Sonnet pour un ami

Sainte Marie brûlée d’amour, au nom de lui,

Au nom de tout, merci. Merci d’avoir été

Sur son chemin ce jour, et t’être présentée

A ce cœur où jamais ton flambeau n’avait lui.

 

En fondant ta clarté aux plaies de son ennui

Qui paraient de bois mort les plus belles forêts,

Et de glace, et de vent, les plus ardents étés,

Et ajoutaient la peur du néant à la nuit,

 

Tu l’as sauvé ma reine en invitant à Dieu

Ce cœur intelligent où rien n’était radieux

Car rien n’y avait pénétré d’assez aigu,

 

Rien qui ne fût assez compact pour résister

Aux charmes vénéneux des fausses vérités.

Tu l’as sauvée, ma Mère, et mère du Salut.

 

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Port-Royal (Montherlant)

Vous voulez le nombre, nous voulons la pureté.

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Les deux raisons (notes sur Electre, vers 860-1048)

Chrysothémis est soumise, résignée, mais pieuse, et c’est sa piété et sa servilité qui la conduisent au signe du retour d’Oreste, tandis qu’Electre est ardente dans l’espoir, et courageuse, mais ne reçoit d’autre signe que le témoignage, faux, de la mort de son frère. Alors la foi d’Electre, autrement plus solide et indomptable, devient l’obligée de la crédulité de Chrysothémis, parce que celle-ci a reçu des gages dont celle-là n’a pas été remerciée, et parce que celle-ci a commencé à espérer au moment où celle-là — toute d’espérance — n’en est guère plus capable : “Il fera bien de me tuer / la vie m’est à charge, je ne désire plus vivre.”

D’abord, Electre prend Chrysothémis pour une folle. Ainsi la raison raisonnante du fort accuse-t-elle la certitude du crédule, parce que le crédule, lui, a obtenu le signe : “Il est mort, ma pauvre. Ce n’est pas lui / qui te sauvera, n’attends plus rien.” Ce devait être le genre de phrase que disaient aux apôtres les pharisiens les plus savants dont toute la vie était tendue vers l’attente du messie et qui un instant avaient pensé que c’était peut-être lui — un doute, une espérance avait surgi chez quelques uns de ces docteurs de la foi…  — Jésus de Nazareth, mais qui à présent souriaient avec condescendance quand des pêcheurs, des potiers et des publicains venaient leur parler d’un tombeau vide, d’une pierre roulée, d’une apparition et des doigts de Thomas dans la plaie.

Electre réussit à faire croire à Chrysothémis qu’elle se trompe, et celle-là, habituée à être moins savante et moins douée pour l’espoir, moins courageuse, la croit (“Oh infortune ! Et moi qui m’empressais…” Puis Electre : “Voilà ce qui t’arrive, mais si tu m’en crois / tu secoueras ce fardeau de souffrances.”).

Privée d’espoir, voici Electre, existentialiste, décidant d’être elle-même juge et justice. Et voici Chrysothémis de retour à sa résignation, plus faible, plus peureuse, plus soumise et finalement plus immuablement croyante que sa soeur — laquelle passe d’un extrême au suivant (d’un côté l’espérance totale et éclairée, de l’autre un nihilisme choisi et assumé). Alors Electre a ce vers sublime : “J’envie ton jugement, mais je hais ta lâcheté.”

Dans une de ses lettres au P. Perrin, Simone Weil effectue le parallèle entre Oreste et le Christ / Electre et l’âme humaine. (Elle a traduit d’ailleurs le moment de leurs retrouvailles.) J’aimerais y ajouter cela : les deux soeurs représentent, ensemble, l’âme humaine. Elles attendent toutes les deux Oreste, c’est-à-dire le Salut. Chrysothémis est ce qui est faible dans l’âme humaine, et crédule, toujours prêt à croire mais jamais, ou très rarement, à agir. Electre est ce qui est fort, et plein d’espérance, mais capable aussi de désespoir. Elle est trop intéressée par l’action pour ne pas trancher elle-même quand elle ne croit plus que le ciel tranchera. Elle est trop vivante, trop sensible, trop orgueilleuse pour ne pas être tentée par le nihilisme et ce qu’il commande. Soit elle deviendra la sainte la plus fervente qui soit, témoignant partout de la vérité sans peur, soit elle deviendra une athée magnifique, poursuivie par un sentiment de solitude totale, intelligente au presque dernier degré, heideggerienne, libre, désespérée, et résignée, mais totalement résignée, à ce seul endroit qui est la porte finale de la connaissance des phénomènes : le problème de la cause non causée (qui est celui qui est ?).

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Avenue Vavin

Une contrainte en ce lieu n’est pas la mienne, indépendante de ma volonté elle a pourtant partie liée. Le bureau croule sous la fausse existence de l’ordinateur. Le balcon derrière regarde un bouleau invraisemblable, empereur d’un jardin parfait depuis que personne n’a plus le droit d’y mettre les pieds et parce que les mésanges noires et jaunes et les geais roux et bleus n’ont que faire de la loi. Dans le hall, des poissons (la conscience de ce genre est une chose infamante) organisent un conciliabule sans doute décisif en l’ombre liquide d’un bassin japonais. Dehors, les ouailles fricotent sous de petits arbres malades. Même à midi, rien n’est trop dessiné. Le radiateur, inutile en cette saison, a des prétentions aveugles. Les câbles évidemment associent leurs bouches invisibles, gris et blancs à l’aiguillon rouge, tandis que des chewing-gums fixent par terre le fossile du Temps, cet avocat pléonasmatique (l’Espace, c’est le juge… le sédiment du fossile). L’imprimante du “laboratoire” il paraît a digéré deux ramettes, la corbeille est propre et mes livres sont perdus. Il me semble quand je finis suffisamment tard pour ne plus rentrer en bus que les étoiles n’existent ici là-haut que pour avoir mis en valeur les lampadaires.

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Monomanie

Le doudou de mes enfants (qu’un jour ils sacrifieront sur l’autel de l’enfance…) me fait penser à René Girard.
La toison d’or, puis Médée et ses enfants… René Girard.
Un match de rugby, la peau du ballon, le sport en général… René Girard.
La télévision, les candidats… candidats à quoi ? René Girard.
ça fonctionne à chaque fois… sauf avec le christianisme ? Oui et non. Le catholicisme a parfois une inclination au “sacrifice à la place de” plutôt qu’au “corps livré pour“, et penche il me semble, dans certaines époques sinon presque toutes, vers le sacré plutôt que vers la sainteté.

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Les derniers hommes (Saint Paul)

“Sache ceci : que dans les derniers jours surgiront de durs moments. Les hommes, en effet, seront égoïstes, cupides, fanfarons, orgueilleux, blasphémateurs, rebelles à leurs parents, ingrats, impies, sans cœur, sans loyauté, calomniateurs, sans frein, sauvages, ennemis du bien, traîtres, emportés, enflés d’orgueil, amis de la volupté plus que de Dieu ; ayant les dehors de la piété, mais rejetant son vivant pouvoir.” [2 Tm 3, 1-5]

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N’ayez plus faim mes larmes

Un soldat ce matin,
En apportant son arme,
A porté votre pain ;
— n’ayez plus faim mes larmes.

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Les silures du Tonlé Sap

Près du bateau, de gros poissons chats suçotaient les galets, dont les reflets tantôt se fondaient à l’eau du Tonlé Sap et tantôt s’en dissociaient, si bien qu’il était difficile d’estimer leur taille et qu’aux Européens on faisait croire qu’ils avaient des jambes. Leurs moustaches et les crins de leurs yeux traînaient dans la vase et s’accrochaient parfois au reste d’un câble ou d’une pompe à vélo. Saravouth en sentait la présence à l’intérieur de lui-même. C’était la peur oui et non. C’étaient surtout les miracles bizarres de l’enfance. Des éventails hérissaient leur peau brune couverte de nèfles gélatineuses et piquée d’écailles rares et blessées, violettes, retournées sous les tissus. Une légende parmi d’autres, la plus tenace les concernant, disait que ces silures de la plaine des Quatre-bras étaient les réincarnations d’anciens rois ; cependant les autochtones préféraient y reconnaître une voisine, un pion, un imprimeur ou un commerçant jaloux plutôt qu’un monarque dont la cruauté au final n’était qu’hypothétique. Quoi qu’il en soit leurs langues sèches trouvaient les miettes à la surface, les cendres des cigarettes, les pailles de bois et de plastique et les lambeaux de ce qui avait dû être un filet et n’était plus désormais qu’une efflorescence de boue au milieu des algues gluantes.

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… il n’est plus que la mort

Mère Marie : “… il n’est plus que la mort qui compte lorsque la vie est dévaluée jusqu’au ridicule (…)”.
Le Commissaire : : “(…) Mais il faut bien que je hurle avec les loups !”

Georges Bernanos — Dialogues des Carmélites (1949)

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Un déjeuner chez les Stoltz

Une fois par mois, Ludmilla Stoltz réunissait ses enfants autour d’un déjeuner, auquel assistaient parfois le mari d’Anaïs, le compagnon d’Olivier et une amie de Thibault si ce dernier l’avait souhaité. Il était cependant assez rare que les conjoints fussent présents, Ludmilla préférant l’illusion d’un nid intact, comme si son époux, Frank Stoltz, avait été absent pour la journée ou en voyage, et qu’il y avait eu son chapeau dans l’entrée (il oubliait toujours son chapeau), sa cendre sur le coin d’une table (la dernière cendre tombait à côté) et sa silhouette cycladique dans l’embrasure de l’atelier. Ce déjeuner était l’occasion de se souvenir de lui, mort trop jeune, d’un cancer, c’est‑à-dire d’une maladie végétale : un chapelet de groseilles avait poussé sur son pancréas. Ludmilla Stoltz avait aimé son mari au point qu’une nuit elle avait nagé vers le large sous un ciel sans étoiles mais doté d’une lune ronde et morte — nagé jusqu’à l’intérieur de la nuit — mais la nuit l’avait repoussée sur la plage, au bord de l’avenir, où il y avait encore ses enfants et la possibilité de consolider les souvenirs de Frank et de vivre fixée à eux.

Le grand Frank Stoltz était partout dans la maison de Chambly où chaque mur était consacré à son œuvre, comme il disait lui-même : « les éventails en flammes de mon âme électrocutée ». Les toiles des époques différentes, les premières figuratives (un voilier déchiré par la tempête, une trapéziste sur une table d’opération, un cerceau devant un hangar, trois tournesols dévastés), les suivantes abstraites, l’hommage à Jacques Maritain, avaient en commun la vivacité des couleurs — Stoltz était un obsédé des couleurs chaudes, brûlantes, bouillantes, orange, rouge et jaune, rose, la chair, le feu — à part une toile noire et fracassée en son milieu par une ligne de bronze : Impression n°2. A l’issue de la rétrospective ayant suivi son décès, Beaubourg avait proposé une fortune à Ludmilla pour celle-là, et Thibault et Olivier avaient plusieurs fois demandé à leur mère s’ils pouvaient la prendre chez eux ; mais elle avait tenu à la conserver.

Ce mois-ci le repas traditionnel se déroula correctement jusqu’au dessert. Anaïs expliqua qu’elle participait à l’enregistrement du Soulier de satin, au total neuf heures de prise, dans le cadre d’un concours organisé par la radio polonaise. Claudel avait la cote en Pologne. Elle raconta qu’il avait voulu convertir André Suarès puis compara les vers du Soulier à de lourds tapis dont on aurait enclenché le déroulement, clac, d’un coup de talon, de façon à ce que le tapis se déplie sur un parquet ciré, uniformément, jusqu’à frapper la finale, magnifiquement, « empiriquement » disait-elle. L’image était de François Beaulieu, à son avis le plus grand comédien depuis Louis Jouvet… Ensuite elle parla de quelques peintres : Fantin‑Latour, Fragonard, les coquins, ceux dont les fleurs allégorisent. Elle aimait parler d’art et chez son psychanalyste n’hésitait pas à prétendre qu’elle n’avait jamais parlé que de cela, avec son père, à cause de lui, et que lorsqu’elle en parlait c’était comme si elle avait continué à l’écouter et comme si elle avait enfin compris Impression n°2, auquel elle tournait le dos pourtant dès qu’elle venait à Chambly, « trop mouillé » disait-elle. Ludmilla avait rebondi sur Fantin-Latour ; selon elle il s’agissait d’un peintre surdoué mais sinistre dont chaque scène, même les joyeuses, les scènes de vie, même les fleurs épanouies, était une scène de mort, peinte par la mort, la barque de Charron en forme de détail ; il suffisait de voir Rimbaud déguisé en cadavre.

— Comment va ton mari ? avait demandé Olivier.
— Eh bien, il cherche un sens à sa vie.
Le mari en question commercialisait des assurances.
— Et vos enfants ?
— Ils vont bien, répondit Anaïs.
— Je veux dire : ce n’est pas « un sens à la vie », les enfants ?
— Oui et non, il voudrait davantage. Bertrand a besoin de se dépenser, réfléchir, créer. Tu savais qu’il s’était mis au piano ? Il dit que Bach est le plus grand. Moi je dis que c’est Liszt. On ne peut pas s’entendre sur tout.
Thibault imagina ce gros lourdaud d’assureur aux doigts boudinés et au front de maire en train de déchiffrer une partition, chez lui un dimanche, à l’heure de la sieste, rougeaud, appliqué.
— Antonin ne m’a pas appelée depuis un bail. Comment va-t-il ? Je voulais qu’il participe au Soulier
Ludmilla regardait ses enfants sans les écouter, avec cette tendresse de veuve et cette folie dans le regard qui la caractérisaient.
— Antonin s’est remis à lire de la poésie, répondit Olivier, et nous cherchons un appartement.
— Il travaille sur quelque chose ? demanda Anaïs, légèrement jalouse de ce comédien qu’elle avait présenté à son frère et dont elle avait ainsi espéré se rapprocher, mais qui était resté lointain, amical oui, mais sans la rencarder. Au fond, elle ne lui en voulait pas. Avant de jouer dans la cour des grands, elle devait apprendre à s’appuyer mieux sur les consonnes, qui dans la langue française sont des prises, plutôt que de se réfugier dans les voyelles, qui sont des issues de secours.
— Antonin en ce moment prépare une pièce à partir des poèmes de Giono.
— Tiens, je ne savais pas que Giono avait écrit des poèmes.
— Ils sont inouïs, intervint Thibault qui voulait briller mais vit que sa mère n’écoutait pas. Je me souviens du Cœur‑Cerf : « galope, galope… »
— C’est ça, confirma Olivier. Et toi, qu’est devenue la fille de l’autre fois : Julie ?
— Anne-Laure, corrigea Anaïs.
— C’est terminé.
— Tu n’aimes pas les femmes, dit Ludmilla sortie de sa torpeur, tu aimes l’amour. Il paraît que c’est classique chez les derniers nés.
Thibault était habitué aux remarques concernant son célibat.
— J’ai beaucoup de travail en ce moment.
— A ce propos, demanda Olivier qui attendait une occasion, est-il vrai que tu produis Big Brother ? Antonin me l’a dit mais il n’était pas sûr.
— C’est vrai, dit le cadet sans honte.
Il s’était douté qu’Antonin ou quelqu’un d’autre aurait prévenu Olivier, car il ne pouvait rien se préparer à Paris sans que son frère fût au courant.
Celui-ci soupira méchamment. Thibault détestait ce soupir depuis tellement longtemps qu’il ne lui serait pas venu à l’esprit d’en tenir rigueur. Il n’admirait plus Olivier depuis dix ans, mais la mort du père les avait rapprochés autour d’un lien qui n’était ni de l’amitié ni de l’amour, ni même de la fraternité, mais une compréhension mutuelle dont une personne extérieure aurait eu du mal à comprendre les tenants.
— Qu’est-ce que c’est Big Brother ? demanda Anaïs. Ça a un rapport avec Orwell j’imagine ?
Olivier ne laissa pas à Thibault le temps de répondre.
Big Brother est une émission où on filme n’importe qui dans un appartement, pendant des semaines, ils ne font rien. On les filme, c’est tout. Ils mangent et ils dorment. En attendant Godot pour l’éternité… Evidemment, grâce à un numéro de téléphone surtaxé, les téléspectateurs votent pour éliminer les candidats. Ce sont des gladiateurs : pouce levé ou baissé, la mort ou l’esclavage. Ils pètent et se grattent les couilles en attendant d’être sauvés. C’est immonde mais c’est lucratif, très lucratif, hein Thibault ?
Thibault souriait péniblement. Ludmilla vint à son secours.
— Tu pourrais peut-être laisser ton frère nous expliquer de quoi il retourne ?
— Laisse tomber maman, il a besoin de se défouler.
— Qu’est-ce que j’ai dit de faux ? Avoue que c’est cela : vous prenez de pauvres gens et vous les enfermez pendant trois mois.
— Veux-tu que j’explique ou que j’avoue ?
— Du calme les garçons, implora Anaïs.
— Oui, dit Ludmilla en regardant un tableau de Frank où un goéland rouge suçait le mamelon d’un champ. Ne vous disputez pas, de grâce…
— Pardon, concéda Olivier.
— Ce n’est rien, dit Thibault. Je comprends les critiques. Après tout, tu n’es pas loin de la vérité…
— Ah !
— Sauf peut-être dans ton mépris des candidats. Ce ne sont pas de pauvres gens. En fait, les pauvres gens n’existent pas. J’ai organisé des milliers de castings, et j’en suis sûr désormais : il y a de pauvres vies, mais il n’y a pas de pauvres gens. Notre émission en sera la preuve, ou non, je ne sais pas… Disons que c’est une tentative.
— C’est dangereux les tentatives quand les cobayes sont humains.
Craignant que la dispute ne reparte, Anaïs s’en mêla :
— Je trouve l’idée intéressante, au moins ça changera de ce dont on a l’habitude.
— Merci, dit Thibault comme si c’était un compliment.

Le dernier né des Stoltz avait le cinéma dans la peau depuis la préadolescence. Des milliards d’images ne provenant pas de sa vie avaient enrichi sa vie. Au lycée puis à l’université, la carrière de réalisateur avait naturellement été à ses yeux la seule envisageable. Mais les aléas, après deux courts métrages dont aucun festival n’avait voulu, l’avaient conduit vers la production, grâce à un ami de son père à propos duquel on racontait qu’il était devenu chauve à seize ans, d’abord pour les séries télévisées puis finalement les émissions. Un tel revirement ne l’avait pas rendu trop triste, et il se souvenait avec tendresse des nuits passées à la cinémathèque, le cliquetis du projecteur et les trous de cigarette sur les bandes jaunes et noires, le velours fatigué des strapontins, le sol visqueux et les vieux messieurs qui n’enlevaient pas leurs lunettes de soleil durant les séances. Il regardait encore un ou deux films par semaine, seul chez lui, où il avait fait installer un dispositif complet ; et s’il lisait ce n’était plus pour compiler des notes comme autrefois. Dix ans : il lui avait fallu dix ans pour avouer à ses anciens camarades de la Fémis qu’il n’avait jamais rien compris à Deleuze.

Un jour de juin, alors que venait de s’achever une averse ahurissante tout de suite suivie par un ciel doux et net, Thibault avait retrouvé son père mort dans les rosiers de Chambly. Les gouttes de pluie tremblotaient dans les toiles d’araignée tandis que l’atmosphère coupée par les éclairs et désormais réunie charriait une odeur de paille et de yaourt aux fruits. Les roses, les grosses roses blanches aux joues de filles, pleuraient sur le peintre à leurs pieds étendu dans un drap de beauté. Thibault, quelques heures plus tard, avait demandé à ce qu’on le laissât contempler en silence Impression n°2, la seule toile de son père qui prenait les couleurs au lieu de les donner.

 

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D’eau

Eau verte, eau noire, eau blanche, eau rouge, eau minérale, eau lourde, eau jaune, eau claire, eau de mer, larmes, lacs, poissons.

L’eau, à la terre, est le temps. La terre, c’est l’espace.
Irruption volcanique sous l’océan : pénétration violente de l’espace dans le temps. Victoire de l’espace. Victoire momentanée. Viol… Le temps, à la fin, de toute façon, épouse le néant. “…et le souffle d’Elohim planait sur la face des eaux.

Poséidon est le dieu à côté, les affaires de ses frères ne le concernent qu’approximativement et de loin en loin ; d’ailleurs il leur verse ses tributs sans respect. Trident : horrible symbole, arme trois fois mortelle où le sang ne se fixe pas.

L’Odyssée : voyage à travers l’impossibilité du langage. L’eau retient Ulysse en dehors de lui-même.

Styx : incommunicabilité des âmes prisonnières entre la vie et la mort. Les fantômes supposent un Purgatoire sous-marin. Ils sont liquides, c’est pourquoi on entend dire que “le deuil est soluble dans le temps“.

Ambivalence érotique des Néréides.

Et Rimbaud évidemment : “…le Poème de la Mer… figements violets… la circulation des sèves inouïes…  nasses… la flache noire et froide…

Tohu-va-Bohu, chaos originel chez les Juifs puis les Chrétiens : eau donneuse de mort et de vie. La mort est l’eau sur laquelle le Fils a marché, celle qu’il transforme en vin à Cana et qui jaillit de son flanc crucifié. La vie est l’eau vive, l’eau de la Samaritaine, le vin à Cana. Le baptême des Chrétiens est immersion à la fois dans la vie et la mort, la mort puis la vie, et la vie au-delà de la mort.

L’eau est tout de suite symbolique parce qu’elle est la matière première de tout symbole.

Le taureau d’Hippolyte : “Cependant sur le dos de la plaine liquide / S’élève à gros bouillons une montagne humide / L’onde approche, se brise, et vomit à nos yeux / Parmi des flots d’écume un Monstre furieux… couvert d’écailles jaunissantes… Indomptable Taureau, Dragon impétueux…

Inutile de chercher de l’eau sur une autre planète pour savoir s’il y a la vie. Cherchez le langage, vous trouverez l’eau.

L’eau patiente. Le murmure de l’eau…

L’humanité mourra de soif.

Autre paradoxe : rien ne flotte longtemps et tout finit par sécher.

L’eau est mais n’existe pas.

 

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Vacances

29 juillet : le goût de mangue des vacances.

L’été et ses cordons de fleurs ploient.

Je n’ai plus faim parce que je suis la soif des autres.

Leur guirlande débile a empêché les corbeaux de grignoter ma potence.

Ridicule… Tout cela est ridicule.

Le Verbe ne tient plus qu’au fil sans or de l’orgueil.

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Notre époque déteste…

Notre époque déteste la pensée, la beauté, le libre-arbitre, les secrets ontologiques, la retenue, la hiérarchie et le pardon.

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Boucs émissaires

Les mairies de nos villages portent sur le front la farine rouge et le silence des temps anciens, de ces temps sans langage, l’apogée du sacrifice — et les sacrifices reviennent : zooms soudains de la conscience collective. Une chose est sûre, à notre époque, les boucs émissaires n’ont aucune chance.

(Les boucs émissaires par définition ne sont pas ceux à qui l’on voudrait volontiers prêter ce rôle, les minorités, etc., mais ceux qu’on est certain d’avoir raison, collectivement, de pourchasser et de détruire, les cibles évidentes qui d’après nous ont le visage du scandale et sa bouche de fumée… Ceux-là n’ont aucune chance, la flèche sera tirée avant qu’ils aient commencé à fuir.)

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Vinification

Le jus assoiffé dans la cave rumine la trahison des pierres, leur silence frais et l’ennui des fondations. Son intériorisation a lieu naturellement : psychanalyse des minéraux (la futaille est freudienne : désir d’espace, meurtre du temps). Ici la terre a allégorisé. On ne boit que soi-même : il n’y a pas de vin en soi. C’est sûr, le vin est un miroir. Et un succédané : “Ceci est mon sang…”

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L’empirisme du moindre mal

Les scientifiques sont de plus en plus semblables aux mauvaises plaisanteries que fait Dionysodore à Clinias dans l’Euthydème : ils n’apprennent que ce qu’ils savent et prouvent ce qu’ils ont décidé d’attester. Ils vérifient et confirment…

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Une structure bâtie contre l’essence

Nous avons tout transformé en drogue. Le ping-pong, aujourd’hui, est une drogue. Le smartphone, etc. Rien n’est satisfaisant, pas même l’excès de ce qui ne l’est pas. Cela en dit long sur ce qui nous manque d’essentiel. Et combien ce manque est structurel.

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Nabokov — à propos d’un livre intitulé Lolita (12/11/1956)

“A mes yeux, une oeuvre de fiction n’existe que dans la mesure où elle suscite en moi ce que j’appellerai crûment une jubilation esthétique, à savoir le sentiment d’être relié quelque part, je ne sais comment, à d’autres modes d’existence où l’art (la curiosité, la tendresse, la gentillesse, l’extase) constitue la norme. Ce genre de livre n’est pas très répandu. Tout le reste n’est que camelote de circonstance…”

Vladimir Nabokov — à propos d’un livre intitulé Lolita (12/11/1956)

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Union européenne : pour un sursaut roman

On mesure mal ce qu’a été l’esprit des deux premiers siècles du deuxième millénaire en Europe, et ce qu’on a perdu en lui tournant le dos. Tout cela est si loin désormais. Ce ne sont certes pas les conneries cinématographiques qui nous aideront à mieux comprendre ce qui s’est joué ; quant à Jacques Le Goff… Qui lit encore Jacques Le Goff ? Pourtant, la trace demeure dans les villages (combien d’églises et d’abbayes romanes en Europe ?) d’un temps qui ne devait pas être si atroce que les manuels le suggèrent puisqu’y ont proliféré ces bijoux dédiés à un dieu né dans une crèche et mort par amour.

L’esprit roman vint par le bas, déclenché et synchronisé à Cluny, certes, la “Maior Ecclesia”, mais accepté tout de suite, parce qu’il avait le visage du peuple. Bernard, Guillaume de Volpiano, Saint Hugues ont catalysé une force venue par la masse, et immédiatement rendue à la masse.

Ce n’était pas de la communication, mais une communion spontanée autour du Beau et du Simple conçus comme véhicules de la Justice et de la Vérité.

Où sont nos véhicules ? Qui chez nous croit encore en la Beauté ? De quel genre de fin du monde, ou de transhumance post-historique,  nos foires internationales d’art contemporain sont-elles les symptômes (ou les causes ?) ?

L’art gothique était intellectuel, citadin, orgueilleux, viendrait bientôt la manie des signatures, l’artiste portée aux nues, transformé lui-même et par lui-même en Tour de Babel. Le gothique, c’est déjà la politique. Je ne sais plus où j’ai écrit cela : la lumière, la hauteur, la clarté gothiques préfigurent une société hémophile. C’est déjà les profils de Chambord et Chenonceau, la Renaissance — saloperie de Renaissance — l’individualisme, le scientisme et la communication surtout, déjà presque Rousseau, et après lui, inévitablement : Sarkozy, Hollande, Macron, Onfray, BHL, etc.

L’Union européenne a besoin d’un souffle par le bas. Cela passera par l’architecture. Il nous faut une architecture commune. La construction européenne doit être faite de constructions européennes. Oui, il faut un sursaut roman. Autrement dit une conception commune de la Beauté, et que celle-si soit suffisamment humble pour être désirée par les plus humbles, et que naissent ensuite à partir et au travers d’elle des conceptions communes de la Justice et de la Vérité.

Nous avons besoin de Jean Scot Érigène (qui a expliqué pourquoi l’union était nécessaire et naturelle entre la foi et la raison) et Pierre le Vénérable (qui fit traduire le Coran en latin et souhaitait que les débats théologiques remplacent les croisades… oh comme nous en avons besoin !).

Nous avons besoin des moulins romans et des chapelles romanes — l’hésitation des flammes dans les chapelles romanes — et non pas des start-ups néo-numériques et ultra-bizarroïdes, post-gothiques et trans-humanistes.

Que l’Europe revête son blanc manteau d’églises, et qu’un Raoul Glaber écrive au sujet du siècle précédent : « On croyait que l’ordre des saisons et les lois des éléments qui jusqu’alors avaient gouverné le monde étaient retombés dans un éternel chaos, et l’on craignait la fin du genre humain ».

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Des mendiants et de la Charité

La bille de rien dans les poches des pauvres, les miroirs blancs sous leurs ongles et leurs ventres agenouillés autour du coeur attendent la mort et le confort enfin des draps de la révélation.

Qu’est-ce qui n’attend pas d’éclore en ce monde — et qu’est-ce qui y éclôt ?

Les pauvres ont le visage de Dieu, leur silence parle son langage. Leur avenir est son éternité : une chambre pour la nuit, un quignon trempé dans le vinaigre, une cigarette entre leurs doigts jaunes.

Matthieu 19: 20-22 ; Marc 10:21 ; Luc 12:33 ; Luc 18:22 ; Actes 2:45 ; Actes 4:34 ; Timothée 6:17-19 ; Hébreux 10:34…

Le socialisme et toute espèce de colère sont des formes atténuées de l’orgueil. La pauvreté n’est pas un mal, c’est cela qui est scandaleux dans le catholicisme : les mendiants au revers du tympan sont l’Eglise (et non les premiers bancs), l’autel, la promesse de Jésus et le mystère de son corps livré. Seule la colère a des dents. Et le mensonge, et l’envie, qui sont deux formes de colère (i.e. deux formes d’orgueil), et dont les canines empoisonnées rôdent autour des tombes à l’affût des larmes et des bouquets, du paganisme, de la culture du sacrifice, de la peur pour soi-même et du désespoir normal, qui est ce qui tue les mendiants parce que c’est ce qui a raison de la Charité (“Vite, je dois jouir, me divertir, profiter… Vite, conserver ce que j’ai gagné pour durer dans la jouissance et que la jouissance du sacrifice d’un autre dure en moi, vite et longtemps, le plus longtemps possible…”).

Tout ce qui n’est qu’humain a raison de la Charité.

Tout ce qui n’est qu’humain, le protestantisme y compris, a raison de la Charité.

Pascal (Pensées, 339) : “La distance infinie des corps aux esprits, figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle.”

Chaque mendiant nous transforme en chameau, et sa main tendue, et ses poumons ravagés sont le chas de l’aiguille (Luc 18:25). Le visage des pauvres est la seule vraie question, la dernière et le seul vrai mystère. Il sera près de nous dans le lit des douleurs puis dans la tombe, éclairé comme à l’intérieur d’un Rembrandt — le masque réel d’un monstre sur la vraie face d’un ange.

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