est le lieu où Saint Jean de la Croix nous dit que «les cavaliers venaient / et à la vue des eaux ils descendaient», ces cavaliers qui symbolisent «les puissances de la partie sensitive, tant intérieures qu’extérieures», et qui posent le pied dans le narthex avant d’entrer dans l’église où la partie sensitive de l’âme sera «purifiée et spiritualisée»; c’est le lieu de la nuit de feu, un lieu situé entre la pesanteur et la grâce; le lieu de la conversion à chaque instant possible mais qui ne sera consommée que lorsque les cavaliers auront posé le pied et laissé leurs chevaux pour entrer dans l’église, humblement, absolument, éternellement.

Les statues et autres représentations n’ont pas l’air d’y être nécessaires, mais après quelques heures passées à les observer, et à condition de n’être pas entré dans l’église et de ne pas être sorti du narthex, elles finissent par sembler essentielles – sentinelles, cerbères d’un dieu d’amour – et comme entreposées ici en attendant le déménagement mystique, un jugement des choses. On a envie de les déplacer, et on comprend que dans ce lieu qui n’est pas sacré il ne sera pas impossible de commettre un sacrilège. Les plafonds sont haut, il y a encore la Nature. Le soleil, le vent s’invitent; l’homme est encore petit; il n’est rien encore; dans l’air le goût crayeux du cimetière lui prouve qu’il ne sera jamais très fort. Le tombeau de Jésus devait avoir quelque chose de similaire lorsque la pierre venait d’être roulée et que Saint Jean attendait sur le seuil le futur fondateur de l’Église. La chrétienté n’était pas encore là, mais tout était possible. L’histoire du monde attendait que Pierre arrive, et celui-ci faisait ce qu’il pouvait.

Les statues du narthex de l’abbaye de Fleury à Saint-Benoît sur Loire sont de petits lions et des santons perdus, qui ne savent pas, hésitent, se tordent, espèrent; ce sont des figures d’âmes qui cherchent. Les vers de Defalvard sont assez semblables à ces physionomies semi-incarnées portant la marque d’une sensibilité organique, qui saigne, la pierre tiède comme de la peau. Defalvard a écrit ses poèmes sans choisir de s’adresser à Dieu mais sans s’en éloigner, comme s’il avait eu besoin de la proximité de celui dont Hölderlin a prévenu qu’il était «tout proche et difficile à saisir», tout en ayant besoin précisément qu’il fût insaisissable.

À bien y réfléchir, le narthex est le lieu même de la poésie, car la poésie aura toujours en elle quelque chose de païen. Il y aura toujours dans ses prières la voix de la Pythie, et un peu du dehors dans son intérieur, une horizontalité dans sa transcendance, parce qu’elle est un art du sensible. La poésie n’est pas pur langage quoi qu’on en dise, elle charrie avec elle le monde du dehors et le rend sensible à l’intérieur. Les mots existent dans la voix humaine, ils ont des visages, des odeurs, des nerfs, un son et une texture, un goût. Avec eux le poète convie dans le narthex le monde réel, les feuilles mortes, la poussière; le réel y secoue son manteau de beauté avant d’intégrer, peut-être, la vérité.

Peut-on regretter que Defalvard ne soit pas allé plus loin vers l’église, comme l’a regretté le bizarre Maxence Caron dans La Quinzaine littéraire ? Peut-on reprocher au poète d’avoir ressenti cette «fatigue triste» (p. 63) ? Est-ce de la lâcheté ou même «une faute» prétend Caron, quand Defalvard écrit : «C’est la nécessité d’un dialogue avec Dieu. / Cette nécessité, je l’évite autant que je peux; / Je feins d’ignorer la nécessité de la nécessité» (p. 116) ? Peut-on reprocher à Defalvard d’être resté dans ce lieu où gronde une réalité à propos de laquelle il ne sait pas s’il faut parler de la «bénédiction du désastre» ou de «la punition des repentis» (p. 173) ? Je ne crois pas, car on ne peut pas entrer dans l’église et vraiment demeurer poète. Même Claudel n’est pas tout à fait entré, trop orgueilleux, trop poète, trop juif. Et même Jean de la Croix. Tout porte à croire en fin de compte que le narthex est le lieu même de la poésie : son lieu maximum.

Cartographies

Defalvard est cartographe. Ceux qui ont lu Du temps qu’on existait sont au courant. Ils retrouveront dans le Narthex son goût des lieux, mais cette fois-ci, poésie oblige, ceux-ci se fondent dans les noms qui les désignent davantage qu’ils ne s’y fondaient dans le roman (1). Par un mouvement qui passionnerait un heideggérien – un mouvement à la fois de «contre performation» et de «dé-performation» diraient les austiniens – le territoire s’unit à la carte et la carte au territoire au point de devenir quelque chose de mieux formulé que la carte et de plus insécable que le territoire. «Depuis la carte où le refus pénètre par la proportion» (p. 71), Defalvard décrit «les miracles muets de la cartographie» (p. 189), obsédé par ce qui, dans le langage, fera taire la langue en la situant et la fera oublier en la précisant. Sa poésie aspire au silence, mais le poète est trop attaché au langage pour s’avancer vers le silence, plus loin, entrer dans l’église. Dans le narthex, donc, c’est presque du silence, mais le vent en s’engouffrant apporte les bruits du dehors, une charrette qui passe, les cris des enfants au loin. Et Defalvard se rappelle, depuis ce poste d’observation, ce qui dans le Réel, une fois localisé et territorialisé par la mémoire, est silencieux, ou en tout cas compatible avec le silence, comme s’il voulait sauver ces lieux qu’il connaît, parce que seul le silence est éternel. Il déterre dans Pithiviers ce qui existerait si la ville et ses habitants étaient annihilés ou réintégrés par l’Œuf. C’est un des grands projets du recueil : sauver les choses que le poète connaît – le fruit de la connaissance – en les tirant depuis la réalité dans le narthex et vers la vérité du Verbe, celui-là même qui a demandé à Adam de nommer les choses, c’est-à-dire de leur donner un sens. C’est un sauvetage, donc; le narthex est une arche de Noé.

Contrairement à Du temps qu’on existait, il n’y a jamais de description précise des lieux, mais des noms qui portent leurs charges de sensualité et jouent au jokari avec les distances, dont la balle est le nom et la raquette le pronom : on passe de «la Beauce charitable» à «la Patagonie médiocre» (p. 233) et de la «Conque d’Or de Palerme» (p. 32) au lac de Servières (p. 46), ou encore des Monts de la Madeleine (p. 34) aux «improbables routes» (p. 37) et aux «saisons engelées» (p. 39) du Caucase. La France a ses pierres plus ou moins précieuses, mais que Defalvard compte bien déménager dans son narthex : Toulouse et les «friches de Haute-Garonne» (p. 29), Saint Just Saint Rambert, La Chapelle-Montligeon, Châtel-Montagne, Mouthe, le Viaduc du Blanc, Chambon-sur-Vouèze, l’église de Saint-Eutrope et Clermont-Ferrand – qui avec Pithiviers partage la tête d’affiche – où le crépi brun «existe pour lui seul» (p. 55), dont les façades sont «accoucheuses d’ombre» (p. 64) et où le rosebud, à défaut d’autre chose, se situe rue Bonnabaud (p. 60).

Defalvard nous dit qu’il a «avalé» les plans des «villes mineures» et autres «garnisons méticuleuses de sous-préfectures» ainsi que «les plans naïfs des bourgs» (p. 19). C’est ainsi qu’il les tire de la Réalité et les amène dans son narthex, près de la Vérité, à l’intérieur de lui, ni vu ni connu, dans son estomac, comme ces sachets de drogue que les passeurs ingurgitent avant de prendre l’avion. Il les fait passer en douce, contrebandier, poète. Et les «transsubstantie».

Pithiviers est au recueil ce qu’Ithaque est à L’Odyssée, marquant à la fois le début et la fin d’un voyage qui cela mis à part, disons-le, n’a pas vraiment de structure (Comment en aurait-il ? Décidément, je déteste les recueils !). Pithiviers est une commune du Loiret, bordée par une rivière au nom crypto-mythologique – «la veine d’eau noire de l’Œuf» (p. 234) – laquelle sert de Vivonne à Defalvard, le cours héraclitéen de ses souvenirs, charriant pour lui les nénuphars des mots à des rythmes différents, en leur faisant subir parfois des accélérations de torrent et d’autre fois traverser des plans calmes comme un désert pendant que les nénuphars fleurissent, pourrissent, jaunissent, se télescopent et s’évitent. Il y a un Pithiviers d’adolescence «intempérant» et «hors du langage» où le poète a été heureux et dont la voix est «simple, souple, diamantée» (p. 13). C’est là que le projet est né d’une «victoire vitaliste». Mais il y a aussi un Pithiviers fade et décevant, celui de la rue de l’Ancien Camp et de la «médiocrité triomphale», où l’Hôtel Dieu est une «Madeleine bourgeoise dans un virage gris», et d’où il m’a semblé qu’était venu le démon de l’ironie, qui parle trop souvent à la place de la pureté et empêche le poète de progresser dans le narthex. Enfin il y a un Pithiviers nettoyé des lieux et des dieux, des voix, des écrits, du langage, et en-cela sauvé par le poète, enfin mis à l’abri dans le narthex, où son nom est un «lys poétique» et «un fœtus immobile» (p. 234), inscrit dans le silence et fondé mythiquement.

La construction mythique de Pithiviers renvoie à la fondation mythique de Buenos Aires écrite en 1965 par Borges, et récusée par son auteur en 1980 : «Je crois que ce poème est essentiellement faux. Il aurait pu être écrit en se référant à une ville comme Genève, ou comme Edimbourg, mais pas à Buenos Aires que nous avons vu grandir, et qui continue de grandir». À Pithiviers, c’est l’inverse, la ville ne grandit pas, elle disparaît, démolie, nous raconte Defalvard, «au profit de non-lieux, blancs, des atomes blancs sans mémoire». C’est pourquoi il était urgent de la sauver. Et finalement, oui, Pithiviers est sauvée. Et protégée par le poète du poète lui-même, de son ironie, de sa faiblesse, de sa finitude.

Les portes réfléchissantes

La réalité pourrait dire à propos de Defalvard ce qu’Ophélie dit à propos d’Hamlet : «Il m’a prise par le poignet et m’a serrée très fort. Puis, il s’est éloigné de toute la longueur de son bras; et, avec l’autre main posée comme cela au-dessus de mon front, il s’est mis à étudier ma figure comme s’il voulait la dessiner. Il est resté longtemps ainsi. Enfin, secouant légèrement mon bras, et agitant trois fois la tête de haut en bas, il a poussé un soupir si pitoyable et si profond qu’on eût dit que son corps allait éclater et que c’était sa fin. Cela fait, il m’a lâchée; et, la tête tournée par-dessus l’épaule, il semblait trouver son chemin sans y voir, car il a franchi les portes sans l’aide de ses yeux, et, jusqu’à la fin, il en a détourné la lumière sur moi.» (Hamlet, Acte II, scène 1) (2).

Ophélie ici est la Réalité, le principe de réalité, le Réel, et en quelque sorte ce que plus tard sera l’âme des héros de Tolstoï par rapport à celle des héros de Dostoïevski; alors qu’Hamlet n’est concerné que par la Vérité et le Principe lui-même, le Vrai, et désire que la Vérité éclate en plein jour, quitte à tourner pour cela le dos à la Réalité. Ophélie et Hamlet sont à la fois unis et séparés par la pièce, la poésie, le narthex. Entre eux tout est possible mais rien ne survient. En lisant Defalvard, j’imaginais très bien cette Réalité prise par le poète et tirée jusqu’à l’avant-corps dans un lieu presque divin, près de la Vérité. Après avoir posé une main sur son poignet et l’autre au-dessus de son front, et avoir étudié sa figure, l’avoir dessinée (c’étaient les descriptions de Du temps qu’on existait), Defalvard avance vers l’intérieur sans l’aide de ses yeux (je le répète, dans le Narthex les lieux ne sont pas décrits) et détourne vers l’extérieur la lumière à laquelle il accède en progressant vers l’intérieur. Ainsi il donne au paradis un air de la rue Bonnabaud et pare cette dernière de rutilances provenues du paradis, ou en tout cas du monde d’avant Babel.

La parole créée

Est-ce que le langage tire le poète vers l’extérieur ou est-ce qu’il lui permet comme une torche de progresser sans trébucher vers l’intérieur du narthex, plus près du mystère de l’incarnation et de l’eucharistie ? C’est, je crois, la principale question du recueil. Le poète sait qu’il ne pourra communier avec le sens que s’il entre dans la chapelle, c’est-à-dire à l’intérieur du silence, et donc s’il renonce à la poésie, qui est orgueil, sensibilité et connaissance, une parade au sentiment de honte. Dans le narthex, il ne sera au mieux qu’à «mi distance» (p. 26), mais son trône est ici. Ici est son royaume : le royaume de la parole créée à propos duquel Claudel, dans la cinquième ode, écrit qu’il est ce lieu»en qui toutes choses créées sont faites à l’homme donnables». Chassé du Paradis, Adam n’a pas oublié le nom des animaux, des pierres et des grands arbres, ni sa capacité à les nommer, et s’il craint tant la mort, c’est parce qu’il a peur qu’on lui rende l’éternité sans lui rendre aussi le pouvoir de nommer. Il plante donc ses pénates dans le sas de décompression, où il ressent la présence réelle de la Vérité sans tout à fait renoncer à la fausse présence du Réel. Et finalement il se trouve dans l’espace même de la croyance où la carte et le territoire ne sont «plus-qu’un» et où la question qui se pose pourrait être formulée ainsi : ce «plus-qu’un» existe-t-il ? (Je ne suis pas un adepte de Sartre, mais il a eu cette belle phrase dans Les Mots : «je confondais les choses avec leur nom : c’est croire»).

La déficience du langage et la trahison des images

Defalvard, même si ce n’est certes pas là sa plus grande originalité ne cesse de constater l’imperfection du langage : «Tout porte la marque d’une déficience du langage» (p. 66). Il sent, dans le narthex, que le langage affaibli («Et le langage s’affaiblissait» (p. 98)) ne le conduira pas plus loin. Grâce à lui il a approché de Dieu et maintenant il doit abandonner le langage pour s’abandonner à Dieu. N’être qu’à Dieu. Vomir le fruit empoisonné. Et manger Dieu. C’est le Verbe en fin de compte qu’il faudrait «avaler». D’où le mystère de l’Eucharistie.

Évidemment, ce n’est pas, comme cette société l’a peut-être cru, avec des images qu’on sauvera quoi que ce soit. Elles ne permettent même pas d’entrer dans le narthex et sont tout juste bonne à en décorer l’extérieur. Les images sont faibles. Elles sont l’arme des faibles. Les yeux mentent. Ce sont les chaînes des esclaves. Defalvard écrit : «L’image a trahi et on a peu parlé de cette trahison infernale, / Les images ont gagné une guerre silencieuse et l’iconoclastie est punie au tombeau» (p. 160). Tout ce qui tient de l’image est en-dessous du langage. C’est pourquoi un seul vers de Michel Ange vaut mieux que la chapelle Sixtine, car celle-ci est païenne, les images sont toujours païennes, fausses par nature, tandis que les vers sont à mi-chemin, dans le narthex, entre Réel et Vérité. Michel-Ange le savait lorsqu’il écrivait dans un sonnet : «Peindre et sculpter n’ont plus le pouvoir d’apaiser mon âme, orientée vers ce divin amour qui, pour nous prendre, sur la Croix ouvrit les bras.»

Celui qui fut sans doute le plus grand artiste de tous les temps aspirait donc à cesser de peindre et de sculpter – cesser, autrement dit, de célébrer les images – pour finalement entrer tout à fait en Dieu, dans le langage, au fond du silence. Il n’achèvera pas la Rondanini… À propos de cet éclat de lucidité chez Michel Ange, nous pouvons dire, avec Defalvard, que «Peu de choses sont plus poétiques que le renoncement à sa propre liberté / Chez l’être qui était, plus que tout autre, fait pour elle» (p. 215). Et nous pouvons être certains que le Buonarroti a rejoint désormais la lumière infinie du Corps glorieux.

L’humour

J’ai été très étonné à l’époque de Du temps qu’on existait que personne n’ait relevé, parmi les critiques officiels, l’humour, le merveilleux humour, incarné entre d’autres par la figure de Paul Bonhomme. Dans ce recueil aussi, on retrouve l’humour de Marien Defalvard. Evidemment la hauteur du verbe, par rapport au rythme du roman, le permet moins, mais le poète ne peut s’empêcher d’être drôle. Et cet humour s’en prend notamment à ceux qui prétendent exercer l’autorité sur le narthex, c’est-à-dire sur la vie intérieure et sur le passage de l’extérieur à l’intérieur, tous ces moralistes d’aujourd’hui, ces journalistes et penseurs bêtes, que Defalvard appelle, évidemment, des «prêtres» : «des prêtres scientistes / Qui sont des femmes de lin maculé de viande / Des salopes inimitables aux harmonicas bouchés» (p. 211). Cela fait penser à ce qu’Empédocle dit au prêtre Hermocrate chez Hölderlin(3) : «Ah quand je n’étais qu’un enfant, mon cœur déjà / Pieusement vous fuyait, ô grands pervertisseurs… […] Loin d’ici ! Je ne peux devant moi voir un homme / Qui fait du sacré l’exercice d’un métier. / Son visage est faux, il est froid et mort / Comme sont ses Dieux…».

Autre exemple d’humour, cette pique adressée à Foucault : «Et qu’on atteint / Le plus haut degré de barbarie / Lorsque les plus éduqués parmi les hommes / Se mettent à dire «L’aliénation n’existe pas»» (p. 194). Que serait le poète sans de telles piques ? Un torero sans banderilles !

Dernier exemple : le sommeil de Dieu à propos duquel le poète finit par penser qu’il est si absolu que Dieu pourrait s’y être noyé (p. 181). Une fois à l’intérieur de l’église, l’humour devra cesser. Jésus, on l’a dit, ne rit pas. Et c’est peut-être donc pour continuer à rire que Defalvard reste dans le narthex où on joue la musique de Mozart (on garde Bach pour l’intérieur et Beethoven pour l’extérieur), et où les anges viennent rire après la messe.

Le Mal et le mal

Dans le narthex aussi se pose la question de la morale, car du côté intérieur du narthex se trouve le Bien, et du côté extérieur se trouve le libre-arbitre, c’est-à-dire le Bien et le Mal entremêlés, la conscience du bien, le désir du mal, la possibilité de l’un et de l’autre, les lignes de flottaison. Defalvard constate la présence du «cadran destinal, corrompu de l’Histoire» (p. 98) et du Mal, «le Mal et ses discours multiples / […] Le Mal que chacun a appris à aimer, tolérance oblige / Le Mal auquel il arrive de parler grec» (p. 15). Il entend frapper à la porte du narthex «ceux qui font du trafic de Mal» (p. 133), et il essaye de se purifier, comme s’il se préparait à franchir le seuil du côté intérieur alors même qu’il se sait trop attaché à la liberté pour décider d’y pénétrer avant la mort. Il gratte «les ongles sales / De la morale prostrée» (p. 142). Et constate : «Et si j’ai tant de mal c’est parce que le mal m’a blessé» (p. 162).

Defalvard semble avoir réfléchi au mal, en moraliste presque mais d’un genre particulier, sans moralisation, un moraliste d’instinct; il regrette qu’on ait dévoyé le Mal avec nos petits maux, nos petits vices, cette société fourvoyée dans «la haine de la liberté» (p. 74); or il semble qu’il y ait aussi un Mal choisi, un Mal volontaire, un Mal d’homme libre que le poète ne peut pas détester tout à fait. «Il y a un beau Mal, nous dit Defalvard, cela ne fait pas de doutes. / Un Mal sans verbe, très pur et sans mélange. / […] Qui entrouvre sa vareuse, sans cesser de naître. / Il y a un mal, aussi, habitants sans mémoire, Aux paroles somptueusement tendues comme des filets» (p. 161). Il le répète encore : le Mal, le vrai Mal, est beau, «avec son couteau à lame étincelante, son œil bleu profond / et ses grandes mains blanches comme du beurre» (p. 195). Et Defalvard, pris dans l’entre-deux du narthex, et dans cette redécouverte du Mal, tout en refusant de céder à sa lumière (p. 174), lui demande de détruire le petit mal de rien, la petite tolérance méchante, qui est le vrai nazisme à ses yeux, la véritable fin du monde : «Viens, Mal, saboter la ruine intime, y faire / Une patrie ronflante de carnage attendri – / Pour qu’enfin ce dessaisissement cesse» (p. 171).

La solitude

Naturellement, Defalvard est seul dans le narthex. Mais il s’est isolé en y pénétrant et non pas pour y pénétrer. Il y est seul parce que ce monde ignore qu’il faudrait le suivre. Il ne s’en réjouit pas mais constate, et nous le constatons hélas, avec lui : il a «scié le lien» (p. 148). «Je n’agrippe plus le langage de mon semblable; / À peine si je le regarde fuir sous moi, parfois, / Comme une laine défilée, un écoulement abstrait» (p. 137). Et il ne voit dans le rosebud d’autrui qu’une «caricature systématique» (p. 61) et dans leur chère communication globale une «communion manquée» (p. 68). Comment ne pas être seul quand autour de soi les hommes «lèchent le sceau du Mal» (p. 174) ? Nous n’avons pas encore bien compris la punition qui nous fut infligée à Babel. Le langage, qui devait permettre de communiquer, au contraire, le vrai langage – le «lasso précis» de Malherbe (p. 209) – isole. Alors Defalvard, si jeune, se met à penser à ce jour où il fuira enfin «dans le silence, généreusement invoqué par l’homme vieux» (p. 133) qui n’est autre que le jour de sa mort. Heureusement pour nous, la phrase est au futur : «Nous fuirons dans le silence…». Cruel paradoxe, dont la solitude est le cruel résultat : Defalvard est lucide mais n’est pas suicidaire.

La sortie du Narthex : de quel côté ?

Une fois dans le narthex, «la construction mythique commence», et «tout ne sera pas résolu» (p. 185). Defalvard répète : «Ce ne sera pas simple. Ce ne sera pas simple. / Oh non, d’écrire un poème / Sur la cause de tous les autres poèmes, / Sur leur attente apprivoisée» (p. 45).

Non, ce ne sera pas simple. Car rester dans un entre-deux – alors même que le silence est «la fourche caudine de la pensée» (p. 157) – n’est jamais simple. A tout moment l’extérieur peut vous reprendre, et l’intérieur vous absorber. Se pose alors la question du courage («suis-je courageux ?»). C’est ici, en proie à une angoisse sans pareille, que Pascal a commencé sa vie. Defalvard y est à son tour, dans son Clermont Ferrand intérieur, «sous le regard démobilisé de Blaise Pascal» (p. 54) où «se brisent vite les prétextes de chaque religion» (p. 73). En plus d’y côtoyer «la précarité» et «l’impuissance» de son compatriote clairmontois (4) (p. 60), il a une pensée pour Heidegger, qui lui aussi y a passé, à Délos, «devant l’absence de Christ révélé» (p. 159).

On le sait, Pascal fut effrayé par le silence éternel qui se trouve au-delà du seuil intérieur du narthex. Heidegger y fut en définitive assez indifférent. Defalvard quant à lui en a peur oui et non, parfois il voudrait avoir peur, parce qu’il est «naturel que le dernier homme ait peur de Dieu» (p. 162), mais s’il a peur c’est du Mal plutôt que de Dieu, et de l’extérieur du narthex : Defalvard a peur de ce qu’il connaît. Pourquoi n’avance-t-il pas, donc ? Pourquoi ne pas se convertir, poussé par cette peur ? Parce que je vous l’ai dit, les poètes sont orgueilleux. Defalvard ne veut pas s’abandonner à Dieu, car il ne veut pas devenir insignifiant; il est persuadé que rejoindre la Vérité obligera à renoncer au sens de soi-même pour soi-même – et il nous le dit clairement : «Parfois je fus insignifiant / Comme un violon cassé. / C’est là que le chant devenait biblique !» (p. 128). Il reste donc dans le narthex à peine réchauffé par «les braises gelées et la philosophie» (p. 136), et où l’on sent une présence comme un chant venu de l’intérieur mais où en définitive «Dieu manque, Dieu défaille, Dieu a la bouche coupée» (p. 181), alors que le Mal lui ne manque pas, il ne défaille pas. L’extérieur, et le Mal à l’extérieur, appellent Defalvard, et il semble parfois que Defalvard voudrait retourner à eux : alors que le narthex est pour lui «l’oubli de la langue» (p. 200), il se prend «à espérer l’oubli de l’oubli / Le deuil du deuil» (p. 47), ouvrir le sas de décompression et retourner en arrière, dans la réalité, où tout sera plus facile parce que tout sera faux.

Aménagement du territoire

Le dernier morceau du dernier vers du Narthex annonce le commencement de «la construction mythique» (p. 235). Souvenez-vous : Borges disait que son poème à propos de Buenos Aires était devenu faux parce que la ville avait continué de grandir. Eh bien, Defalvard compte faire l’inverse, c’est-à-dire continuer de faire grandir Pithiviers à l’intérieur de lui-même au point que celle-ci transcendera définitivement celle-là. Autrement dit, alors que Pithiviers est enfin devenue une île entre le Vrai et le Réel, où peuvent se réunir Hamlet revenu d’entre les vivants et Ophélie revenue d’entre les morts, Defalvard nous prévient qu’il a choisi de s’installer dans le narthex et qu’il compte y faire des travaux. Après l’emménagement, l’aménagement : ouvrir deux ou trois fenêtres pourquoi pas, agrandir la porte étroite du côté intérieur et construire une mezzanine, une cheminée, mettre du parquet flottant, se payer une cuisine américaine, rehausser la toiture. Au moins les maîtres de conférence de la Sorbonne pourront lui rendre visite sans se geler les pieds. C’est le défi, je crois, pour l’avenir de cette construction mythique : devenir accueillant, plus accueillant, accueillir, attirer, conduire. Nous ne rencontrerons Defalvard que si d’abord il l’a souhaité.

Notes
(1) Il est intéressant de noter au passage que si Defalvard a été romancier, il nous annonce qu’il ne l’est plus («Le romancier a rangé avec minutie chaque lame de rasoir dans le buffet armori»). L’exercice du roman semble l’avoir blessé, ou en tout cas déréglé : «Je me suis senti comme l’aiguille déréglée d’une boussole» (p. 29). Cela, à vrai dire, ne m’étonne pas. Les poètes se blessent il me semble quand ils jouent les romanciers (souvent attirés par le roman pour des raisons pécuniaires), car un roman est à la poésie une espèce de sous-produit vaguement alcoolisé, déjà du divertissement, certainement pas de quoi tabularaser.
(2) On notera au passage que, même si c’est loin d’être dominant sur l’ensemble du recueil, certains vers ont des accents très shakespeariens : «La vie ? Un long jugement confus et triste / Pour un crime qu’on n’est pas certain d’avoir commis» (p. 152).
(3) Les ponts sont nombreux entre Defalvard et Hölderlin, plus nombreux qu’avec Shakespeare et qu’avec les poètes français il me semble. Mais Defalvard est drôle, ce qu’Hölderlin n’était pas.
(4) Au temps de Pascal, on écrivait «Clairmont», une orthographe à mon avis autrement plus pascalienne et defalvardienne que le «Clermont» positiviste.

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Lançon sur Graciàn : Chaque aphorisme est un crime parfait

Lire l’article de Philippe Lançon consacré à Baltasar Graciàn ; dont voici un extrait :

“Chaque aphorisme est un crime parfait. Il entre dans la conscience comme une lame courte et tranchante ; il en ressort vite, laissant le lecteur saisi par les plis de la plaie, incertain sur la nature et la profondeur de la blessure qui lui est faite. Le lecteur est une victime choisie. Il doit être surpris, touché, étourdi, jamais ennuyé.”

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Rempli de doute

— Je ne crois pas en Dieu.
— En qui ?
— Mais si, tu sais : Dieu.
— Je crois savoir de quoi tu parles.
— J’en doute.

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Le langage

dans la bouche
la langue
comme un coup de couteau
quand ils viennent                                    la plaie
des souvenirs
quand ils viennent
la bouche
comme un coup de couteau

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Le sens de l’écriture

Les Occidentaux écrivent de gauche à droite, dans un mouvement qui part du cœur et s’étend, comme s’ils créaient le paysage à mesure qu’ils le découvraient en poussant vers le bord droit le rideau du langage. Le soleil, chez nous, dans notre compréhension du soleil, c’est quelque chose qui meurt et qui en le faisant donne à voir ; ainsi l’écrivain. Les Moyen-orientaux vont dans l’autre sens, de l’extérieur vers l’intérieur, ils rassemblent, condensent et essentialisent ce que nous déplaçons, développons et potentialisons. Le soleil chez eux est un commencement, et c’est le monde qui vient à lui quand le matin a dissipé la nuit, alors que chez nous c’est lui qui vient au monde et c’est lui que la nuit a tué quand le soir ne veut plus commencer. Dans les deux cas il s’agit d’écrire mais nous décrivons et ils récrivent. Les Orientaux, enfin, ramènent la ligne de haut en bas et du lointain vers soi, au ventre, à la plaie ; ils inscrivent ; c’est le réel qui vient à eux, alors que les Moyen-orientaux le tirent vers eux et que nous partons à sa rencontre ; ainsi les Orientaux et Moyen-orientaux gagnent-ils en réalité en dépossédant le monde — ils ont ça en commun — tandis que nous perdons la nôtre en cherchant à le posséder.
Les Touaregs, eux, écrivent de bas en haut, comme si leur langue était celle de Dieu.

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Le vol de la bécasse

La bécasse est une motte de terre volante ; c’est la terre, le terreau, les cèpes de la Toussaint et l’humus dans un oiseau ; une marionnette emplumée sur sa hampe ; une pipe à opium piégée dans les lichens ; une broche ; son vol est erratique et joyeux à la croule mais constant et silencieux à la passée ; elle a une âme et sert d’âme à la forêt. Tout son mystère est dans les yeux noirs, ronds, autonomes, placés à l’endroit des oreilles — des yeux qui écoutent — et dans la tige du bec : son gouvernail. Les bécasses retiennent leur sentiment, terrées, puis s’échappent quand la terre transpire en novembre. Elles ont de l’eau glacée dans les ailes, parce que la pluie est leur nature, et volent comme des bouquets de feuilles mortes dans le vent où elles trouvent des appuis et des prises pour des accélérations géniales, à-coups, pirouettes, glissements —  pareilles aux rayons du soleil dans le miroir d’un torrent.

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Les idoles des Cyclades

Il y a eu une première forme, et c’était celle-là. Il y a eu des anges sur cette terre, qui vivaient là, sous cette forme (en substance) ; c’étaient eux ; ça ; Parménide a probablement côtoyé les derniers d’entre eux. Les idoles des Cyclades sont la preuve qu’il y a eu des êtres parfaits — celui qui est celui qui est — ; fossiles davantage que fétiches : empruntes angéliques. Voici la première forme, celle de l’être apparu, nu, essentiel, d’une modernité à toute épreuve, contemporaine de tout et pour toujours. On reconnaît la simplicité de certains masques africains : le nez allongé, le menton convexe, et la douceur, la douceur sacrée. Les yeux n’y sont pas mais tout le visage est un regard, et c’est comme si l’idole se déplaçait à l’intérieur de nous, d’un mouvement lent et parfait qu’on a l’impression de retrouver, un premier geste, une première fois. Dites moi ce que Modigliani a inventé, ou Brancusi et sa muse endormie. Voici la beauté. Et voici l’essence. Qu’est-ce qui a progressé depuis Kéros ? Pourquoi les anges avec qui nos ancêtres grecs et africains ont de toute évidence partagé leur monde s’en sont-ils retirés ? Où est ce qui est ?

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L’endive — Michel Houellebecq (2016)

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Houellebecq cherche des poux à son reflet, instruit par l’absence des dents. Parfois, même les miroirs ont des yeux de pute.

Sourcils effarés, les yeux fixés au front par des épingles à nourrice : vieux truc d’alcoolique. Protéines, médicaments… le médecin a prévenu que le sang n’était pas épais. Rien, chez lui, n’est stable, rien n’est propre. L’alcool fut un effet. Les totems dansaient autour du village où il s’est marié, ensuite le cannibalisme spirituel.

Les écailles froides des murs, la bave souillée des vétérans…Le ciel a foutu le camp sur une planète où la neige entre les seins des montagnes serait un phénomène naturel. Il y est resté, Michel, sur terre, la gueule remplie de varicelle. Ses oreilles noue sa chair autour d’une couille avec des dents. Il s’impressionne de banalité. Il observe son ventre mou comme une sculpture d’époque (quelle époque ?), son sexe qui a peur (l’organe de la peur), des mains fines, baroques, dérangées, la lèvre supérieure et les doigts, le cœur, le cerveau, toute son âme lépreuse, la fumée de cigarette en sauce gélatineuse et tiède.

L’écriture c’est d’abord un corps, ce corps, la peau grise et jaune de ce corps, l’exercice des cheveux, les narines égratignées, les genoux strabismiques, les pieds malodorants, aux ongles incarnés, les tétons en goutte d’huile, le verjus au bord des paupières, un empire en fin de course, le déclin parfait, et pourtant un empire quand même, le sacre des classes moyennes, les supermarchés, les buvettes au bowling, la misère affective, branlettes sur papier glacé, les multiprises cachées derrière la télé du salon, de la cuisine, de la chambre, la télé des chiottes, trois télécommandes, la photo de New York où des ouvriers font semblant d’aimer la vie sur une poutre, l’absence totale d’hypothèse, paresse sémiotique, le cynisme comme style total, seul art possible, murs beigeasses, couette king-size, polos Zara, chaussures Geox, laides, confortables, modernes, livres de poches cornés, disques de Lara Fabian, dauphins en porcelaine, indifférenciation générale, le sopalin près de l’ordinateur et la même tasse à café remplie et vidée sans être lavée depuis cinq ans, le pied quoi, la haine des enfants.

Houellebecq est une endive antilibérale.

Pensez-y. Avançons.

Houellebecq ressemble moins à Céline, Baudelaire, Philip Roth, Bret Easton Ellis (Houellebecq ne ressemble pas à Bret Easton Ellis) qu’à Chateaubriand.

« Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie… »

On a les génies qu’on mérite.

Houellebecq répond à certains codes, il est classique dans sa rébellion, réaliste dans ses tentations ; il n’a jamais vu d’orignal mais il peut en parler. Comme Chateaubriand, Houellebecq a un pistolet chevillé à la tempe du cœur. Son objectif n’est pas d’écrire des livres — à quoi servent les livres ? font-ils peur ? — mais de régner. Le pouvoir l’intéresse.

La littérature est un moyen dont la fin est politique. Houellebecq est un stratège, il mène une guerre. Sa littérature est une forme de gouvernement intime, comme une technologie de domination.

Houellebecq a érigé l’amertume au rang de système politique.

La vraie guerre — celle qui détruira le monde — est végétale.

Houellebecq a germé sur un rocher, à la Réunion, en plein Océan indien, ça ne s’invente pas, île battue aux quatre vents, menacée, créolisée, charnier colonial… — « On s’en sortira, sergent ! bottez le cul de tous ces nègres ! »

Sollers à Bordeaux, Houellebecq à la Réunion, Le Clézio sur l’île Maurice, tous les grands écrivains sont-ils nés dans le sang des nègres ? La littérature, est-ce d’abord un complexe de civilisation ? Est-ce un remords, comme entre les dents le morceau arraché de l’âme d’un autre ?

On dit qu’il n’y a rien de pire que de grandir sur une île… Qui le dit ? On les emmerde, ceux qui le disent. Une île est à l’espace ce que la seconde précédant la mort est au temps. Le néant confine à la cohérence.

Les insulaires sont oiseaux et poissons, ils pondent, glissent, ils sont silencieux, l’âme écartelée, les poumons compressés. La Réunion est moins une terre qui surgit d’un océan qu’une odeur de terre qui surgit d’une odeur de mer — rupture olfactive : poubelles éventrées dans la vase, soleil implacable et cotonneux. Tout le reste de sa vie Michel cherchera le béton, fuira la terre, l’eau, les arbres, tout le reste de sa vie il construira des liens solides, fera l’apologie des liens, de tout ce qu’il y a de sordide dans les liens, il haïra la liberté, les ruptures… et se remplira le nez de l’odeur de cigarette, comme pour se laver des parfums réunionnais. C’est parce qu’il est né, Michel, à l’intérieur de la liberté ; c’est parce que la liberté c’est sa mère ; il n’y a pas de pire prison qu’une île ; il n’y a pas de pire prison que le sexe de la liberté. On n’en sort jamais vraiment, on ne finit plus d’être accouché.

La Réunion, qui plus est, n’est pas une île comme les autres. Faites de mouvements verticaux (radiaux) et latéraux (tangentiels), il s’en est fallu de peu pour qu’elle finisse perchée en haut de l’Himalaya, c’est un reste tectonique, l’ourlet d’une dorsale.

Et puis, il y a le Piton de la fournaise : masse absurde et monumentale comme un poème épique, éclairant la nuit avec sa bouche d’où jaillit, précipitée, la roche transcendantale, comme d’une planète à l’intérieur de la nôtre, traces de l’étoile effondrée.

On a arraché Houellebecq à son île pour le balancer dans un fond de gratin sociologique, le lot de tout le monde, enfer normal : divorce des parents, grand-mère pauvre et débile, mais attentive, un peu d’Algérie, pour parfaire le complexe colonial, et puis Meaux, une ville glauque, technique, politisée jusqu’à la couenne.

L’enfer normal s’ouvrit devant Michel, un nouveau monde, l’enfant comme un poids stupide, symbole de force juridique pour celui du père ou de la mère qui en obtiendra la garde mais s’en désintéressera aussitôt…

Comme tous les ados, Houllebecq est moche parce qu’il se trouve moche : il découvre les pouvoir de la perception de soi, il subit sa volonté.  

Il s’ennuie, mais au moins, chez lui, il y a la télévision, quelques livres. Il ne lit pas parce qu’il aime ça mais parce qu’il n’a rien d’autre à faire.

La littérature est l’enfant pauvre du libre-arbitre.

Michel pleure quand il va aux toilettes. Il pleure parce que ses parents ne l’aiment pas, ni les parents de ses parents — qui l’aime ? qui l’aimera ?

L’enfance s’arrête quand l’ennuie commence. Houellebecq a commencé à s’ennuyer à l’âge de six ans, quand il a appris à lire et que ses parents ont divorcé. Les premiers livres qu’il a ouverts, ce n’était pas contre mais pour l’ennui, fauve jamais rassasié, les dents comme des sabres, une machine à vapeur qui bouffe tout, le crocodile dans Peter Pan, l’espace dévoré par le temps. A six ans, Houellebecq était déjà un vieillard intubé, pourri de l’intérieur, vieux à crever, bien puant, déjà foutu, ravagé — Jean d’Ormesson.

Michel s’aperçoit que le continent, en définitive, lui aussi, est une île. Et qu’il sera une île sur cette île. Il n’y a que des ruptures entre des particules élémentaires, fissions atomiques, variables discrètes… Aucune continuité, aucune fusion, aucune affinité.

Le problème, ce sont les îles, il n’y a que des îles, l’insularité, des îles partout, aucun navire, chacun sur son île, seul comme une endive. On croit que c’est le temps l’ennemi de la vie, alors que c’est la solitude. Caïn, quand il a tué Abel, est seul… L’œil dans la tombe, c’est ça le néant, ça l’horreur théologique : la solitude.

Comment faire pour se sentir moins seul ? Peut-on rapprocher les îles ? Peut-on les fusionner ? A quel prix, l’enculage ? Michel ne croit pas en la communion des âmes, il commence à réfléchir au rapprochement des corps.

Personne n’aime les endives, personne ne les aime réellement, non seulement parce que l’endive est une plante morte‑vivante, sans chlorophylle, atrophiée, toujours en manque, humiliée par la vie, par le manque de lumière, de sucre dans ses veines, prosaïque, chiante, une plante du nord, belge, picarde, mais aussi, et tout autant, parce que nous sentons que si nous venions à manger trop d’endives, nous finirions comme elles. Il y a de l’endive en nous, de l’amertume et du manque, une météorologie de l’ignoble.

Forêt de zizis malades, les endives poussent où on n’a pas envie d’aller, blanches comme de petits fantômes… Elles sont populaires, filandreuses, en soupe, en gratin, roulées dans du jambon, toujours dégueulasses mais pas chères, faciles à trouver, c’est mieux que rien.

Les endives génèrent des grimaces spontanées. Personne n’aime ça mais tout le monde en mange.

Houellebecq est une endive antilibérale. 

Pensez-y. Avançons.

L’érotomanie commence vers douze ans, devant un dessin animé. Le libre-arbitre de Michel a un sexe. Il bande vers le néant… C’est dans le néant que la sexualité puise son énergie.

Puis le désir se localise, les seins, les fesses des filles… Michel sera hétérosexuel : ses rêves auront des seins.

Quand il a joui pour la première fois, à treize ans, le cri lui est sorti de la gueule comme l’éruption attendue du Piton de la fournaise… Putain, oui, je serai écrivain ! Un écrivain, ça baise. Les écrivains baisent jusqu’à la mort. Ça n’arrête pas de baiser les écrivains. Ils baisent tout le temps, plus que les peintres, qui ont trop de travail, plus que les hommes d’affaires, qui bandent mou, et plus que les musiciens, qui préfèrent la drogue.

Est-ce qu’on peut s’arrêter et imaginer (sans rire), une endive en train de jouir et de crier en pleurant, la détresse, l’horreur de cette image. Je n’ai jamais trouvé quelque chose d’aussi violent, atroce, d’aussi humain que cette image. Une endive jouit, pleure et crie. Tout Sophocle est dans cette image, mieux même : Sophocle et Brecht en même temps, du pur théâtre, de la pure immoralité… Si j’étais peintre, je peindrais une endive normale sur une table en bois, normale, dans une lumière normale, et je prétendrais qu’elle est en train de jouir et de crier en pleurant. Ce serait une parfaite illustration pour l’œuvre de Houellebecq, un parfait résumé.

Quand il ne se branle pas, Michel essaie d’écrire, parce que c’est pareil, pour lui c’est le même désespoir, le même froc sur les chevilles, le même gland épuisé dans la main, l’effort de l’imagination pour s’enfuir, vite, nourrir l’ogre de l’ennui, faire pleurer la miséricorde.

Lire, écrire, se branler, c’est toujours pareil, toujours la soif, toujours le vide, l’ennui, jamais sa mère, jamais une femme, aucune femme, jamais l’éruption définitive du Piton de la fournaise, aucune fournaise. Lire, écrire, se branler et mourir, la queue à la main, d’un arrêt cardiaque. Bander dans le tombeau, au cas où la mort… Un prêtre lui a dit ça un jour : « On se fait enterrer sur le dos parce que l’éternité préfère être au dessus ».

Michel devient employé au service informatique de l’Assemblée.  Il découvre le Minitel rose.

Houellebecq est à la fois dedans et à côté, comme d’habitude, sur son île, dans le service des tuyaux, plombier de la merde administrative.

Il appelle son fils Etienne, comme Saint Etienne sous les jets de pierres. « C’est ça la vie que je te donne : une lapidation convenue, le martyr quotidien. »

Extension du domaine de l’île…

Il envoie une lettre désespérée à Maurice Nadeau, dans laquelle il prétend être le Perec de son temps. Il veut à tout prix être quelqu’un qui a existé : Chateaubriand, Perec ou rien. Au final, comme tous les écrivains athées : Dionysos.

Le roman marche moyen, mais quand même, ça marche. On commence à parler de Houellebecq dans les milieux autorisés. Sollers en parle.

Être écrivain, ça ouvre des portes, c’est social, politique.

L’endive s’ouvre comme une fleur, elle n’a plus honte d’être amère. C’est l’amertume qui gagne, tant pis pour les catholiques ; Houellebecq se range à côté de Cioran. Il se crée un personnage, choisit habilement ses vêtements, il a l’air sale, malade, ressemble à l’homme de 2100, le dernier, celui d’après l’Histoire.

L’endive fait de l’ombre aux pâquerettes, aux roses, aux ronces. Triomphe de l’amertume, couronnement du chicon !

Houellebecq, c’est le corps déchu, la littérature finie. Sollers était le dernier auteur, lui le dernier écrivain, vendu au commerce, prostitué, une endive pute et soumise, maquillée comme une couille, un obsédé… Une île perdue, coulée sous le volcan, ensevelie dans les cendres, Atlantide minable. Il ne restera rien, à part la vague rumeur d’un prix Goncourt.

Michel veut Dieu. Il pense à Dieu. Il veut croire en Dieu. Il cherche un dieu à s’inventer, auquel il vouera une foi qui soit autre chose qu’un crédit, croire sans donner, un dieu fort, un dieu moderne, sexué.

Les musulmans sont forts. Il y a quelque chose de sexuel dans leur foi.

Michel ne demande pas mieux que de vendre son âme au diable pour s’acheter un Dieu, se racheter, mais voilà : comment ? Aucune émission ne l’a renseigné. Le couteau du sacrifice est tétanossifié, cela ne fonctionnera jamais !

Le nihilisme l’ennui, ni-hil, sur son île… Est-ce cela, l’océan ? Le nihilisme au moins écrit des livres, et ces livres marchent assez pour que Houellebecq se paye un nihilisme avec vue, au dernier étage, dans le treizième arrondissement, immeuble pareil à tous les autres, au milieu du quartier Chinois. Le paradis…

 Dieu a-t-il des dents ?

L’endive s’endort en y pensant.

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Le génie est végétal

Le génie est lent et discret comme les plantes… Il prend son temps, imperturbable, enraciné, fragile et obnubilé comme les plantes. Il faut faire de son génie une plante. Le génie, c’est la patience (je crois que j’ai lu cela dans Balzac). Ceux qui sont pressés finissent par faire semblant, et par sembler, et par ressembler. Ils n’inventent rien et en définitive ne font pas grand chose. Ils s’enrichissent, ils passent à la télévision, dans les journaux, etc., à l’Académie, ils votent, ils plaisantent, ils baisent, ils sont contents… On ne peut pas être bourgeois et artiste.

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Le destin est un phénomène normal

Le destin est un phénomène normal ; et si l’on peine à y croire c’est parce qu’on ne veut pas en accepter les conséquences. Par romantisme sans doute (libre-arbitre, liberté, rousseauisme). Mais oui le destin existe, et c’est un phénomène tragique aux conséquences normales, inévitable, ahurissant de banalité. Contrairement à ce qu’on dit parce qu’on dit ce que l’on espère, le tourne-broche n’a pas d’imagination. Le destin, donc, et malgré tout, est parfait pour un roman, parce qu’il rend la narration évidente. La tragédie et ses conséquences (même si elles sont banales) : quoi de mieux pour un écrivain ? La tache de sang sur le parquet… C’est notre gagne-pain, de quoi rembourser les crédits, partir en vacances, payer les études des enfants, etc. Que voulez-vous, il faut ce qu’il faut pour exister. Le destin est normal, c’est-à-dire du point de vue littéraire qu’il est parfait.

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