Avant l’avent

Lumière bleu ciel
Horizon haut et clair
Vent métallique
Parfum de neige fondue
Les sourires en colliers de diamants

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Le Principe

L’univers a été traduit à partir d’une énergie fondamentale. Il y a eu formulation, il y a formule. Cela n’empêche pas le libre-arbitre ou le hasard, pas plus que le code génétique dans le cas d’un individu, et pourtant il y a bien un code, des causes ; il y a des déterminants. C’est cela qu’il convient de nommer “le Principe”.

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Dormir seul

Quand tu n’es pas là, le vide sous mon cœur tire la couverture à lui ; j’appuie ma tête au ventre d’un fantôme ; le crocodile du placard est réveillé ; il y a des bruits dans le couloir.

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Vassily Kandinsky

Fleurs ouvertes dans l’épineux buisson de la pensée-matière, fragments, ruines symboliques sur les rives de la Mer Noire, traces de cette étoile effondrée que chacun porte en lui comme un fanal : le souffle indispensable de ce qui a commencé. La perspective est donnée au tableau par la compression des agencements, si bien que c’est vers le regardeur que le tableau s’étend, en marche arrière, l’œil transformé en point de fuite.

Toute l’œuvre de Kandinsky rend compte d’une même quête : le rapport par la médiation, la médiation donc le rapport, la commensurabilité. Pythagore de la peinture, Thalès des couleurs : ses tableaux sont essentiels comme des théorèmes — que nul ne regarde ici s’il n’est géomètre !

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Bruno Latour

Corps de guerrier. Enorme, large, haut. Héraldique. Nez bourguignon. Grosse tête. Cheveux de jais. Allure décidée. Il a peuplé le monde de choses qui ne sont pas des choses en soi. “Nous n’avons jamais été modernes” dit-il, et l’énoncé, la réalité, la volonté et la représentation, la science et le politique, l’humain et le non-humain sont mêlés en une même boule d’énergie syncrétique. La pensée latourienne ne cherche pas à éclairer la société des hommes mais à devenir éclairante en traversant ce que les hommes ont choisi arbitrairement d’appeler « société ». Son œuvre a pulvérisé l’analyse critique, la politique moraliste, le technodéterminisme béat, l’anthropologie levistraussienne, l’essentialisme progressiste, les obsessions de Bourdieu et pulvérisé, aussi, l’argument dialectique.

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Saint Augustin – Les confessions – Livre 9, chapitre X

Je crois avoir eu la chance de parvenir quelques fois au “moment d’intelligence” décrit dans ces pages. Gabriel Marcel nommait cela “le dépaysement absolu”. C’est cela aussi “l’Être lui-même” autour duquel Heidegger a tourné. Je souhaite à chacun de recevoir les grâces de cette “intuition rapide” et d’atteindre “à cette région d’inépuisable abondance” où l’homme est éternellement nourri “de la pâture de vérité”.

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Pensée pour Simone Weil

La vierge rouge aux fines lunettes d’acier méditait les vers de Platon au large des côtes marocaines, en partance discrète vers l’Angleterre où un groupe d’irréductibles alliés du Général de Gaulle s’étaient eux-mêmes appelés « France Libre », déjà chrétienne, fidèle élève du grand Alain, les mains usées, et maigre, si maigre, amie des métallos et des vendangeurs, des simples, totalement désintéressée, elle avait dit adieu à Gustave Thibon sur le quai d’une gare — disciple de la Vérité à la dérive sur un grand océan, au milieu de la tempête infernale.

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Langue absolue

J’ai toujours pensé à Picasso comme à une langue charnue et agile, expérimentée, organe à huit muscles comme on dit “un arc à huit cordes”, lovée autour de la ronce humide sous le palais des formes indisposées, l’outil par excellence du langage et du plaisir, mille fois plus sensible et efficace qu’un doigt, tour à tour récepteur et émetteur de ravissement, elle claque et lèche, elle ne tient pas en place, jamais immobile, toute de vie agitée, même la nuit, agacée, empressée, battante, un morceau de cœur dans la bouche, devenue bleue dans l’étranglement quand le cœur lui aussi est bleu, et tellement rouge dans l’orgasme qu’elle en est blanche parce que le cœur est chauffé à blanc ; langue innervée de cauchemars d’enfant hypersensible, éternellement bandée, hérissée de papilles gustatives sensibles au dernier degré, motif toujours éculé mais toujours renouvelé de la farce ; la langue de Picasso a léché le sable des arènes et le sabot des monstres à cornes ; en parlant aux formes et aux couleurs et en recouvrant des toiles comme des ciels elle a réconcilié l’Atlantique et la Grèce, le peuple basque et la Sicile, Madrid et Paris ; elle a appuyé son sexe sur le sexe immense du siècle où elle a rencontré en même temps qu’elle les provoquait la jouissance et la souffrance ; chair à vif, joyau central du collier blanc, la langue ne vieillit jamais ; même chez les vieux elle est capable de transformer un baiser amical en bestialité ; il lui suffit de quelques secondes pour s’approprier sa proie et devenir un prétexte de dégoût ou un moteur d’envie ; c’est ainsi que Picasso fonctionne, ainsi qu’il a toujours fonctionné, et c’est pour cela qu’il fonctionne et qu’il a fonctionné, cet homme trapu, charpenté, fort comme un chauffeur poids-lourd, souple et sec comme les syllabes de son nom, perçant comme un aristocrate anglais, fou de travail, agité tant qu’il peut (vingt-cinq tableaux par jour !), sauvage comme un marin, déterminé et dangereux comme un fauve, libre, seul, plus noble et généreux que Don Quichotte, jeune, armé, constant et indispensable.

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La terreur commence à l’intérieur du langage

Les enregistrements pris en janvier et en novembre prouvent que les terroristes ne parlaient ni vraiment l’arabe ni vraiment le français. Ils ne savent pas parler. Ils manquent de mots pour dire, pour formuler, réfléchir, critiquer, penser, prier. Du coup, ils sont faibles. C’est en ce lieu que la faiblesse a commencé, et avec elle le désir puis la haine, le désir donc la haine, et finalement la violence, finalement l’horreur.
Il faut réapprendre à parler, retrouver les mots. Ne plus être approximatif, raccourcir, tronquer ou contracter… Seul le langage peut nous sauver. Car aussi vrai qu’au commencement était le Verbe, c’est quand nous ne le connaîtrons plus que la fin aura commencé.

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Toulouse – retrouvailles

Je reprends le chemin du lycée Fermat, la rue des Paradoux et son manteau de briques roses, la rue Sainte‑Ursule et ses magasins de bandes-dessinées ; je m’arrête devant la porte intimidante de l’hôtel Bernuy, sa tourelle et son Ginkgo biloba, arbre majestueux aux feuilles dorées et au tronc gris qu’on appelle “arbre aux quarante écus” ou “abricotier d’argent” et qui a la particularité de dégager en automne une insoutenable odeur de beurre abîmé et de vomi ; je me promène au bord de la Garonne lascive, lézard venimeux, wisigothique ; je passe sous le Pont Neuf par les bouches duquel jaillissent des tubes de soleil, sur la rive faisant face à l’Hôtel Dieu, forteresse les pieds dans l’eau, ancien hôpital des maladies contagieuses, temple vénitien amarré à la ruine d’un pont qui fut emporté par une crue jadis mais dont on a laissé une arche afin que les pestiférés y déambulent au grand air sans côtoyer le peuple sain ; je revois avec émotion le mamelon vert du dôme de la Grave et le carré ombragé de la place Saint‑Pierre, où il y a ce bistro tenu par une femme très petite, aux cheveux rouges, que les lycéens adorent comme une déesse antique ; je me réfugie parmi les arbres du Jardin des Plantes : le sophora du Père David, les cèdres à encens de Californie, la souche du cyprès chauve… ; je reviens vers le cloître calme et équilibré des Augustins, où les gargouilles et les chapiteaux côtoient les délires du sculpteur Falguière : néréides d’albâtres entortillées dans des draps d’où émergent des monstres, évêques gras et autoritaires, flammes de pierre ; je longe les murs épais de la basilique Saint-Sernin dont le clocher octogonal pointe du doigt le ciel, sacrilège, comme pour l’exhorter à une nouvelle nouvelle alliance — la bague éclipsée du soleil !  ; je m’arrête un moment sur la place de la Trinité, où j’ai passé tant de soirées inoubliables dans le lieu dit de L’Echanson ; je revois tout cela et d’autres choses ; j’entends trembler les clochetons et les ruelles ; je me rappelle et je retrouve cette vie simple qui fut la mienne — il y a combien de temps ! — française autant qu’espagnole et maghrébine, helléniste, cathare, absolument méditerranéenne, un peu océanique ; je me souviens du calme bruyant et de la chaleur écrasante du mois d’août.

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A propos de Nicolas de Staël

Dans la juxtaposition des poires et des biseaux de peinture au beurre, épais et condensés, l’œil reconnaît des maisons, ici un piano, là des footballeurs, une femme, des paysages — combien de paysages ! Il n’y a que deux dimensions, hauteur et largeur, et pourtant de la profondeur partout : tout est devant le regardeur et le regardeur est soudainement au fond de tout. Le paysage abrégé ainsi sans être diminué percute l’esprit à l’endroit où l’impression de ce paysage à cette heure existait. Le travail de Nicolas de Staël agit comme une succession d’échos synesthésiques. Le regardeur devient semblable à une chauve-souris qui pour y voir la nuit expulserait non pas des ondes mais des couleurs. Un vampire sensationniste.

Les dimensions espace et temps plaquent leurs pétales autour de l’objet qui s’épaissit et devient un miroir mat, une fenêtre d’existence. Les éléments sont encore différents les uns des autres, et différenciés, pourtant ils se ressemblent et se mélangent en une traduction arlequine, une seule fantaisie bigarrée. C’est un tableau abstrait on ne peut plus figuratif (c’est l’abstraction qui est figurée), où est représentée la force du sujet sous l’objet. Peints par Nicolas de Staël, la proue, la maison, le citron, la mer ne deviennent pas indéterminés mais au contraire : réduits à l’essentiel, essentialisés. Si ces choses venaient à être anéanties, il y aurait encore à leur place cette tâche énergique, dense, difficile à voir longtemps, qui est l’être lui-même : ce de quoi on procède en étant.

Et puis il y a ce nom : de Staël, une formule magique ouverte par la particule et tout de suite rompue sous le plat d’un couteau, ponctuée par le double feu du trémas et terminée en une finale ardente mais apaisée, un claquement de voile au vent de Méditerranée.

Qu’avait vu Nicolas de Staël lorsqu’il a sauté par la fenêtre (pour un peintre n’est-ce pas la plus belle façon de mourir) ?

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Réunion au sommet

Ces connards avides et ces monstres d’argent, sémillants comme des fiancés, compacts comme des tombes.

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Temps réel / Temps vrai

Temps réel : Le présent, le présent, le présent, le présent, le présent, le présent, etc.

Temps vrai : l’éternité, l’éternité, l’éternité, l’éternité, l’éternité, l’éternité, etc.

 

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Métaphores

Les idées précipitent comme du sel en solution saturée. Elles territorialisent, si bien qu’il suffit de les extraire ou de les clôturer. La métaphore est ce qui permet à l’esprit de voir et de toucher.

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Bourgeoise révolutionnaire

Tantriste fan de mangas japonais, mauvaise lectrice de Nietzche, acupunctrice psychanalysée.

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Loin de la terre

Le véritable problème de ces êtres humains qui ont tant de problèmes, c’est qu’ils se sont éloignés de la terre.

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Sacrés banquiers

Historiette n°1
Votre banquier vous dit qu’il rêve de vous rencontrer, puis vous explique qu’il faut que ce soit entre dix heures et midi, ou quatorze et seize heures, en semaine, mais pas le mercredi, et à condition qu’il ne soit pas en vacances, ce qui arrive tout de même douze semaines par an.
—  Je vous propose samedi, quinze heures.
Le banquier s’esclaffe, il croit que je plaisante.
— Vous savez que c’est impossible, dit-il après quelques secondes de silence.
— Pourquoi ?
— Je ne travaille pas le samedi…
— Moi non plus Monsieur. C’est pour cela que je vous propose que nous nous rencontrions samedi prochain, à quinze heures.
Comme il ne répond pas, je pose la question qui tue.
— Vous ne voulez quand même pas que je prenne un congé pour que vous puissiez travailler ?
Alors, gêné, le banquier prononce des phrases qui sont parmi les plus ignobles de toute l’histoire de la civilisation occidentale.
— C’est comme ça que ça marche, Monsieur. Désolé. Tout le monde fait comme ça.

Historiette n°2
Lorsqu’un banquier me conseille d’acheter un produit financier, je lui demande de me dire ce qu’il y gagne. Je sais que des consignes ont été données à propos du produit qu’il s’agit, comme ils disent, de « pousser ».
— Dites-moi comment votre bonus est calculé, et prouvez-moi que c’est de mon intérêt dont il est question ici et non seulement du vôtre.
— Cela ne se communique pas. C’est personnel.
Alors qu’il a mes comptes sous les yeux — l’historique de mes opérations depuis trente ans —, le banquier me parle de vie privée… la pute, le coquin ! Il torche un rire gras, colonial, auquel je réponds par un silence poétique.
— C’est comme ça que ça marche, dit-il enfin. Désolé. Tout le monde fait comme ça.

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Par-delà platonicien

Par-delà le doux et le gracieux, il y a la Grâce.
Par-delà le plaisant et l’aimable, il y a l’Amour.
Par-delà le délicieux et l’attrayant, il y a le Beau.
Par-delà le réel et l’irrationnel, il y a le Vrai.
Par-delà le bien et le mal, il y a le Bien.

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Sous la paupière du minnesinger

Des bouches de la légende sortent des cirres lie-de-vin. Les braises sont douces à la moustache du géant, frisée de surprise et de joie, mouillée de cire tiède. Le marchand de magie écoule les assemblages des tours anciens ; il renouvellera les provisions. Le fou et la dame et l’oiseau s’aiment sous la fleur d’un baldaquin.  L’imagination existe encore dans la paupière du minnesinger. Les mots et les notes se dispersent en fluctuations périlleuses. La muse aux trois seins, trois fois prostituée, et au sabot fendu, trois fois pardonnée, n’en finit de taper du pied. La forêt allemande, noire, dense, superbe comme l’aile froissée du corbeau, s’évade à travers une avalanche de brume et de fumées liquides.

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Augustin répond à Heidegger

Saint Augustin — Les Confessions — Livre 7, chapitre XI : “Je regardai alors toutes les choses qui sont au-dessous de vous et je vis que ni elles ne sont absolument, ni elles ne sont pas absolument. Elles sont, venant de vous ; elles ne sont pas, n’étant pas ce que vous êtes. Car cela est vraiment, qui demeure immuablement.”

En prière, en méditation et rapidement (la raison du coeur est soudaine), sans ambigüité, dans une langue efficace et universelle, dénuée de chichis, Augustin d’Hippone élucide la question qu’Heidegger formulera quinze siècles plus tard.

Qu’avions-nous perdu entre l’un et l’autre ? A quelle pierre nous étions-nous enchaînés, pensant gagner en liberté ? Etait-ce la faute de Descartes ? Celle de Rousseau ? Nietzsche, “cette salope” ? Etait-ce la faute du temps lui-même si l’être était dilué dans un océan de symboles, la verticalité dans l’horizontalité ? Pourquoi le progrès de l’étant s’est-il fait au dépend de l’être ? Est-ce irrémédiable ? Etait-ce nécessaire ? A la fin, qu’est-ce qui est nécessaire et qu’est-ce qui est nécessairement ?

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