Exemple

Seule une société sans civilisation peut attribuer du crédit moral à la possession.

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L’apparence comme devenir de l’être

Voici une phrase avec laquelle il est possible de s’épanouir et de persévérer sur tous les fronts, de la nourriture pour le tombeau, “une prise” comme disent les grimpeurs.

“De même que le devenir est l’apparence de l’être, de même l’apparence, conçue comme un apparaître, est un devenir de l’être.”

Heidegger — Introduction à la métaphysique

Cf. Luc 8.16-18 / Marc 4.21-23

Cf. L’ontologie du secret, P. Boutang

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Temps pré-archaïques

Nous vivons des temps pré-archaïques, barbares au dernier degré, c’est-à-dire au premier degré : avant le sacrifice… des temps d’intensification et de généralisation (la fameuse “mondialisation”) du désir mimétique. Nous hululons comme des charognards au-dedans d’une fracture techno-logique : en croyant le rassembler et l’éterniser, nos parents et nos grands-parents ont déchiré pour de bon le lien ténu mais nécessaire entre tekhnè et logos. Ce n’est ni une civilisation morte, ni une civilisation qui meurt, ce dans quoi nous vivons (— et que nous vivons —), mais l’absence totale d’une possibilité de civilisation.
Cela ne durera pas plus de quelques décennies, au pire quelques siècles. Les étants passent ou s’absentent, l’Être revient toujours, l’Être est toujours là, l’Être est un déjà-là.

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Le sentiment de vérité

J’ai rencontré ce matin un homme d’une trentaine d’années, apparemment inoffensif, qui portait autour du cou une caméra GoPro en train de filmer ce qu’il y avait devant lui. Ajusté sur ses épaules, un mécanisme permettait de tenir à la hauteur des yeux un écran où défilait ce que la caméra filmait.
« Vous comprenez, m’expliqua-t-il, ainsi j’ai le sentiment que tout cela est vrai ! »

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Restaurant le Greenage

Devant le Greenage, la foule en pince. On dirait la sortie d’une boîte de nuit. Ils ont des gueules d’extraterrestres. Difficile de savoir : laquelle un homme, lequel une femme. Le cheveux enduit de margarine, ça brille tellement que ça éblouit. Ils ont des lunettes noires comme des yeux de scarabée. Ils portent des bracelets et des bottines. Michel les observe, planqué derrière un parcmètre. Il sort un carnet Moleskine qu’il a acheté pour l’occasion. II prend la chose très au sérieux. A soixante-dix ans, il ne sera pas James Bond, mais peu importe : il n’y a pas d’âge pour commencer. C’est dans la tête que ça se joue.

Note n°1 : les clients

Fringués comme s’ils avaient des trucs à cacher / Maigrichons / En règle générale : imberbes / Un type avec une boucle-d’oreille-de-nez se gratouille les fesses. Personne n’a remarqué. / Une fille obèse a l’air sympa / Tout le monde tient un téléphone dans une main et dans l’autre : une clope, un mouchoir / Ils ont de la musique dans les oreilles / N’ont pas l’air de s’entendre / Ne parlent pas / Aucun doute : ils ont peur…

Conclusion n°1 : les gens qui dépensent de l’argent au Greenage n’ont rien de mieux à faire.

La vitre est teintée, on n’y voit pas à l’intérieur. On entend sourdre une musique moderne. Quand la porte s’ouvre, des flots vous sautent au visage comme qui dirait “un chat ébouillanté”. Ça donne pas envie d’entrer. Michel espère qu’au moins c’est bon.

Il s’approche d’un escogriffe qu’il voudrait bien interroger. Il l’a lu dans Villiers : on ne peut pas être un espion en se contentant d’observer. L’interrogatoire est primordial. Il faut faire bref, semi-directif, partir comme de rien.

« Pardon mais c’est pour un sondage. Vous avez lu Le Grand Meaulnes ?
— …
— Vous avez vu Huit et demi ?
— Non plus.
— Vous savez qui est Fragonard ?
— Un parfum ?
— Presque, je vous félicite !
— J’ai gagné quoi ? »

Michel ajoute sur son calepin :

Note n°2 : l’humour

Les clients du Greenage n’ont aucune culture, c’est-à-dire : aucun humour / Je suis là depuis dix minutes, je n’ai vu personne sourire / A part l’obèse qui, elle, n’a pas le choix.

Conclusion n°2 : Fragonard sentait bon.

Le sol est en plastique vert acide. Les tabourets : orange fluo. Il y a un comptoir en mousse de pin. Ça a pas l’air solide-solide. La lumière provient d’une seule lampe suspendue à trois mètres du sol. Elle est diffuse, artificielle. Ça sent les toilettes publiques et la carotte qui a mal tourné. C’est écrit « bio » sur une pancarte, en vert-de-bleu sur vert-de-blanc : la peinture est comestible. Les serveuses sont déguisées en spermatozoïdes. Le lieu est à mi-chemin entre l’atelier satellitaire et le club échangiste. Michel a l’impression d’être dans un ordinateur. Les clients, on dirait le casting d’une fiction sans budget.

C’est propre. Pas une poussière. Pas un bout de couenne sur le sol, ni trace de pas ni l’ombre d’un poireau. C’est mieux qu’un bloc opératoire.

Michel s’approche d’une serveuse. Elle a un tortillon entre les seins et un chapeau en réacteur, tellement de maquillage qu’on jurerait qu’elle est masquée. C’est comme si elle fuyait quelque-chose… « On devrait appeler ça du masquillage » pense Michel amusé. Elle n’est pas vraiment blonde, ça se voit à la racine. Elle fait la moue jusqu’au menton. Elle regarde un écran devant elle. Le comptoir en est plein. Ni évier ni plan de travail, mais des écrans, des claviers, des souris. C’est à se demander si, au Greenage, ils n’envoient pas des fusées en même temps qu’ils cuisinent.

« Bonjour Mademoiselle
— ‘jour.
— Je ne sais pas comment ça marche.
— C’est la première fois ? »
Michel rougit.
« Oui, la première fois…
— Je vais vous faire une carte de fidélité.
— Non merci : depuis que ma femme est morte, je ne suis plus fidèle… »
La serveuse n’a pas d’humour non plus.
« C’est obligatoire, dit-elle.
— S’il vous plaît, répond Michel, vous me plaisez mais je suis vieux jeu. Vous parlez fidélité alors que nous n’avons rien consommé ! »
La serveuse ne rit toujours pas. Elle est bio-désagréable.
« Sans carte de fidélité, explique-t-elle, vous ne pouvez rien commander.
— Dans ce cas… »
Elle sort une petite boule et la pointe vers Michel.
« C’est une webcam, justifie-t-elle.
— Si vous croyez me rassurer…
— Je vais vous prendre en photo.
— Décidément, vous faites tout à l’envers !
— Je fais ça à tout le monde.
— Dans ce cas… »

Une carte de fidélité alors qu’on n’a encore rien mangé, c’est comme si une fille à qui vous demandez l’heure vous répond quel traiteur elle veut pour le mariage.

La serveuse donne à Michel une carte verte sur laquelle il est écrit « Je mange bio ! Vive la Terre ! » Michel se demande qui, parmi les serveurs, a pu écrire un truc pareil. La poésie l’a toujours interrogé. Sur la carte, il y a le portrait que la webcam vient de tirer. « Si mes potes voient ça, ils vont se foutre de moi jusqu’à Noël. »

« Allez-vous asseoir, ordonne la serveuse, on va vous apporter une carte.
— Décidément, avec vos cartes…  »

Michel s’assoit sur un tabouret. Devant lui, il y a une table minuscule, même pas de quoi poser un coude.

Note n°3 : le lieu

Odeur de javel / couleurs (d)étonnantes / serveuse entreprenante / aucune allusion à la nourriture / carte de fidélité obligatoire / propreté irréprochable / musique assourdissante / table grande comme un cendrier / interdiction de fumer / tabouret conçu pour un derrière de Pygmée

Conclusion n°3 : les serveuses du Greenage sont mal payées.

Un serveur approche. Il porte un débardeur trop petit pour ses épaules. Il a des muscles à ne plus savoir qu’en faire, gonflé comme une brioche ; ça lui pullule dans tous les coins, comme une grappe de melons. Les veines : des tuyaux. Son corps bande de partout. Il a un nœud-pap’ en écorce, des cheveux fâchés, les yeux vides. Et quand il se met à parler, surprise : le gros-plein-de-viande a une voix de paresseuse :

« On m’a dit que c’était la première fois, vous avez besoin d’aide ? »

Le serveur donne à Michel une tablette. C’est un écran d’ordinateur. Il lui demande d’insérer sa carte de fidélité sur le côté. L’écran s’allume. Il y a des photos avec les prix. Le serveur explique que cette carte numérisée contribue à sauver la forêt amazonienne. Michel tient l’objet avec précaution en imaginant une farandole de couguars et de singes, des toucans, des lynx.

  • Purée de carottes guinéennes sur lit de confiture de fraise équitable (100% bio) 19€
  • Pudding de haricots bleus et déjection guatémaltèque (94% bio) 17€
  • Choux confit du Périgord Noir glacé à l’alcool de pistache avec tom’-grelots et petits pois du Cameroun (100% bio) 21€
  • Œuf d’autruche non fécondé à la coque (2 pers.) accompagnés d’un jus de Goyave prince‑André et de mouillettes austro-hongroises (98% bio) 44€

Michel demande une entrecôte avec des frites, de la moutarde et du ketchup. Le gros-plein-de-viande lui signifie poliment qu’il n’a pas d’entrecôte.

« Dans ce cas servez-moi un navet aux pistaches et à la coriandre avec un saumon mort de sa belle mort s’il vous plaît. Dix-huit euros, c’est cher. Vous me faites une ristourne ? J’ai une carte de fidélité… »

Note n°4 : la carte

Carte informatique / Serveur exquis et trop musclé / Menu extraordinaire et poétique / Lien étroit avec la forêt amazonienne (se renseigner) / Plats relativement chers / Sexualité atrophiée

Conclusion n°4 : la poésie est une salade.

Michel s’y attendait : dix-huit euros pour une cuiller à soupe de purée blanchâtre sur laquelle flotte la nageoire d’un poisson. En guise d’accompagnement, il y a un verre d’eau et un quignon rassis. Ça n’a pas de goût, c’est infect. «  Dix-huit euros pour une éjaculation de navet sur un poisson Findus ? vous rigolez ! »

Michel comprend soudain pourquoi le gars est si musclé. Le gros-plein-de-viande lui explique que c’est non-échangeable non-remboursable et qu’il faut ranger son plateau quand on a fini.

Michel s’en va, dégoûté. Il sera resté au Greenage dix minutes à tout casser. D’ailleurs, il voudrait bien tout casser.

Note n°5 : bon appétit

Envie d’un steak grand comme un lac / Me rouler dans du plastique en décomposition / Casser des bouteilles de bières dans un champ d’avoine / Tuer un cheval à mains nues / Fumer une clope comme un avion / Boire cinquante litres de Jack Daniels / Me bourrer de médicaments / Ecouter les Who / Lire Joyce / Courir à poil dans une église / Partir camper à Tchernobyl

Conclusion n°5 : le Greenage a inventé la « carte de fidélité à usage unique ».

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La fin du miracle

Un jour nous apprendrons que les avions ne volent plus. Ils auront volé, ils ne voleront plus. Ce ne sera pas parce qu’il n’y aura plus d’énergie ou parce que le vent soufflera plus fort ou parce que les nuages seront épais. Les lois physiques n’auront même pas changé, ni celles des hommes, ni aucune fonction sociale, naturelle ou divine ; cependant les avions ne voleront plus, ni rien de ce que les hommes auront construit : il n’y aura plus de montgolfière, les satellites seront dispersés dans le vide interstellaire. Tout sera (r)entré dans l’ordre : voler sera (re)devenu un rêve pour enfants normaux et pour poètes moyens. L’histoire de l’aviation aura constitué un court épisode de l’histoire des Hommes, un rétrécissement touristique du monde, une injustice martiale, des ombres sur le sol, des traits blancs et progressifs sur le bleu du ciel, des bombes sur des peuples qui n’avaient pas l’eau courante. Les souvenirs ne tarderont pas à devenir des mythes : il y aura des sectes, ils y aura des fous, des sages, des danses autour de feux bizarres. Les aéroports seront détruits ou, pire, réhabilités. Les carcasses des avions pourriront au soleil — monstres inorganiques, anges obèses, ruines d’une civilisation qui aura voulu s’approcher du soleil en prétendant que Dieu n’existe pas.

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Cosmôpital

Supernova sous anesthésie
Planète ligaturée
Astéroïde recousu
Galaxie sur son lit de mort
Astres infirmiers
Comètes hypodermiques
Étoiles soignantes
Lunes chirurgicales

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La question du courage

Au fur et à mesure que je tâche d’accéder à l’Être par la porte étroite, et que je découvre dans le langage — comme en un fruit sacré — une présence réelle, se pose la question du courage. Qu’est-ce au fond que le courage et comment être courageux ?

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Goldoni — Les Rustres

La plus française des pièces de ce fou d’Italien, et quel rythme, quel humour élastique, quels enfantillages ridicules mais dramatiques, qui font rire précisément parce qu’ils n’ont rien de drôle. L’auteur mène la danse avec brio ; rien n’est lourd, tout vient, tout s’entend, tout fonctionne.
Felice est à la liberté des femmes ce que le Figaro de Beaumarchais est à celle des petites gens.

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Scepticisme

Le scepticisme, c’est le cynisme sans la culture.

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Le sentiment de gravité

Depuis trente ans que je pratique la médecine dans cette banlieue, entouré de ces hautes tours, de ces avenues sans identité, de ce peuple arlequin, ses espoirs renoncés, trente ans que je vis moi-même en ce lieu qui n’existe qu’en tant que bannissement du lieu, en cela qu’il se trouve pour ainsi dire à des lieues du lieu, ce lieu qui n’advient pas, espace en dehors du temps, marécage municipal, j’ai fait la découverte d’un mal singulier et regrettable : une infection tout à la fois urbaine, spirituelle et sociologique.

Ce mal s’observe chez les enfants surtout, et chez ceux parmi les adolescents qui sont les plus dissipés, les virulents, les plus jeunes encore, en un mot : les plus vivants. Les adultes, eux, se sont habitués. En outre, les conclusions de mes recherches sont sans équivoque : ce mal n’est présent que chez les habitants de la première moitié des plus hautes tours, autrement dit ceux-là qui vivent plus près du sol que du ciel.

Symptômes : migraines, harassements permanents, troubles du sommeil, cauchemars, infections urinaires, acné prononcée, comédons, selles liquides, affreusement odorantes, mauvais résultats à l’école.

Hypothèse : la gravité est un sentiment. Les jeunes gens vivant en bas des tours sentent au-dessus d’eux la vie, la légèreté, en regardant par la fenêtre ils imaginent le paysage que d’autres voient, ils se sentent écrasés, pas seulement socialement mais physiquement, piétinés par tous ceux qui marchent au-dessus d’eux, noyés par l’eau qui coule depuis les salles de bain des étages supérieurs dans les tuyaux des leurs, les excréments à la file indienne. Adultes, ils renoncent. Ils se tassent. Ils encaissent. Mais jeunes, ils espèrent encore qu’un appartement se libèrera au dernier étage.

Conclusion : ce ne sont pas les banlieues le problème, ni les barres d’immeubles, ni les tours, mais les étages inférieurs. Aucun enfant ne devrait vivre dans la première moitié d’une tour. C’est une question de santé publique.

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Mode d’amour

Infinitif, modus infinitivus : le mode de l’illimité et de l’indéterminé. Conjuguer les pensées chaque jour mais revenir chaque soir à l’infinitif, éviter les nuits trop grammaticales, retrouver l’origine unifiée du dialogue, la saillie primitive du mot sur la chose, du Verbe sur le Nombre, de l’illimité sur la limite, de l’indéterminé sur le temps et l’espace.

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Le langage comme superstructure

C’est du langage — dans le langage, à travers, par et depuis lui — que le Salut viendra. C’est ici que se négocie le destin des hommes : la superstructure de l’Histoire, à la fois ce qui est et ce qui devient soi et lui, soi-même et lui-même, tu, nous, toi-même et nous-mêmes, ce qui soude et ce qui fracture, le nœud et le dénouement, une nécessité commune aux malades d’éternité que nous sommes.

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Pour quel but? — où allons-nous? — et quoi? (Heidegger)

“En un temps où le dernier petit coin de globe terrestre a été soumis à la domination de la technique, et est devenu exploitable économiquement, où toute occurrence qu’on voudra, en tout lieu qu’on voudra, à tout moment qu’on voudra, est devenue accessible aussi vite qu’on voudra, et où l’on peut vivre simultanément un attentat contre un roi en France et un concert symphonique à Tokyo, lorsque le temps n’est plus que vitesse, instantanéité et simultanéité, et que le temps comme pro-venance a disparu de l’être-Là de tous les peuples, lorsque le boxeur est considéré comme le grand homme d’un peuple, et que le rassemblement en masses de millions d’hommes constitue un triomphe ; alors, vraiment, à une telle époque, la question : “Pour quel but ? — où allons-nous ? — et quoi ensuite ?” est toujours présente et, à la façon d’un spectre, traverse toute cette sorcellerie.”

Martin Heidegger — Introduction à la métaphysique

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Pourquoi pas moi

Nous l’avons retrouvé au pied du second pilier de Notre-Dame, à l’entrée du chœur à droite, le lendemain du jour de Noël, alors que nous l’avions cherché toute la nuit car il avait disparu depuis l’heure des vêpres. La nuit avait été froide, désertée par les étoiles autant qu’abandonnée par les nuages, couverte d’une chape impénétrable et froissée comme la peau d’un rhinocéros, d’une couleur de métal bon marché, un cul-de-sac infini. Voilà des heures qu’il grattait, en proie à une folie animale, jusqu’au sang, il avait frappé à plusieurs reprises le pilier avec son crâne, presque nu, ses vêtements déchirés, fou d’amour. « Pourquoi pas moi ! hurlait-il. Pourquoi ! »

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Mauriac à Claudel, 1947

“Vos odes, vos drames en témoignent : vous vous voyez, vous vous jugez, vous n’avez aucun prix pour vous-même ; vous savez ce que c’est que de savoir que nous ne sommes rien. Vous savez ce que c’est que d’être celui qui n’est pas devant Celui qui est.”

François Mauriac — Réponse au discours de réception de Claudel à l’Académie française — 13 mars 1947

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Serpentiment

Serpentiment, définition : sentiment sans objet, qui ne colle rien, mais colle, poisseux jusqu’au sujet et au-delà, échappé, suintant ; amour qui bave ; haine appointée ; grelots ; corne unique du dragon ; colère de lâche ; feu mouillé mais brûlant ; grésillement dans la radio du cœur ; dimanche en novembre quand on est orphelin, pauvre et célibataire ; souvenirs sans les bons souvenirs ; arbre maigre depuis trois siècles ; fidèle sans  foi ; argile fendu puis agrafé et fendu, incapable de cicatriser ; dispute entre copains, pour une fille, définitive ; reflet sinistre d’une bague de fiançailles devant le juge des affaires familiales ; bateau à voile d’un enfant emporté trop loin par un courant qu’on n’attendait pas ; malhonnêteté des fleurs ; violence érotique du grand singe ; dix kilogrammes de lait en poudre renversé sur une dalle de béton encore frais.

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Baudelaire – Fusées, 1867

“Le monde va finir ; la seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde se réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main.
Non ; car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexplorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre.
La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs.
Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner encore la peine de nier Dieu est le seul scandale en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse ; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.
L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres Etats communautaires dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs.
Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernements seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ! Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le siècle d’alors comme un suppôt de la superstition.
Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants, et qu’on appelle parfois des anges en raison et en remerciement de l’étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l’argent, tout, même les erreurs des sens ! Alors, ce qui ressemblera à la vertu — que dis-je — tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule.
La justice — si, à cette époque fortunée, il peut encore exister une justice —fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune. Ton épouse, ô bourgeois ! Ta chaste moitié dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l’idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera dans son berceau qu’elle se vend un million. Et toi-même, ô bourgeois — moins poète encore que tu n’es aujourd’hui — tu n’y trouveras rien à redire ; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses, dans l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se délicatisent et s’amoindrissent, et, grâce un progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères ! Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obstacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons !
Quant à moi, qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, je sais que je n’y trouverai jamais la charité d’un médecin.
Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’œil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amerture, et devant lui qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement ni douleur.
Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux — autant que possible — du passé, content du présent et résigné à l’avenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de n’être pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit en contemplant la fumée de son cigare : Que m’importe où vont ces consciences ?
Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d’œuvre. Cependant, je laisserai ces pages, parce que je veux dater ma tristesse.”

Baudelaire – Fusées, 1867

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Se rendre à l’évidence

Lorsqu’on dit “se rendre à l’évidence”, le verbe doit être entendu de la même façon que dans la phrase : “Après la bataille des Egates, les Carthaginois se rendent aux Romains.”

Pour se rendre à l’évidence, il faut l’avoir combattue.

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Précipice

— Cela ne veut rien dire, avait dit Sophie à Pierre.
Comme il ne répondait pas, elle avait répété.
— Cela ne veut rien dire.
Une journée bizarre. Pierre avait demandé trois fois à la boulangère de lui rendre sa monnaie. Le croissant était d’hier. Au travail, tout lui avait paru trop normal, efficace, sans qu’aucun projet n’ait été clairement défini. Il avait essayé de se confier à Sophie, sa collègue, presque son amie, mais elle lui avait répondu :
— Cela ne veut rien dire.
Et comme il ne répondait pas, elle avait répété.
— Cela ne veut rien dire.
Alors Pierre était rentré chez lui. L’appartement était grand depuis que France était partie. Elle avait voulu divorcer. Elle lui avait dit qu’elle ne croyait plus en l’amour éternel, que ce n’était pas contre lui, qu’il ne fallait pas se fâcher, qu’elle ne l’avait pas trompé, mais qu’il était temps à son avis de passer à autre chose.
— A quoi ? avait demandé Pierre.
Et comme elle ne répondait pas, il avait fini par soupirer.
— Cela ne veut rien dire, avait-il dit.
France était partie vers d’autres projets non clairement définis, d’autres hommes qui, comme elle, et comme lui, comme Pierre, ne voudraient pas d’enfant, parce qu’ils préféraient eux aussi profiter de la vie. D’autres hommes qui seraient comme Pierre en définitive, exactement comme lui sans être exactement lui. “Carpe diem”, comme elle dit. “La vie n’est pas longue, dit-elle aussi, il faut en profiter”. Et d’autres conneries du genre : “On n’a qu’une seule vie…”
France est partie.
Pierre regarde la télévision. Il change de chaîne tout le temps. Il ne regarde aucun programme jusqu’au bout. Il mange un plat acheté tout-fait et réchauffé dans le micro-onde. Une minute trente, c’est brûlant. Il ne boit pas de bière, car cela fait trois ans qu’il oublie d’en acheter tous les jours, en rentrant du travail, et qu’il n’a pas le courage de ressortir. S’il était courageux, Pierre serait alcoolique.
A part le départ de France, il y a trois ans, il n’a jamais eu aucun vrai problème. Ses parents sont en bonne santé. Son travail est intéressant, bien payé, socialement reconnu. Pierre est propriétaire d’un appartement près de la rue des martyrs, lumineux, en parfait état, dernier étage, les plafonds haut, du parquet, quatre chambres, salon, salle à manger, cuisine américaine, cave, parking. “Tu as de la chance”, lui dit-on souvent, même depuis que France est partie.
— Pourquoi ? demande Pierre.
— Oh, je disais ça comme ça.
Il pleure maintenant. Et à chaque fois qu’il pleure, presque tous les soirs, devant la télévision, Pierre a l’impression que c’est la première fois qu’il pleure pour de vrai.
— Et s’il n’y avait rien ? répète une voix dans sa tête, sa voix, la voix de personne, exactement comme la sienne mais pas la sienne exactement.
— Et s’il n’y avait rien ?

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