Les Contreforts (2021)

Roman paru aux éditions Calmann-Lévy le 18 août 2021.

Au seuil des Corbières, les Testasecca habitent un château fort fabuleux, fait d’une multitude anarchique de tourelles, de coursives, de chemins de ronde et de passages dérobés.
Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur ; Pierre, quinze ans, hypersensible, braconne dans les hauts plateaux ; Léon, le père, vigneron lyrique et bagarreur, voit ses pouvoirs décroître
à mesure que la vieillesse le prend ; Diane, la mère, essaie tant bien que mal de gérer la propriété.

Ruinés, ils sont menacés d’expulsion. Et la nature autour devient folle : des hordes de chevreuils désorientés ravagent les cultures. Frondeurs et orgueilleux, les Testasecca décident de défendre coûte que coûte le château.

Posted in Romans | Leave a comment

Deux ifs

Deux spécimens, le mâle et la femelle, cinq cents ans chacun, baldaquin millénaire à l’entrée du jardin ;
Le mâle clair et auguste, se couvre au printemps de pointillés blonds ; à l’automne la femelle, sombre comme un sapin, de perles rouges léthifères.
Une chouette hargneuse, diurne, un couple de palombes, des guêpes, des scolopendres — insectes des premiers âges, les âges scrupuleux — habitent ce portail.
Arbres immortels, couple immortalisé, pourquoi votre ombre est-elle d’un calice inversé ?
De quel signe étiez-vous à la nuit des Temps — celle que la hache d’Adam a brisée — les portefaix,
De quelle énergie primordiale, l’insigne ?
Quand vous fouettez mes carreaux et frappez à ma porte comme des créanciers, qu’attendez-vous de moi ?
À quoi devrai-je renoncer pour que vous ne m’ennuyiez pas ?

Posted in Fragments | Leave a comment

Séféris

Séféris écrit depuis “quelque part”. Le langage chez lui observe le langage : le premier est calme, il constate, il voit, il regrette ; le second, pris à la vague, aspire, tâtonne, court. Le vers se déploie en deux temps. Toujours l’action est doublée ; toujours elle se révèle, et, révélée, n’entre pas dans le piège du commentaire, tout en déjouant, par avance, les plans de ceux qui voudraient l’y faire entrer. Séféris nous donne les clefs avec le château, mais ne nous fera pas l’affront de marquer, au feutre, l’évacuation des eaux, comme font certains ouvriers qui, l’ouvrage à peine achevé, prévoient déjà de réparer, et marquent avant de partir l’endroit où il faudra percer pour voir, sonder, refaire. Le travail de Séféris ne se voit pas. Pas une goutte de sueur sur le front du maçon. C’est d’un très vieil homme, un très ancien ouvrage, à peine blanchi par le soleil de Santorin.

Posted in Notes | Leave a comment

Anatomie

Plongé dans un des quatre tomes du manuel d’anatomie écrit par mon oncle chez Flammarion, j’atterris : “noyau salivaire inférieur (parasympathique)”. Je décolle, je poursuis : “hypoglosse”. Les planètes tournoient. L’univers est une spirale. Le corps est un répertoire. L’os hyoïde : l’oshyoïde, je pense à un monstre, avec des dents, des écailles, un amphibien hystérique haut comme un petit immeuble. L’anatomie est moins une mécanique qu’une mythologie. Quel rôle joue le nerf glosso-pharyngien au juste, dans le complexe de Peter Pan ? Comment est celui de mon fils ? Je m’amuse à me “retirer en moi-même”, comme disent les auteurs de psychologie positive. Je cherche les vieilles clopes, et les anciennes idées, les combats perdus. Que reste-t-il de cette époque où je révérais Rousseau ? La fissure orbitaire a-t-elle une fonction métaphysique ? Je m’amuse ; parfois je panique. Pourquoi le corps fonctionne-t-il ? A quel principe est-il moulé ? Que dirait le récessus piriforme — à quel monde secret nous donnerait-il accès — si seulement il savait parler ?

Posted in Notes, Plaisanteries | Leave a comment

Le réalisme magique est un raisonnement synthétique a fortiori

Les auteurs sud-américains ont démontré l’existence des fantômes. Ils les ont requalifiés pour ce qu’ils sont. Captée comme à un pluviomètre, nous avons senti, et dans certains cas nous avons bu grâce à eux, leur respiration liquide. Nous avons soupesé leurs larmes. On leur a parfois donné le droit de vote, quelle drôle, quelle romantique idée ! João Guimarães Rosa, Bolano, à présent Mariana Enríquez… n’ont rien de “fantastique”, au contraire ; la littérature ici est méthode empirique. Elle échantillonne. Elle révèle. Elle se fait chimie organique, exobiologie, raisonnement synthétique a fortiori.

Posted in Notes | Leave a comment

Richard Powers

Je tiens Orfeo, l’Arbre-Monde, et le tout juste paru Sidérations, pour des chefs d’oeuvre. Powers regarde la science avec tendresse, sans malice, sans ironie voltairienne, et ce faisant il la rend ductile. En la fragilisant, il la rend consommable. Son attitude est celle des premiers philosophes, moins une méthode qu’un état d’âme : l’étonnement, la disponibilité.

Posted in Notes | Leave a comment

Matthieu, chapitre 3

Lire “poils de chameaux” et les avoir sur la langue, collés par “le miel sauvage”, chauffés par “le cuir” et rehaussés par le craquement des “sauterelles”.

Jean le Baptiste pue la transpiration. Il sourit. Sans doute ses dents sont-elles jaunes, certaines sont tombées.

Il faut un homme de chair, de poils et de dents déchaussées pour baptiser Jésus. Il faut un visage dans une enveloppe de souffrance…

La foi de Jean précède l’incarnation, alors même qu’elle est foi en l’incarnation : les pierres elles-mêmes, il le sait, seront de chair sous la main du Seigneur. Sa parole va directement où la substance vibre : à la racine amère, et l’abricot noirci, palpitant. “Déjà la hache est prête…”

Puis Jésus vient, Jean le baptise. Entendez l’eau sur ses cheveux, sur ses joues… La colombe vient, la même que pour Noé. A cet instant, sans doute, Jean pressent le mystère de la résurrection des corps. Le Temps est un naufrage : jamais ne cesse le déluge, mais l’arche n’est pas rien. Il a été construit pour sauver le coeur des êtres, oui, mais aussi pour être sauvé lui-même. Les choses ne sont pas rien. Elles respirent. Dieu est partout. Il a tout voulu. Dans les pierres, dans la glace, dans la boue, dans la vermine, dans le béton armé, les plumes, les cornichons, les sangliers, dans les paillettes et les croutes de sang : tout est appelé à notre suite, parce que Dieu veut tout sauver. Il veut sauver tout ce qu’Adam a nommé. Il appellera tout ce qui par les fils d’Adam aura été appelé, et bénira tout ce qui par eux aura été baptisé. C’est Adam qui baptise, et c’est Dieu qui sauve ce qui est marqué par sa Croix.

Le fils d’Adam, Jean, baptise Dieu lui-même. Il nomme Dieu lui-même, pour que le nom de Dieu soit connu, voulu, accepté, et que son règne vienne. Et que sa volonté soit faite (au début Jean résiste, mais Jésus insiste, il cède…). Il le bénit. Il le baptise. Il le supplie…

Il l’aime.

Posted in Fragments | Leave a comment

Genèse, chapitre 5

D’hile en hile, de cicatrice en cicatrice… Adam fut divisé. Eve se dispersa. Le Temps ravage tout, mais dans le Temps la famille est préservée. Tout n’est pas temporel, même ici-bas… Tout n’est pas horizontal. Une chaîne existe jusqu’au premier maillon, avant la Chute. Dans le langage, à l’intérieur, demeure un lien parfait. Nous nous en sommes éloignés, mais le maillon est encore là — et la chaîne sur laquelle il faudra tirer. Tirer jusqu’à Lamek, Noé, puis Adam, et depuis lui monter, s’approfondir, s’éterniser.

Posted in Fragments | Leave a comment

Genèse, chapitre 4

Caïn, le sédentaire. Abel, le berger. Celui qui reste. Celui qui part. Celui qui attend. Celui qui avance. La haine de Caïn. L’indifférence d’Abel. Les deux faces de l’Homme. L’Homme divisé contre lui-même.

Puis le meurtre, le premier meurtre… Le premier détournement total. Le premier homme mort, dans le Temps, n’est pas mort à cause du Temps. Il n’est pas mort à cause de Dieu. Il a été tué, assassiné, par son frère, c’est-à-dire par un autre lui-même.

Pourquoi l’a-t-il tué ? Parce qu’il n’aimait plus Dieu. Il ne le comprenait plus. L’envie, le désir mimétique… Si on aime Dieu, on aime le prochain. Si on respecte le prochain, on respecte Dieu. Il y a identité de l’axe vertical et de l’axe horizontal. Le Christ, c’est le centre, où se croiseront les axes.

Tout de suite après avoir tué Abel, à qui il ne pouvait mentir, Caïn ment à Dieu, qu’il ne peut pas tuer.

Le sédentaire sera vagabond. Il n’en sera pas moins sédentaire, et, donc, il sera triste, triste… Il a tué l’autre lui-même, et, donc, il sera seul. Si seul… Quiconque le trouvera le tuera, et, de fait, s’éloignera de Dieu davantage qu’il ne s’en est éloigné lui-même. L’Humanité divorce.

Caïn habitera l’Orient. Il vivra à l’intérieur d’un mystère.

Eve enfanta un autre fils… L’Humanité se répandait. Dieu était Seigneur, parce qu’il était plus loin, et parce qu’il devait régner sur des hommes qui, sans lui, eussent été divisés davantage qu’ils ne l’étaient déjà — et qui, malgré lui, l’étaient de plus en plus. Le Temps passait, filait, s’épaississait.

Posted in Fragments | Leave a comment

Matthieu, chapitre 2

Les rois mages arrivent depuis les limites orientales du monde — l’Egypte, l’Inde, la Chine, le Japon… Le christianisme ira vers l’ouest. L’est est venu à lui.

Ils observent les astres : ils interprètent les signes perdus, l’alphabet des éclairs, l’encyclopédie lunaire. Adam a tout nommé. Le sens, donc, est partout. Les rois mages ont fait profession de le retrouver.

Hérode sent, il sait sentir… Roi-chien, bête des anciens âges. Le danger vient, c’est-à-dire le Salut, ennemi du Politique, et l’Eschatologie, qui est ennemie de l’Histoire.

Les rois sont mandés secrètement, mais leur camp est déjà choisi. Ils comprennent que la bête est apeurée. En Orient, quand elles ont peur, les bêtes se mangent entre elles. Elles dévorent même leurs propres enfants.

A l’enfant Dieu dans sa mangeoire — à dieu fait dévorable — ils rendent l’or, la myrrhe, l’encens : sa royauté, son sacerdoce, son feu. L’Orient est prosterné. L’Occident le fera. L’Orient rend à dieu sa divinité. Dieu rendra à l’Occident son humanité.

Les étoiles, les songes et les anges ont suivi les consignes : les rois s’en vont (de quel côté?), Hérode devient dingue, il massacre les Innocents. Quand elle est confrontée à Dieu, la Politique soit se prosterne (les rois mages) soit massacre des innocents (Hérode), et ce faisant, elle les retourne à Dieu, il les reprend, il les sauve… Le diable ne sauve rien. Il hurle. Il s’impatiente. Il réclame sa livre de chair, et la prélève sur le dos des enfants.

Hérode demande la vie des nourrissons de moins de deux ans : ceux qui ne savent pas parler, et à peine marcher… Ceux qui sont encore connectés à Dieu, parfaitement sous son aile, et parfaits, saints, tout de suite sauvés. Hérode les massacre. Il massacre la possibilité du langage.

Rachel hurle. Le langage se dérègle. La fin des Temps a commencé. Elle ne veut pas être consolée. Et elle vient de comprendre, et avec elle l’humanité vient d’apprendre : Dieu ne s’est pas fait homme pour nous consoler. La consolation, c’est pour Sénèque, c’est pour les glaces à la mangue bouddhistes, pour les adorateurs de vaches. Dieu ne nous enlèvera pas la souffrance, mais lui donnera un sens. Il la transformera en porte. Rachel franchit cette porte en hurlant.

Marie, Joseph et Jésus reviennent d’Égypte, cette terre dont leurs ancêtres ont fui et où eux se sont réfugiés. Ils s’installent à Nazareth, sous le règne d’Archélaüs. Joseph est charpentier. Jésus vient d’apprendre à marcher.

Posted in Fragments | Leave a comment

Genèse, chapitre 3

“Vous serez comme des dieux”. Non pas un dieu, mais plusieurs. Non pas eux, mais comme eux.

L’amour va jusqu’à la liberté, et la liberté à la trahison. Le lien était parfait, et de cette perfection, de cette proximité, naquit le détournement, c’est-à-dire l’inverse de la conversion : traduttore, traditore… Ah, mystère de la théodicée !

“J’ai entendu ta voix dans le Jardin, j’ai pris peur…” L’amour devient la peur, la peur appelle la règle… Bientôt Adam sera pharisien, tout droit perché, tout droit irrité, dans son blanc manteau.

Dieu invente le Temps. L’arbre de vie s’éloigne… Or sans le fruit de l’arbre de vie, celui de l’arbre de la connaissance n’a pas de goût. Et pire, il empoisonne…

La tromperie vient par l’âme. Elle vient par le principe parfait, le principe féminin… Celui-là même qui en Marie rachètera tout. Celui-là même qui en portant la vie du Christ, puis en supportant sa mère, portera Dieu, et supportera pour lui le Monde. Eve, la Vivante, n’est pas condamnée, mais appelée. Elle sera rappelée. Adam sera racheté. Il se rachètera.

Le Temps commence. Le Temps, à chaque seconde, commence. L’Homme, à chaque seconde, tombe et se relève. A chaque seconde, il se détourne. A chaque seconde, il est invité. La conversion est dans chaque instant, une possibilité, une grâce, un murmure transcendant, une échelle, une alerte.

Posted in Fragments | Leave a comment

Matthieu, chapitre 1

La filiation est attestée. La carte d’identité de Dieu, la voilà. Elle est située sur Terre, dans l’Histoire ; Jésus a existé. Comme nous il a eu des parents. Avant lui, il y a eu des joies, du sang, et des aubes bizarres dans les baldaquins de poussière. Nos joies en quelque sorte, mais le sang, déjà, était le sien… Le peuple Juif, échappé dans la douleur, a porté au monde son salut. C’était sa mission céleste. Ce serait sa responsabilité : son sang était sur eux…

Puis Marie vint, une jeune juive de Judée au visage penché et pur. Elle aimait Dieu. Joseph l’aimait. Elle accepta. Joseph demeura silencieux. Dans cette acceptation, il y avait l’amour vertical, la hauteur de la Croix. Dans ce silence, il y avait sa largeur, l’amour horizontal. C’était déjà la naissance, la mort et la résurrection du Christ. Il fallait que quelqu’un, une femme, accepte. Il fallait qu’un homme refuse de comprendre. Et que la femme n’ait ni honte ni peur. Et que l’homme n’ait ni colère ni soupçon. Et qu’ils vomissent ensemble le fruit de la connaissance. Et qu’ils choisissent de le vomir. Qu’ils exercent leur liberté jusque là, pour devenir enfin libres.

Emmanuel était Jésus, engendré non pas créé, mortel mais éternel. Un piège pour l’Enfer !

Marie a dit oui, Joseph ne l’a pas répudiée. Elle enfanta un fils. Le monde était sauvé.

Posted in Fragments | Leave a comment

Genèse, chapitre 2

Septième jour… l’inachevable a achevé ;
l’interminable a respiré.

Ce septième jour est béni. C’est le jour du mystère, c’est l’infini fait jour. Rien n’est plus infini, rien n’est plus mystérieux que ce matin, que cette nuit, les septièmes, ceux qui ne génèrent rien, aucune créature, et sont eux-mêmes générés, eux-mêmes créatures.

“…un flux montait de la terre et irriguait toute la surface du sol” : qui n’a pas ressenti au moins une fois, derrière son intelligence, ce flux, cette ancienne élévation, et cet appel — qui n’a pas ressenti cette sève lumineuse, monter, grimper, emporter les chairs, déchirer la fleur, l’appeler par la tête, le tirer par les cheveux ! qui n’a pas ressenti pleinement cela n’a rien senti, n’a rien écouté ! n’a rien voulu aimer !

De cette énergie qui monte, mêlée à l’Amour, à l’Amour qui descend, au Souffle qui tombe dans la poussière, vint l’homme, l’Homme, le premier échelon administratif ! Dieu lui souffla dans la narine !

Après quoi, tout de suite, il fit un jardin, et des arbres. Les arbres aussi étaient de cette énergie qui monte, eux aussi recevaient ce souffle qui tombe, mais plus lentement, plus calmement, plus infiniment. Les arbres sont une leçon de prière, parce qu’ils se laissent envahir sans cesser de chercher. Chaque arbre est un saint, et chaque saint un arbre. Dieu nous appelle sur terre à être, comme ceux-là, des flammes de chair, des dolmens vivants !

Or, bdellium, pierre d’onyx : Dieu a cligné des yeux sur terre. Parfois ses larmes se solidifiaient.

Puis les fruits, d’autres larmes, d’autres dons d’amour… Sauf un, une larme secrète, un don interdit ; car il n’y a pas de communion, de communication, de lien d’amour, il n’y a pas de liberté parfaite, sans inter-diction… Dieu voulait d’un chagrin qui ne fût qu’à lui ; il l’appela “connaissance”, et c’était la part d’ombre du septième jour. C’était l’autre limite. C’était la condition d’un amour inconditionnel. C’était un faux mystère, celui que seul l’Amour pouvait contempler sans se perdre. Le revers gluant de Logos, une boule de suif dans le brasier.

Dieu inventa ensuite la compagnie : à l’administration de l’Homme, il adjoignit la société des animaux. Il fit l’homme responsable, répondant, maître et possesseur, gardien. Il le nomma berger de l’Être !

Et l’homme nomma. L’homme attrapa le langage en lui, pour désigner les choses. C’est-à-dire que l’homme apprit à les respecter. Désigner, c’est louer. Désigner, c’est traverser sans meurtrir. Désigner, c’est scruter et ouvrir.

Enfin, Dieu fit tomber l’homme dans la torpeur d’amour. Il ouvrit un sexe dans ses entrailles, et en tira la couronne du désir, que l’homme nomma la femme, mais qui en fait était son âme, et qui était en lui, à travers, image de vérité, la première marche du Paradis. Tout à coup l’appel vertical, la rosée sublunaire, cette énergie montant vers Dieu, se répandait autour de l’Homme, horizontalement, vers l’Autre, vers sa chair, vers ses yeux de faon. L’Homme sentait germer en lui la prescience de la croix : aimer les autres, c’est aimer Dieu. Il faudra écarter les bras.

L’homme les écarta. La femme s’y blottit. Ils n’étaient qu’une seule chaire. Ils transmettraient la Vie.

Posted in Fragments | Leave a comment

Genèse, chapitre 1

Rien en haut, dessous, par le dedans. Rien, c’est-à-dire l’Amour. L’Amour fou. L’Amour total. L’Amour à la fois plein et délié, en même temps défait et continu, parfait. Incomplété, complet. L’Amour dans l’Amour par l’Amour pour l’Amour sur l’Amour contre l’Amour à l’Amour vers l’Amour.

Il sépara sans diviser. Il multiplia la lumière. Il enfila le soir au matin comme après une perle, une perle.

Voilà la roche, l’herbe, le lion, la vague et le moustique. Voici volcans, palmiers, cascades.

Puis prairies, vents, signaux. Amour se déclare. Logos appelle ; appelé il appelle — appelant il crée. Amour peut. Amour est volonté.

…et cela était bon. C’est l’empreinte de Dieu, la projection de son amour sur un écran de feu.

Les clefs de la maison, il les donna à l’Homme, responsable, répondant. Il lui donna la Justice, c’est-à-dire l’image de Dieu, l’image d’Amour. Il lui donna sa silhouette. Puis il se reposa.

…et cela était bon.

Posted in Fragments | Leave a comment

Je tenais ce matin à vous assurer de mon soutien, et à vous remercier car non seulement vos combats sont les bons, mais aussi votre méthode : cet alliage de fermeté et de clarté, dont le métal à la fois blindé et translucide de votre voix est le signe le plus immédiat.
Le Temps que nous vivons est désespérant. Les idéologies nous menacent moins que la médiocrité. Médiocrité partout, médiocrité meurtrière, et chez les moins médiocres tiédeur, lâcheté ordinaire, autosatisfaction, instinct bourgeois dont la sécurité, et son dernier degré “le confort”, est le seul objectif visé. Vautré sur son smartphone, inverti et diverti à chaque instant pour ne jamais être converti, le “dernier homme” tue des enfants dans le ventre des mères et bientôt assassinera des malades et des vieillards dans leurs lits, au nom d’un prétendu “droit de jouir” qui est en réalité un “droit de s’en prendre aux plus faibles”. Le langage est devenu trop pauvre pour que la coextensivité, garante pourtant de notre prise sur le réel, soit encore possible. D’où les débats insensés concernant l’écriture inclusive, le genre, etc. Nous vivons une crise du langage qui a commencé au moment de la querelle des universaux, puis n’a eu de cesse de s’aggraver depuis la victoire des nominalistes. La décorrélation du signifiant et du signifié est fatale. L’économie financière (signifiant) n’a plus rien à voir avec l’économie réelle (signifiée), de même que les lois ne servent plus la Justice ; l’art ne cherche plus la Beauté ; la science n’approche plus de la Vérité. A chaque fois c’est la même chose : le mot et la chose font chambres à part. Le symbole est diabole, diabolique. Quant à la technologie transhumaniste et connectée, elle veut mimer les trois pouvoirs que Satan envie à Dieu de toute éternité : incarnation / transsubstantiation / résurrection.
Pourtant, dans ce néant, il y a des flèches lumineuses comme celles que vous tirez. Il y a encore un courage qui n’est pas désespéré ou agressif, et un espoir qui n’est pas condamné à devenir soit folie soit amertume. Vos actions et vos paroles le prouvent tous les jours.
Merci donc. Merci vraiment.

Posted in Notes | Leave a comment

Relecture des premières pages des Travailleurs de la mer

Premières pages des Travailleurs de la mer : “voyez par le-dedans ce à quoi je vais donner vie, sens, souffle. Tirez à vous ma nappe, roulez vous dans les mots, soyez partout où j’ai été, dans ces îles, soufflez. Devenez à votre tour incontournables et mélangés comme ces îles, ces roches, ces habitants, leurs messes, leurs falbalas rituels.” Jamais on a si exhaustivement planté le décor, au point qu’il pousse. Le lecteur sent le varech et les orties célestes, et d’autres grattoirs roses et aqueux, prendre ses doigts aux pages. L’île vient à lui, et quand le roman commence enfin c’est moins sous un rideau ou un volet, que dans l’ombre noire, salée.

Posted in Notes | Leave a comment

Portrait

Dans sa mâchoire carrée, sous les pépites laiteuses, s’ouvre une plaie sans lèvre, armée de dents infâmes, raccommodées au plomb et caramel, caramélisées, avec saccades luisantes quand la langue graisseuse vient d’y passer. Sur chaque expression du visage, à n’importe quelle heure, la bêtise règne sans partage dévorante et décorative, une bêtise de pâtre espagnol, qu’on sent lâche et calculatrice mais trop bête pour faire mal, illuminée d’anciens chagrins, peut-être les gifles d’un père cocu, les coups de griffes d’une dinde mère. Un hameçon dans le cœur a remplacé le sentiment des autres, accéléré le frétillement. L’ambition pêche au vif. Une brutalité de chien de chasse se superpose, quand on lui demande de faire quelque chose, à la connerie, qui est celle des gardiens de foire quand dans la nuit la Grande Roue éteinte fait à la lune, au-dessus des autos tampon, une couronne d’ombre.

Il a franchi le doctorat dans un déhanché de vieille pute positiviste. Il lui fallait en ce temps-là rouler des pelles avec les yeux, dans les couloirs, quand il croisait quelque maître de conférences plus important que lui. Du coup, il est à l’université, il y reste, poire de lavement installée dans le fromage. Il reluque  les étudiantes avec sa gueule de marchand de poney, écuyer ivrogne, maquignon agressif, obsédé, rieur, suintant, un menton hargneux, un nez pâteux et dessus des petites touffes mi herbes des dunes mi poils de sangliers. C’est le problème avec les sciences sociales : les mandarins désignent des mongols. Aucune évaluation. Rien, personne ne vérifie. On se retrouve avec des crétins de haute volée, des ambitieux fainéants, qui pourrissent les diplômes, insultent le petit personnel, méprisent les étudiants. On les reconnaît aisément : ils font semblant d’être débordés, par des sujets très importants, de grands dossiers. Ils publient très peu et toujours dans la même revue.

Posted in Variations | Leave a comment

Sur Claude Simon

Le symbolisme est déréglé parfois, et il y a ce jeu avec la phrase, cette hystérie “nouveau roman”, ces parenthèses, ce proustinisme… Malgré cela, y revenir. Une fois par an à peu près, j’y reviens ; à L’Acacia davantage qu’à La Route, aux Géorgiques plus volontiers qu’au Jardin ; dans cette fausse solennité Grand Siècle, et cette phrase tenue par le col, à l’humour rentré, Flaubert sans le mépris, moins drôle mais plus humain, et Pierre Michon avec du coffre. Pierre Michon avec des parenthèses. On ne peut lire Claude Simon qu’en français, en Français ; et, le lisant, se laisser faire par sa dictée. Il ment. Il traîne, mais il existe de plus en plus. Plus je le lis et plus je le trouve classique, et plus je le trouve neuf. Plus je le lis et plus il pense, et j’ai l’impression parfois que je finirai par assister dans la phrase — dans sa phrase inouïe, inaudible — à sa conversion.

Posted in Notes | Leave a comment

Da Vinci (esquisse)

Le dessin, bien sûr, est de Léonard de Vinci. Au centre, un cheval à l’œil fou croque un autre cheval (voyez sa gueule rageuse) ; à gauche le diable se recroqueville autour de la hampe, bouc et coquillage, lézard, centaure, papposilène ; à droite un tourbillon de drap et de crin blanc aspire le cavalier et le transformera en fantôme de sel. Tout est sec dans ce tableau, pourtant on pourrait croire que la lutte est au fond des mers, aquatique ; le temps, le temps liquide ravage les cavaliers ; ceux-là mêmes qui “à la vue des eaux descendaient”. Le couvercle de l’Histoire leur écrase la gueule. Jazz funèbre, partouze cavalière, déluge de chair, de sabres et de veines tordues… Colère du Temps ! Inanité ! Je me coucherai ce soir dans un rêve moins laid.

Posted in Notes | Leave a comment

Adieu

L’astre, le soir, accroché à un rayon de beurre,
Se couche dans la mort, sous son sein, sa chaîne, dans son nid ancien,
Et dans sa gueule affreuse, l’haleine orientale de la lionne, dans son urine ambrée ;
Il renaîtra, surpris — de nouveau…
Renaîtra. Mon amour, il te reconnaîtra.

Posted in Poésie | Leave a comment