D’abord Nabilla fut une enfant

D’abord Nabilla fut une enfant belle, tendre, fragile, instable et compliquée comme une enfant, angélique, divine, parfaite comme une enfant. C’est ce qu’il y a de bien avec l’enfance : elle est universelle. Tous les enfants sont des enfants. Ils sont pareils. Ce sont des anges. Ce sont des enfants. Ils ne désirent rien au point de nier la vie, et ne pensent pas à la mort sans avoir eu besoin pour cela de nier la mort. Ils sont divins au point qu’ils n’ont pas besoin de se poser la question de Dieu. Ils n’ont pas de sexe, leurs larmes ne sont pas salées ou acides, ils ne sont accros à rien. Ce sont des enfants, les enfants sont des anges.

Posted in Fragments | Leave a comment

La France ? Une société qui ne se pose pas de question

J’ai observé autour de moi le phénomène suivant : en général, presque toujours, à moins que le niveau de langue ne soit contraint par un cadre formel, lorsqu’un Français demande quelque chose à un autre Français, il n’a pas recours à une formule interrogative (Es-tu là?) mais déclarative (Tu es là?).
Cette observation conduit à des hypothèses inquiétantes. Il semblerait que la langue française ne réussisse plus à avouer le doute ou l’ignorance. Tous les trous par lesquels l’idée de dieu pouvait entrer ont été soigneusement bouchés.
Français, sommes-nous encore capables de nous interroger ? Savons-nous poser des questions ? Nous posons-nous des questions ? Que signifie ce besoin que nous avons d’affirmer même ce que nous ne savons pas ?
Quel genre de barbares sommes-nous devenus ?

Posted in Pensées | Leave a comment

Heureux les doux

“Heureux les doux car ils possèderont la terre… Heureux des pacifiques car ils seront appelés enfants de Dieu.” Ô dureté du monde ! la douceur est encore et toujours ce qu’il y a de plus méprisé. Dès l’enfance, dans les petites classes, les doux sont persécutés. Nietzsche est au fond le philosophe du sens commun.
Le monde moderne est-il moins dur que le monde ancien ? Rien n’est changé, sauf que ces Béatitudes ont été criées une fois pour toutes sur une colline, qu’aucune d’elles ne passera, que de génération en génération quelques créatures se les transmettront de cœur en cœur. Et cela suffit : “Vous êtes le sel de la terre.”

François Mauriac — Vie de Jésus (nouvelle édition) — 1936, p. 86-87

Posted in Les autres | Leave a comment

Le philosophe

Imagine Diogène, nu, allant par les rues d’Athènes.
Imagine le couché dans son tonneau au flanc de l’agora.
Imagine ce qu’il dirait s’il était toujours là, et s’il était français (ce qui n’est pas loin d’être le cas), en apprenant que Mélenchon est allé serrer la main de David Guetta et taper une bise à Virginie Efira à l’Elysée sous prétexte d’y rencontrer Raúl Castro.

Posted in Plaisanteries | Leave a comment

Du Neveu de Rameau

Il y a dans cette pièce (et son histoire : la traduction de Goethe, les vieux papiers d’un bouquiniste des bords de Seine…) une dynamique extrêmement française, un humour intelligent, coquin sans perversité, à deux doigts du cynisme, sauvé par sa fraîcheur, son allant, sa perméabilité et une manière d’insolence décrétée. Le désabusement est sans cesse remis à plus tard, on se dit que l’amour est possible. Il suffirait qu’une femme surgisse pour que “moi” et “lui” s’entretuent ou s’adorent, croient en dieu, au diable, qu’ils recommencent leurs vies.

Les sentiments sont empiriques, constatés, la théorie ne pèse pas, les réflexions ne demandent pas mieux que d’être retournées contre elles-mêmes par quelque coup du sort. Le cartésianisme continue de s’étonner et de ne rien conclure qui n’amplifierait son étonnement. Il y a du Figaro dans « moi » et du Alceste dans « lui ». C’est simple comme un trait, pourtant il y a des trouvailles, du style, certains décalages narratifs, des surprises. Candide et L’Ingénu n’arrivent pas, je crois, à la cheville du Neveu de Rameau.

Posted in Notes | Leave a comment

Impossibilité de l’être

Qu’est-ce qui n’est pas impossible ?

Posted in Pensées | Leave a comment

Subjectivité et vérité : la technologie de soi (Foucault)

“Comment “se gouverner” en exerçant des actions où on est soi-même l’objectif de ces actions, le domaine où elles s’appliquent, l’instrument auquel elles ont recours et le sujet qui agit ? »

Foucault, Dits et écrits, t. 2, p. 1032

Posted in Les autres | Leave a comment

Sur les genoux de Molière

Le Théâtre Français offrait autrefois à ses sociétaires une représentation exceptionnelle pour leur départ à la retraite. C’était en général un moment inoubliable (et mondain) appelé “cérémonie des Adieux”. Le sociétaire y jouait ses meilleures répliques accompagné par de célèbres homologues.

Pour ses adieux, Béatrice Bretty devait jouer trois grandes scènes. Il y aurait Laurence Olivier, Bécaud chanterait. Même Chaplin y serait.

Lorsque Chaplin entra en scène, Vivien Leigh se tut. Le grand Charlie se tenait devant nous, vêtu d’une gabardine anthracite, très aristocrate, dandy. Ce n’était pas le clown mais le penseur : Charlie, pas Charlot. Nous ignorions si le clown apparaîtrait. Visiblement, Chaplin était ému…  C’est la scène qui a une Volonté. Seule la Volonté compte. Nous sommes des instruments.

Chaplin avança de profil, quand survint un événement colossal. Le penseur désaxa son corps pour incarner le clown qui avait défié Hitler vingt ans plus tôt. Trois pas, deux tours de canne : Charlie était Charlot.  Il ne mourrait jamais ! La salle fut soulevée par cette canne inexistante : Hourra ! Ouais !

Pendant ce temps, les sociétaires avaient fait placer le fauteuil de Molière sur la scène (ce qui était contraire à toutes les règles de conservation des Monuments Historiques). L’administrateur proposa à Chaplin de s’y asseoir. Le fauteuil était moins cérémonieux qu’au foyer où il bâille dans sa camisole de verre. Usé, de facture moyenne, le dossier limé et les coudes éclaircis, image de théâtre: humble, nécessaire et précieux. D’une certaine façon, Molière et Charlot partageaient la scène, chacun dans un rayon de projecteur ; ils saluaient Bretty.

Charlie Chaplin avança vers le fauteuil et les deux rayons se réunirent en un seul. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai vu Charlot sur les genoux de Molière !

Posted in Fictions | 1 Comment

Trois sectes pour trois concupiscences

Selon Pascal (pensée 178), les trois concupiscences ont fait trois sectes ;
La sensualité a donné l’épicurisme,
La curiosité le cartésianisme,
L’orgueil le stoïcisme.

Posted in Les autres | Leave a comment

Simone Weil était un homme grec

Simone Weil était un homme grec.
André Gide une femme slave.
Victor Hugo un arbre.
Claudel un fleuve.
René Char un puma solaire.

Posted in Fragments | Leave a comment

Complainte des actes manqués

Frissons bien vivants de ce qu’on n’a pas fait,
Écho des cris d’enfants morts avant d’être nés,
Amours qu’on aurait pu mais qu’on n’aura jamais,
Autres feux d’autres nuits, saintes possibilités,
Vous qui remplacez l’être par ce qui eût été,
Un néant enviable,
Illusion sans réveil,
Projet sans déception,
Faux coup sans contrecoup,
Fières nuits jamais tombées,
Odyssées par procuration,
Alibis sans crimes,
Eden supposé,
Combien de temps durera ce temps qui ne dure pas ?
Que peut faire le passé pour un autre présent ?

Posted in Poésie | Leave a comment

Lève toi et marche

Jésus dit à l’homme : “vois”, “relève toi”, “lève toi et marche”.
Il ne le relève pas. Il ne le fait pas marcher. Il ne lui ouvre pas les yeux.
L’homme écoute Jésus et se relève, il marche. Ses yeux s’ouvrent parce qu’il ouvre les yeux, il voit. Il a entendu, écouté et compris, c’est pour cela qu’il marche, c’est comme cela qu’il voit.

Posted in Pensées | Leave a comment

L’esprit des formes

Ceci est un amas désorganisé de notes prises après la lecture de L’esprit des formes et recopiées sans travail.

Dans un triple mouvement de l’esprit, Elie Faure imagine, décrit et décrypte un lien entre l’architecture — art social, structure, cohésion obligée — et la sculpture, pour laquelle l’individu est localisé et se détache du social sans pour autant être isolé ou s’en arracher.

Il y a continuité : la sculpture (plan) procède de l’architecture (profil).

La peinture crée tout à partir de rien, sa vocation est de tromper l’esprit en envahissant l’oeil. La peinture ne propose rien au réel. Elle invente un autre réel. L’individu se prend pour Dieu au point qu’il finira par croire qu’il n’a plus besoin de Dieu et qu’il vendra son âme au diable, c’est l’histoire du portrait de Dorian Gray.

Mouvement mimétique, envie : la sculpture imite la peinture, elle se prend pour elle : jouer avec l’ombre, défier la lumière.

Les drapés s’épaississent, les singularités, la présence réelle cède à la représentation grégaire. L’être rompt avec l’étant. Adieu, rêve d’unité. Adieu, silence parfait de l’antiquité d’Homère et du moyen-âge en France (Simone Weil, L’inspiration occitane).

La peinture disperse les individus. C’est déjà la télé. Aujourd’hui, l’individu « s’éclate ». Guy Debord, Philippe Muray, etc. (Avant eux, Tertullien… )

La musique symphonique rassemble les individus sans les faire communier. Elle a une audience, masse discrète d’individus, mais il n’y a pas de continuité autour d’elle, par elle, aucun mouvement ascendant, il n’y a pas de public. C’est une horizontalité tonitruante, mais horizontale. Il n’y a pas de silence dans cette musique, parce qu’il n’y a pas Dieu. Adieu, le public. La symphonie, c’est le début de la communication.

Mouvement mimétique, envie : la peinture aussi devient symphonique. Alors la sculpture devient symphonique. Cela donnera l’architecture grotesque du dix-neuvième siècle (les cuisses de la Madeleine…).

Aujourd’hui : architecture liquide, désaxée, sociologique, prétentieuse.

Ou bien : bâtiments petits, pratiques, sols faciles à laver, chambres administratives, loi Carrez, opérations immobilières, etc.

La musique a couronné l’individu, l’architecture l’a logé.

La poésie pendant ce temps s’est déformée, surtout chez nous où elle est privée d’accent tonique, donc beaucoup plus radicale et majestueuse, certes, mais plus vulnérable aussi. René Char a eu un succès mitigé, tandis qu’on adorait ce con de Jacques Prévert et les couillons de l’OuLiPo. Le poème, lui aussi, avait éclaté (Jamais un coup de dés…). Paul Claudel était grec. Charles Péguy était grec. André Suarès était grec. Paul Valéry était grec. René Char était grec. Simone Weil était grecque. Gustave Thibon était grec. Il y a eu quelques grecs encore mais il y a surtout eu des romanciers. Il y a eu André Gide, un con. Sartre, un con. Et d’autres cons. D’autres obsédés. Il y avait eu de grands poètes, il y a eu des individus. La littérature est devenue un jeu de mots perpétuel : recherche de la bonne phrase, titres-slogan, effet à tout prix, encore de la communication. C’est devenu de la publicité. Adieu, Eschyle. Le marché l’a enveloppée dans son voile merdique. La littérature est devenue un divertissement, une autre manière pour faire du fric, les lois de l’offre et la demande. Il y a eu Angot et Beigbeder. Le « je » n’est même pas un autre ou quelque chose d’autre depuis qu’il croit qu’il peut être quelqu’un ou quelque chose en ne s’appuyant sur rien ni personne. Salopard d’individu, horizontal comme une flaque trop trouble pour que le ciel s’y reflète. Une flaque de mazout. L’art a été désiré jusqu’au bout. Il y a des animaux maintenant sur le trône adamique : des singes cannibales. Les sacrifices sont revenus : bientôt on exécutera en direct les candidats à la télé. On consomme, on aboie, on signe, etc. Et alors ? Rien. Les mots ne signifient rien. On s’éclate, on s’est éclaté, le centre est nulle part. Sphère réduite au disque : des ronds dans la flaque de mazout. Périphérie partout. Réseaux. Il n’y a que la mort qui soit encore vraie.

 

Posted in Pensées | Leave a comment

Le prof d’anglais

J’essaye d’imaginer Mallarmé en train de corriger les trente-deux copies d’un contrôle d’anglais au collège.
Be was been
Etc.

Posted in Plaisanteries | Leave a comment

Homère : le sang et les larmes

Lu dans L’Odyssée, chant XX : “Leurs mâchoires riaient sans qu’ils sussent pourquoi ; les viandes qu’ils mangeaient se mettaient à saigner ; ils voulaient sangloter, les yeux emplis de larmes. […] Et voici que l’auvent se remplit de fantômes !”

Posted in Les autres | Leave a comment

Le chien Argos

Autrefois rapide comme un dernier rayon de soleil sur la mer, chasseur sans pareil, plus colossal et solennel qu’un tigre blanc, jamais à court d’haleine, Argos fut le premier à reconnaître Ulysse aux mille ruses, de retour sur la lèvre séchée d’Ithaque, déguisé par la déesse Athéna aux yeux pers en mendiant loqueteux, vieillard mythomane. Ulysse craignait que le chien ne donnât l’alerte mais celui-ci baissa les oreilles en voyant que son maître l’avait vu et, apaisé pour toujours, son destin de veilleur accompli, il profita de l’étincelle pour entrer dans l’éternité heureux.
Le chien Argos avait fermé les yeux.

Posted in Variations | Leave a comment

Un port en Phéacie

Lumière crue du mois de juin, gaieté des départs faciles, marins  doués à la rame dont les navires sont trop solides et véloces pour craindre la tempête, la déroute ou les pilleurs. Joyeux cris d’enfants, bouquets de trèfles et de violettes, brochettes de piments doux.

Posted in Variations | Leave a comment

Triumvirat

Ambition, méthode, formulation

Posted in Pensées | Leave a comment

Paul Valéry n’osa pas approcher de Verlaine

Il faut imaginer Paul Valéry dans la rue près de la vitre d’un café, discret, en plein hiver, le nez dans une écharpe, à Paris, non loin du Luxembourg, jeune, timide, immense poète déjà mais peu connu car les immenses poètes sont mieux loués quand ils sont morts. Il observe Verlaine attablé toujours dans le même café, à la même table, tous les jours et le soir, la nuit, dans la même position, sur la même chaise, en train de fumer devant une coupe aux reflets verts et dorés, comme un joyau liquide, un poison vénitien, barbu, son grand front rocailleux, les amandes des yeux, Protée de France, céleste clochard, étoile du langage, précis et beau comme ce qui est précis. Verlaine est devant une feuille froissée sur laquelle rien n’est écrit. Il n’écrit pas, la feuille c’est pour prévenir Dieu, il boit, il a écrit. Jamais Paul Valéry n’osa entrer, il n’osa pas adresser la parole à Verlaine, préférant rester dehors, immobile, en proie à ce qu’il nommera lui-même une “horreur sacrée”.

Posted in Fragments | Leave a comment

Souvenir de Michel Tournier

Je me suis rendu à Choisel. J’ai garé ma voiture près de l’église sur un parterre de graviers bordé de peupliers italiques. Bruit de l’eau en contrebas, chant éclaté des rossignols. Michel Tournier m’a ouvert sa porte largement. Il était grand, solide, fort. Son sourire était minéral, sa stature végétale : un chêne, un vieux chêne de conte de fée. J’ai passé l’après-midi dans le presbytère auprès du maître, à l’écouter,  éveil maximum. Il m’a parlé de l’Allemande à qui tous les soirs il téléphonait mais qu’il n’avait jamais rencontrée. “Je ne veux pas oublier l’allemand”, m’a-t-il dit. Il m’a montré la souche dans son jardin, et les fleurs, les mauvaises herbes, la forme des nuages. Il m’a permis de feuilleter ce qu’il appelait des « journaux extimes ». Il m’a lu un poème écrit la semaine précédente. J’avais vingt-cinq ans. Il m’a parlé de la guerre et de Deleuze, de son échec à l’école Normale, de l’esthétique selon Kant, puis des années qu’il avait passées à la radio avant d’être écrivain. Il m’a montré une version coréenne des Météores, sans doute son plus grand roman. Il m’a dit que le vent était la respiration des arbres.

Posted in Fragments | Leave a comment